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En Iran, les institutions aux mains d’un seul homme

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En Iran, le président élu au suffrage universel (Hassan Rohani, à droite de l'image) n'a que peu de pouvoir face au Guide suprême (Ali Khamenei, en photo)
En Iran, le président élu au suffrage universel (Hassan Rohani, à droite de l'image) n'a que peu de pouvoir face au Guide suprême (Ali Khamenei, en photo)
© Maxppp - ABEDIN TAHERKENAREH/EFE/Newscom

Repères. Depuis les aveux des Gardiens de la révolution au sujet d'un missile tiré sur un avion de ligne à Téhéran, une nouvelle vague d’indignation touche l'Iran. Difficile de dire si elle pourrait ébranler les institutions, placées en grande partie sous l'autorité d'un homme : le Guide suprême.

La colère ne retombe pas en Iran. Quatre jours après les aveux des Gardiens de la révolution, qui ont reconnu avoir abattu par erreur un avion de ligne tuant 176 personnes, des manifestations sont organisées quotidiennement, ponctuées de slogans hostiles aux autorités et aux Gardiens de la révolution. "Mort au dictateur !" ont même lancé des contestataires durant le week-end. En ligne de mire, l’ayatollah Ali Khamenei qui, avec le fonctionnement des institutions de la République islamique, a la main mise sur l’ensemble du pouvoir. Décryptage.

"La République islamique d’Iran est un mélange entre des institutions autoritaires et des éléments républicains", décrit l’historien et spécialiste de l’Iran pour le centre de recherche Etopia à Bruxelles, Jonathan Piron. Un régime unique en son genre qui est "la définition même d’une théocratie", détaille Mohammad-Reza Djalili dans son livre Géopolitique de l’Iran. Le principe du Velayet-e faqih régit le système politique iranien et donne la primauté aux religieux sur le pouvoir politique.

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Il existe des structures élues au suffrage universel, comme on le connaît en Occident, avec des élections et une campagne électorale mais tout est verrouillé par les structures autoritaires. Elles sélectionnent les candidats qui pourront se présenter aux élections. Ce n’est donc pas une démocratie mais un système autoritaire où il existe des éléments dans lesquels la vie politique se développe, mais tout reste centralisé autour de la figure du Guide.                                          
Jonathan Piron, historien et spécialiste de l’Iran

Le fonctionnement des institutions en Iran
Le fonctionnement des institutions en Iran
© Visactu - Visactu

La suprématie du Guide

Il n’existe qu’un seul véritable chef d’État en Iran : le Guide suprême de la révolution. Depuis 1989 et la mort de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, Ali Khamenei occupe cette place. 

Théoriquement, le Guide suprême est élu à vie par l’Assemblée des experts. Elle se compose de 88 membres, élus au suffrage universel direct pour huit ans et dont le taux de participation est généralement faible. Mais depuis l’instauration de la République islamique, cette assemblée n’a jamais véritablement eu l’occasion d’exercer son rôle, Khomeini s’étant au lendemain de la révolution imposé lui-même Guide suprême. Il avait pris soin également de désigner son successeur avant sa mort, un choix cautionné par l’Assemblée des experts à l’époque (Mohammad-Reza Djalili, Géopolitique de l’Iran) qui n’avait donc pas eu recours au vote.

La Constitution confère au Guide suprême de larges prérogatives. C’est le personnage "incontournable du régime, l’émanation du pouvoir politique", précise le chercheur Jonathan Piron. Parmi ses domaines réservés, le contrôle de l’armée, de la police, de la télévision et de la radio d’État… Le Guide suprême désigne également le chef de la Justice, chargé de choisir une partie du Conseil des Gardiens, les autres membres étant eux-mêmes nommés par le Guide suprême. Les 31 membres du Conseil de discernement sont également tous désignés par le Guide suprême. Finalement, aucune institution n’est véritablement hors du contrôle du Guide suprême qui "intervient directement ou indirectement dans les activités du pouvoir législatif ; il domine le pouvoir judiciaire et surveille le pouvoir exécutif", affirme Mohammad-Reza Djalili dans son livre. 

En savoir plus : L'Iran, 40 ans de théocratie

Des élections au suffrage universel, après validation des candidats

Régulièrement, des élections sont organisées en Iran pour désigner les membres du Conseil des experts, du Parlement et du président de la République islamique. Bien que ces élections semblent libres, elles sont en réalité largement contrôlées par le pouvoir en place.

"Pour être candidat au Parlement, le Majlis, il faut tout d’abord présenter sa candidature au Conseil des Gardiens, chargé de l’analyser. Cela permet de rejeter toutes celles qui ne sont pas considérées comme conformes. Actuellement, de nombreux candidats, venant des camps des réformateurs ou des modérés, pour des raisons peu claires, sont disqualifiés et ne peuvent se présenter aux prochaines élections [qui auront lieu le 21 février 2020]", constate Jonathan Piron. "C’est un verrou puissant à disposition de la République islamique car cela écarte tous ceux qui pourraient être tentés de proposer des réformes politiques qui modifieraient le système en place", ajoute l’historien. Le système ne se contente pas de verrouiller les candidatures puisque le Conseil des Gardiens a également pour mission de contrôler la conformité des lois votées par les parlementaires à la Constitution et à l’islam… 

En novembre dernier, suite aux protestations de la population concernant la hausse du prix de l’essence, certains parlementaires modérés ont voulu déposer une motion pour annuler la décision du gouvernement. Mais le Guide a pris position pour soutenir la réforme, si bien que toutes les voix des parlementaires se sont tues. Ce n’est pas considéré comme acceptable d’aller contre la décision du Guide.                                          
Jonathan Piron, historien et spécialiste de l’Iran

En cas de conflit entre le Conseil des Gardiens et le Parlement, le Conseil de discernement tranche.

Le président de la République islamique est également désigné par la population pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois. Tous les candidats à l’élection doivent auparavant être validés par le Conseil des Gardiens. Dans leur livre L’Iran en 100 questions, Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner indiquent qu’en 2001, sur 817 candidatures, 10 ont été retenues et en 2009, sur 475, seuls quatre candidats ont pu se présenter. Depuis 1989 et la révision de la Constitution, le poste de Premier ministre a été supprimé et le rôle du Président s’apparente plus aujourd’hui à celui d’un chef de gouvernement. Il nomme ses ministres, qui doivent être approuvés par le Parlement. Le Parlement peut démettre les ministres et voter la défiance envers le président, à condition que le Guide le ratifie. D’après Jonathan Piron, "le président peut avoir un rôle de conseil [auprès du Guide suprême, ndlr] mais sa marge d’action est très limitée. Par exemple sur la question de l’accord sur le nucléaire iranien, si le Guide de la révolution avait décidé de ne pas conclure un accord, le président Rohani n’aurait jamais pu aller aussi loin dans les négociations". 

En savoir plus : Etats-Unis / Iran : qui veut la guerre, qui veut la paix ?

L’armée toute puissante

L'ayatollah Khamenei, entouré des chefs militaires iraniens, lors d'une cérémonie pour les cadets de l'armée à Téhéran, le 30 octobre 2019 (image fournie par le bureau du Guide suprême)
L'ayatollah Khamenei, entouré des chefs militaires iraniens, lors d'une cérémonie pour les cadets de l'armée à Téhéran, le 30 octobre 2019 (image fournie par le bureau du Guide suprême)
© Maxppp - Bureau du Guide suprême

Au moment de la révolution, l’ayatollah Khomeini, qui accorde peu de confiance à l’armée régulière, crée le Corps des Gardiens de la Révolution, les Pasdaran, une unité paramilitaire qui a depuis évolué pour devenir un véritable pouvoir militaire dans le pays. "C’est durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) que les Pasdaran développent leur capacité militaire, en se dotant, comme une armée classique, de forces aériennes et maritimes, en plus de leurs divisions terrestres", détaille Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner dans Histoire de l’Iran contemporain.

Aujourd’hui, on dénombre environ 130 000 Gardiens de la révolution et le budget accordé aux Pasdaran, placés sous l’autorité du Guide, est bien plus important que celui de l’armée régulière, qui dépend du ministère de la Défense. Peu à peu, le Corps des Gardiens de la révolution est donc devenu le véritable pouvoir militaire du pays. Le programme des missiles balistiques dépend par exemple des Pasdaran et pour Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, "si l’Iran se dotait un jour d’un arsenal nucléaire, il serait probablement placé sous leur direction". Ils sont chargés de la sécurité à la fois à l'intérieur de la République islamique mais aussi à l'extérieur. La brigade Al-Qods s'occupe des missions extérieures. Jusqu'au 3 janvier 2020, le général Qassem Soleimani dirigeait cette force. Tué par des bombardements américains en Irak, il était considéré comme l'un des hommes les plus influents d'Iran et de la région. 

Mais leur influence n’est pas uniquement militaire. "Après la guerre avec l’Irak, la République islamique leur a donné beaucoup de privilèges économiques, comme la possibilité d’investir dans le secteur privé (…), ce qui leur a permis de se renforcer", complète Mahnaz Shirali, enseignante à SciencesPo, sociologue politique et spécialiste de l’Iran. "Commerce, télécoms, ingénierie, également le secteur des hydrocarbures longtemps considéré comme étant réservé à l’État" (Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, L'Iran en 100 questions), les Pasdaran investissent tous les domaines de l’économie et deviennent "un géant économique"

Le Corps des Gardiens est à la fois la force militaire la plus importante de la République islamique et une composante majeure de la vie politique et économique du pays.                                          
Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, L'Iran en 100 questions

Une situation qui cause des conflits entre le gouvernement d’Hassan Rohani et les Pasdaran. D’ailleurs, lors d’un discours en juin 2017, quelques jours après la réélection du président Rohani, le Guide suprême Khamenei avait utilisé une parabole militaire expliquant qu’en cas de défaillance de commandement, un soldat peut faire "feu à volonté" comme le raconte en détails cet article de l’Express. À en croire la sociologue Mahnaz Shirali, c’est en réalité une manière de dire aux Pasdaran qu’ils sont libres d’agir et donc de prendre des décisions.

En savoir plus : Iran : qui était Qassem Soleimani, figure du régime tuée par les Etats-Unis ?

Quelle suite ?

"Il est très difficile de savoir comment la situation va évoluer" admet Jonathan Piron. "Personne n’est capable d’expliquer ce qu’il se passera dans l’avenir", abonde Mahnaz Shirali. La sociologue rappelle que sur place, les journalistes sont "contrôlés" et que les seules images diffusées sont celles du gouvernement. "Les dirigeants de la République islamique sont les maîtres de la manipulation", souligne-t-elle, "un jour, on pense que c’est un régime solide qui est soutenu par son peuple, le lendemain on le voit en train de tuer cette même population".

Les dirigeants de la République islamique sont parfaitement capables de mobiliser 500 000 à deux millions de personnes. Mais cela ne fait même pas 5% de la population iranienne [environ 81 millions d'habitants, ndlr] ! Ils mobilisent comme bon leur semble quand ils souhaitent donner une belle image d'eux-mêmes. Mais à long terme, ils n'arrivent pas à calmer la colère de la population iranienne.                                
Mahnaz Shirali, enseignante à SciencesPo, sociologue politique et spécialiste de l'Iran

La sociologue affirme tout de même que "le régime n’a pas beaucoup d’avenir devant lui" car la colère du peuple est importante. Jonathan Piron estime de son côté qu'"une nouvelle colère est en train d’émerger, dirigée contre ce qui apparaît comme des mensonges et l’incompétence du régime". Car pour la première fois, les Pasdaran ont reconnu devant la population iranienne avoir menti sur le crash de l'avion de ligne de la compagnie Ukrainian Airlines le 8 janvier 2020.

Une semaine plus tard, le président Hassan Rohani réclame des excuses des Gardiens de la révolution. En appelant à "l'unité", le président iranien reconnaît implicitement que l'erreur de l'armée révolutionnaire a provoqué une crise de confiance envers les autorités. Lors du conseil des ministres, Hassan Rohani a appelé à plus de pluralisme et de transparence du régime et érigé le peuple en "maître" au service duquel les autorités doivent se placer. Les élections législatives, prévues le 21 février prochain "doivent être la première étape" de la "réconciliation nationale" qu'il souhaite. 

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