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En Île-de-France, l'archéologie préventive découvre le village médiéval

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Le site du château d'Orville, à Louvres.
Le site du château d'Orville, à Louvres.
© Radio France - Pierre Ropert

A la Cité des sciences, à Paris, l’exposition “Quoi de neuf au Moyen Âge” ambitionne de déconstruire les clichés de cette période historique. Visite de deux chantiers de fouilles avec l’archéologue François Gentili, pour comprendre les récentes découvertes de l'archéologie préventive.

La morale de cette histoire, c’est qu’il faut aller dans les bistrots”, plaisante François Gentili, archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), installé à une table du Café des Tilleuls, de Viarmes. Dans ce bar, l'ancien propriétaire a souhaité dans les années 1980 supprimer les combles pour installer un extracteur de fumée. Derrière cette structure étaient dissimulées les voûtes d'une tour datant du XIIIe siècle, intégrée au bâti au fil du temps, et depuis identifiée comme ayant appartenu aux vestiges du château découverts non loin.

Car à Viarmes, dans le Val-d’Oise, un projet de réaménagement de l’esplanade de la mairie a permis de découvrir en 2013, grâce à l'archéologie préventive (qui permet de fouiller les sols avant que de grands aménagements ne détruisent le patrimoine enfoui), les restes d’un château fort, un "château fantôme" jusqu’ici oublié, absorbé par le tissu urbain. L’analyse des carreaux de taille retrouvés sur place (exposés au Musée d’Histoire locale de la ville) ont permis d’identifier les propriétaires des lieux : il s’agit du domaine de la Maison de Chambly, une des grandes dynasties de chambellans de France, qui servit notamment Louis IX, dit Saint-Louis, et Philippe III.

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Les armoiries de la famille Chambly, représentant trois coquilles Saint Jacques, avait déjà été retrouvées ailleurs : on y voyait alors "trois barbus souriants".
Les armoiries de la famille Chambly, représentant trois coquilles Saint Jacques, avait déjà été retrouvées ailleurs : on y voyait alors "trois barbus souriants".
- François Gentili, INRAP

Un système “en poupées russes”

Depuis plus de vingt ans, les recherches archéologiques, qu’elles prennent place en milieux urbains ou ruraux, ont permis de battre en brèche les idées reçues sur le Moyen Âge et de questionner des théories tenues pour acquises. Le site de Viarmes n’échappe pas à la règle : “La fouille nous a donné de grandes périodes médiévales, et des ambiances très différentes, estime François Gentili. Sur Viarmes, on est un peu sur un mouchoir de poche. Une grande surface est occupée par les vestiges du château médiéval. Les petits secteurs nous ont livré des bribes de ce qui se passait depuis l’époque mérovingienne (notamment un four utilisé pour fumer la viande, ndlr), puis le fossé de l’an mil et, dans l’enceinte du fossé, on a quelques sépultures du XIe siècle." Ce fossé en V, probablement défensif, va être jouxté ensuite par un grand bâtiment, qui sera à son tour remodelé par les Chambly.

La mairie a décidé d'intégrer les vestiges du château des Chambly dans l'aménagement de son esplanade.
La mairie a décidé d'intégrer les vestiges du château des Chambly dans l'aménagement de son esplanade.
© Radio France - Pierre Ropert

"Sur le site de Viarmes, on a vu un premier point important : c'est la structuration et l’émergence d’un mode d’organisation en village. Il existe une hiérarchie sociale perceptible à l’intérieur de ces sites. On va la rechercher au cœur des villages, c’est-à-dire dans le périmètre qui jouxte les églises. C’est le cas à Viarmes, avec cet espèce de point central qu’est le premier fossé du onzième siècle, avec ensuite un système en poupées russes qui va s’articuler dessus.”

Le village s'organise

On est assez loin de percevoir les mentalités, les pratiques, etc. Mais on parvient à percevoir ce qui est mis en commun ou non". Pendant longtemps, on pensait que la campagne était peu peuplée et on ne voyait le village médiéval que sous les formes de places fortifiées (les théories de l’incastellamento puis de l’encellulement), d'autant qu'ils étaient construits en matériaux périssables. Cette vision a fortement évolué au fil des fouilles : “En étudiant certains sites, on s’aperçoit qu’on a une évolution de la gestion de l’espace qui est le reflet de l’exploitation du terroir. On a une grosse unité d’exploitation, comme une ferme, et dans cette vaste cour, on a des silos, des fours à pain, des puits… Tout cela est centré autour d’un grand bâtiment, qui organise un grand espace.” Parallèlement, d’autres fouilles ont montré qu’à partir du VIIIe et IXe siècle, de petites installations utilisent l'espace de façon plus pragmatique : les bâtiments sont alignés le long des chemins, comme s’il fallait au maximum favoriser l’existence de petites parcelles cultivées près des maisons. “C’est intéressant parce que ça nous montre comment des contraintes d’espace modifient la structure de l’habitat avec le développement du village-rue et la mise en commun d’un certain nombre de choses, précise l'archéologue. Par exemple, l’évolution des fours à pain : au départ on a des fours un peu partout, et on s’aperçoit que finalement ça se structure dans certaines parties du village. A Villiers-le-Sec, on arrive à deux fours à pain vers l’an mil, alors qu’on en avait des dizaines auparavant.

“On distingue la boîte noire des cœurs de villages : on a la question de l’habitat privilégié, qu’on va qualifier de seigneurial (château, maison forte, etc.), on a la question de l’édifice religieux, et on a la question de l’ensemble funéraire. Mais on s’aperçoit aussi qu’on a des cas de figure très différents. On ne va pas forcément chercher à calquer le même modèle partout. Il faut être prudent, et je crois que la leçon c’est qu’il faut multiplier les exemples : il n’y a pas assez de fouilles dans les cœurs de villages.“

Au château d’Orville, de l’archéologie expérimentale

Une des récentes avancées de l’archéologie est sa capacité à croiser les différentes sources, et notamment tout à ce qui a trait à la consommation. “On veut, par exemple, voir ce que les gens mangent, précise François Gentili. Ça peut être des espèces chassées mais aussi le pourcentage de porcs, l’âge d'abattage, et tout un tas d’éléments qui permettent de caractériser un contexte de consommation. Cela fait partie des éléments que nous devons croiser avant d’interpréter un contexte social. Il faut croiser l’architecture, le mobilier, les données carpologiques [l'étude des paléo-semences, ndlr], etc. C’est comme ça qu’on arrive petit à petit à se faire une idée, en croisant ces données.”

Sur le site de Louvres, à quelques kilomètres de Viarmes, François Gentili et ses collègues ont découvert, dans le cadre de l’archéologie préventive, un site particulièrement riche : le château d’Orville, qui fut assiégé puis détruit pendant la guerre de Cent ans.

Une représentation du château d'Orville, au musée Archéa de Louvres.
Une représentation du château d'Orville, au musée Archéa de Louvres.
- Musée Archéa

Le site d’Orville tient du mille-feuille archéologique : les premiers vestiges d’un petit village d’agriculteurs et d’artisans datent du VIIe siècle et les constructions sur ces lieux continuent jusqu’au XIIIe siècle, avant que le château d'Orville, détenu par les Anglais, ne soit rasé par les Français en 1438.

“On a 10 000 ans d’évolution d’une petite vallée, qui n’a quasiment que des phases d’accumulation. Les palynologues [qui étudient les graines et spores fossilisés, ndlr] ont travaillé depuis les dernières glaciations jusqu’aux séquences du petit âge glaciaire de la période moderne, lorsque, dans un contexte de crue, toute la vallée a été recouverte d’une couche de limon qui a totalement oblitéré et transformé en champs une vallée encaissée et marécageuse.”

“Intercalés dans cette phase très longue, on a un millénaire d’habitats du Moyen Âge qui nous permet, par le biais de l’habitat fouillé, de percevoir l’évolution d’un habitat ouvert en bordure de vallée, poursuit Pierre Gentili. On peut voir la façon dont cet habitat se modifie avec la mise en place d’un habitat privilégié, qui va se transformer en habitat fortifié et évoluer jusqu’au stade de château fort.

Depuis 2002, François Gentili et des étudiants tentent de reconstruire des "bâtiments vernaculaires de l’époque carolingienne, un peu avant l’an 1000”, afin de mieux comprendre les techniques de construction des bâtiments en bois et en torchis découverts sur le site d’Orville.

François Gentili, à côté du grenier carolingien reconstitué par les étudiants en archéologie sur le site d'Orville.
François Gentili, à côté du grenier carolingien reconstitué par les étudiants en archéologie sur le site d'Orville.
© Radio France - Pierre Ropert

C'est à force de tâtonnements et d'essais ratés que les étudiants parviennent à reconstituer un grenier proche de ce qui devait se faire à l'époque carolingienne : ils tentent d'abord d'installer les poteaux qui soutiennent le bâtiment, mais les choisissent trop hauts, et ne tardent pas à réaliser que, compte tenu des moyens de l'époque, cette mise en place est illogique. Ils reprennent donc la construction du grenier depuis le début, avec des poteaux plus courts, avant de buter, cette fois, sur la création de la charpente : “On a testé des hypothèses qui nous semblaient réalistes, et ça commençait par des questions de charpente toutes bêtes. On a travaillé avec Frédéric Epaud (un spécialiste des charpentes en archéologie médiévale) qui, lorsqu’il a vu qu’on restituait assez gaillardement des charpentes, nous a fait remarquer que c’était étonnant de voir des constructions plus élaborées que ce qu’on faisait dans des édifices religieux au XIIIe siècle”.

Le montage du toit a permis d'observer comment le Moyen Âge a connu l’essor d’un type de tuile en bois, le bardeau, qui a disparu assez rapidement, faute de moyens : "Le bardeau, c'est le chaînon manquant de l’histoire des toitures. Il correspond bien à une période où la ressource en bois est à croissance lente. Lorsqu’un chêne pousse très serré, il monte, parce qu’il ne peut pas développer de branches et il est alors très facile à fendre. A une période où on a cette ressource facile, c’est très facile de faire des bardeaux avec du chêne. Après, ça n’est plus possible, le bois fait l’objet d’une gestion très complexe parce qu’on l’a trop utilisé.”

François Gentili, tenant un bardeau, dans le grenier qu'il a reconstitué avec ses étudiants en archéologie.
François Gentili, tenant un bardeau, dans le grenier qu'il a reconstitué avec ses étudiants en archéologie.
© Radio France - Pierre Ropert

Le résultat final, réalisé par les étudiants en archéologie avec des techniques d’époque (dont la coupe du chêne), semble plus vrai que nature.

"Quoi de neuf au Moyen Âge ?"

Une frise chronologique introduit l'exposition, à la Cité des Sciences.
Une frise chronologique introduit l'exposition, à la Cité des Sciences.
- Pierre Ropert

L'exposition "Quoi de neuf au Moyen Âge" met en avant les techniques de l'archéologie préventive, notamment les archéo-sciences (archéozoologie, carpologie, anthracologie, etc.), mais surtout elle n'oublie pas de faire la part belle à la vie des paysans, longtemps oubliés, car peu mis en avant dans les récits d'époque, alors même qu'ils représentaient 95 % de la population. Elle dresse un portrait somme toute bien plus positif que celui qu'on se fait traditionnellement du Moyen Âge : avec la mécanisation (moulin à eaux) et l'ouverture de l'Europe sur le monde, il s'agit, finalement d'une période plutôt dynamique. Ne reste plus qu'à mettre à jour les livres d'histoire.