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En Mongolie, un musée des dinosaures pour reconstruire le patrimoine

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Ce tarbosaure vendu aux enchères de New York est désormais exposé au musée d'Oulan-Bator, après avoir été récupéré par la Mongolie. Oulan-Bator, le 8 juin 2013
Ce tarbosaure vendu aux enchères de New York est désormais exposé au musée d'Oulan-Bator, après avoir été récupéré par la Mongolie. Oulan-Bator, le 8 juin 2013
© AFP - Byambasuren Byamba-Ochir

L'origine des mondes culturels. Le musée central des dinosaures mongols a ouvert ses portes il y a un peu plus de sept ans dans la capitale Oulan-Bator. Un moyen pour le pays de reconstruire son patrimoine alors que de nombreux fossiles de dinosaures sont toujours dans des collections privées.

Le 21 février 2013, la Mongolie s’est officiellement dotée d’un musée des dinosaures. Baptisé le "musée central des dinosaures mongols", l’établissement a été créé dans le but de "protéger, enregistrer et vérifier les fossiles" et cela afin de "préserver (cet) héritage pour les générations futures". Car depuis la découverte dans les années 1920 de la richesse du désert de Gobi en fossiles de dinosaures, de nombreux squelettes sont sortis du territoire, souvent en toute illégalité. Ces dernières années, le pays a décidé de récupérer ces fossiles et de les exposer au grand public.

Un petit musée destiné à grandir

Le musée central des dinosaures est le seul consacré entièrement aux dinosaures en Mongolie. L’établissement a ouvert à l'automne 2013 dans un lieu initialement créé par les communistes pour honorer Lénine. Un buste monumental de l’ancien dirigeant soviétique occupait auparavant la salle d’exposition. C’est désormais la place d**'un tarbosaure vieux de plus de 70 millions d'années**, rapatrié des États-Unis, pièce centrale de ce musée. “La Mongolie a remplacé un dinosaure par un autre, plaisantent certains" peut-on lire dans un reportage réalisé par l’AFP en 2017… Ce fameux tarbosaure, "le Tarbosaurus bataar" (de son nom scientifique), cousin du tyrannosaure, a été l’objet d'une exposition baptisée "T. Bataar comes home" (le T. Bataar rentre à la maison), point de départ du musée. Le dinosaure venait juste d’être récupéré par la Mongolie, après avoir été vendu aux enchères à New York. L’exposition avait alors attiré un demi-million de visiteurs en trois mois, dans ce pays aux trois millions d’habitants. 

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Pour le moment, sont exposées plusieurs dizaines de restes de squelettes de dinosaures. C'est assez peu pour ce pays considéré comme un eldorado des dinosaures. Tous les dinosaures retrouvés en Mongolie datent de la fin du Crétacé, c’est-à-dire entre 85 et 65 millions d’années, ce qui explique qu'il s'agit du pays où il y en a le plus. Jusqu’à présent, une quarantaine d’espèces différentes ont été identifiées, souvent grâce à des squelettes entiers retrouvés, le désert permettant aux fossiles d'être bien préservés. C’est d’ailleurs dans cette région du monde que l'un des plus beaux fossiles de dinosaures au monde a été mis au jour : celui qui immortalise un combat entre un vélociraptor et un protocératops. 

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Les autorités mongoles ont la volonté d’enrichir la collection du musée d’Oulan-Bator de plus de 1 000 fossiles mais le pays peine à rassembler les pièces qui se trouvent actuellement aux quatre coins du monde, dans des musées ou chez des collectionneurs privés. Le musée a pourtant ouvert essentiellement dans ce but : "présenter des fossiles de dinosaures dérobés et renvoyés par les États-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres pays", comme l’explique le paléontologue canadien Philip Currie, spécialiste de la Mongolie. En 2017, l'ancienne ministre de la Culture, des Sports et du Tourisme mongole Oyungerel Tsedevdamba a déclaré avoir récupéré une trentaine de fossiles de dinosaures, directement des mains des contrebandiers. C'est sous son impulsion que les autorités ont lancé cette campagne de récupération de leurs fossiles.

En 2013, la Mongolie a décidé de se doter de ce musée pour exposer, chez elle, ses dinosaures. Car jusqu'à cette date, le pays envoyait, depuis une vingtaine d'années, ses dinosaures à travers le monde pour des expositions. Dans une interview à Slate en 2014, l'ancienne ministre Oyungerel Tsedevdamba explique avoir été sensibilisée à la paléontologie et aux dinosaures mongols en 2006, alors qu'elle visitait le musée d'histoire naturelle américain, à New York. Alors qu'elle posait des questions sur les dinosaures mongoles, le guide lui a expliqué qu'ils appartenaient à la Mongolie et leur seraient renvoyés si le pays avait un musée des dinosaures. Oyungerel Tsedevdamba s'est alors demandée pourquoi il n'y avait jamais eu de tel musée dans son pays, alors qu'ils avaient tant de dinosaures... Depuis cette visite, elle n'a cessé de s'intéresser aux dinosaures mongols, jusqu'à publier un article en mai 2012 dans la presse mongole pour sensibiliser la population à ce sujet. Juste après la publication de son article, elle découvre qu'un tarbosaure doit être vendu aux enchères de New York...

La Méthode scientifique
58 min

Un dinosaure mongol vendu aux enchères aux États-Unis

En mai 2012, un squelette de tarbosaure a été vendu pour un peu plus d’un million de dollars aux enchères de New York. L’espèce n’existe que dans le désert de Gobi (à cheval sur la Mongolie et la Chine) et l’exportation des fossiles est interdite dans ces deux pays. Le spécimen, qui s’est révélé provenir de Mongolie, a donc été réclamé par la Mongolie et la justice américaine y a ordonné son renvoi. Si l’histoire peut sembler être une simple anecdote, c’est loin d’être le cas. Car jusqu’à cette affaire, "dans toutes les grandes bourses aux fossiles, qu’elles soient à Tucson, Munich ou Tokyo, il y avait des dinosaures de Mongolie à vendre et personne ne s’en cachait", commente le paléontologue belge Pascal Godefroit, de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique. Il estime que "tout a commencé à changer" à ce moment-là. La Mongolie a en effet réclamé les dinosaures qui avaient quitté illégalement son territoire. Mais l’effet a quelque peu été "dommageable" selon Pascal Godefroit car "les pièces qui étaient jusque-là plus ou moins connues ont commencé à être cachées"

La ministre mongole Oyungerel Tsedevdamba avec le Tarbosaurus bataar illégalement vendu aux États-Unis, avant son rapatriement en Mongolie
La ministre mongole Oyungerel Tsedevdamba avec le Tarbosaurus bataar illégalement vendu aux États-Unis, avant son rapatriement en Mongolie
© AFP - Stan Honda

Des découvertes importantes dans des collections privées

De nombreux fossiles se trouvent dans des collections privées. Ils sont parfois d’une valeur exceptionnelle pour la recherche, comme l’a lui-même constaté Pascal Godefroit. En 2012-2013, le paléontologue voit chez un marchand de fossiles en France un crâne de dinosaure ainsi que des pieds associés à des mains qui ressemblent étrangement à celles d’un Deinocheirus. Le Deinocheirus (qui signifie "terribles griffes") est une espèce découverte dans les années 1970 par une expédition polonaise et mongole dont seuls les immenses bras et impressionnantes griffes ont jusqu’alors été identifiés. "Avec le crâne, on peut savoir exactement à quel type de dinosaure le Deinocheirus peut appartenir", s’alarme Pascal Godefroit. Son collègue canadien Philip Currie raconte avoir mené des fouilles dans le désert de Gobi l’an passé, dans la zone où avait été découvert le Deinocheirus dans les années 1970 et avoir trouvé un squelette presque complet à qui il manquait la tête, les bras et les pieds. Après examen, les pièces détenues par le collectionneur privé étaient bien celles qui manquaient au squelette découvert un an plus tôt par les équipes canadiennes et coréennes. 

"La Mongolie fait face, comme bien souvent à des pilleurs. Ils ne sont intéressés que par les crânes et les pièces spectaculaires. Donc lorsqu’ils ont trouvé ce squelette de Deinocheirus, ils ont pris le crâne, puis les pieds et les mains qui sont tout à fait spectaculaires et ils ont laissé le reste sur place", ajoute Pascal Godefroit. Les chercheurs ont alors reconstitué un squelette quasi-complet, à partir de fouilles officielles et de pièces retrouvées par hasard en France. "Une chance extraordinaire" se souvient le paléontologue. Après une ou deux années de négociations entre le collectionneur privé et l’État mongol, le Deinocheirus a finalement pu repartir en Mongolie. Et le mystère du Deinocheirus enfin percé. "Toutefois, ajoute Pascal Godefroit, il manque toujours un bras à ce Deinocheirus et on sait qu’il se trouve dans une autre collection privée…" 

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Un autre dinosaure a été découvert de la même manière : un squelette complet d'une bête jamais vue jusque-là était détenue par un particulier. Elle semblait tellement spéciale que les chercheurs ont d’abord douté de son authenticité. Le spécimen a alors été envoyé au synchrotron de Grenoble (un appareil avec des rayons X très puissants) pour analyse. Il s’agissait bien d’une seule et même bête, parfaitement authentique, baptisée depuis le Halszkaraptor

D’après Pascal Godefroit, de nombreux fossiles de Mongolie très importants se trouvent toujours dans des collections privées. Certains collectionneurs ont retourné leurs pièces, comme l’acteur américain Nicolas Cage qui possédait un crâne de tarbosaure, acheté en 2007 pour 267 000 dollars.

"Les acheteurs acquièrent des pièces de bonne foi parce qu’ils adorent les dinosaures, constate le paléontologue Ronan Allain, du muséum national d’histoire naturelle à Paris. En revanche, les vendeurs savent très bien qu’ils n’ont pas le droit de vendre cela."

La Mongolie, terre de pillages

La loi mongole interdit le pillage de fossiles depuis 1924. Il y a un siècle, le monde a pris connaissance de la richesse du territoire mongol en matière de fossiles de dinosaures, après les découvertes de l’explorateur Roy Chapman Andrews dans les années 1920. L’Américain lance une expédition en Asie, persuadé que le berceau de l’humanité se trouve dans le désert de Gobi. Mais il tombe en fait sur les gisements de Mongolie et ses nombreux fossiles de dinosaures. À l’époque, l’explorateur s’était engagé par contrat à rendre ses trésors à la Mongolie mais ils sont depuis exposés au musée américain d’histoire naturelle de New York. Des sources proches du musée citées par l’AFP en 2017 ont évoqué la réticence des équipes américaines à effectuer les restitutions réclamées par la Mongolie, doutant de ses capacités à gérer les collections. Depuis cette date, de nombreuses explorations ont été organisées dans le pays. Dans les années 1940, les Russes ont mené de grosses campagnes de fouilles, accompagnés d’équipes mongoles. Mais une partie du matériel retrouvé est toujours exposée à Moscou. La Pologne présente aussi à Varsovie des dinosaures provenant de Mongolie et découverts suite aux recherches des années 1970. "Quelque part, les Mongols se sont fait ‘piller’, officiellement par d’autres nations et en plus par des braconniers", lâche Pascal Godefroit. Le pillage de fossiles n’est réellement un problème que depuis une vingtaine d’années, d’après le paléontologue canadien Philip Currie. Il estime que des centaines de squelettes de dinosaures, parfois seulement une partie d’eux, ont été déterrés par des pilleurs. 

Pour les recherches sur les dinosaures, la Mongolie est un des meilleurs endroits dans le monde et nous pouvons apprendre énormément lorsque les dinosaures sont collectés par les paléontologistes. Mais les pilleurs détruisent souvent des squelettes entiers pour ne prendre que les parties qui ont le plus de valeur et toutes les données associés aux spécimens (où ils ont été collectés, de quelle période datent-ils, etc) sont alors perdues.                                              
Philip Currie, paléontologue canadien et professeur à l’université de l’Alberta (Edmonton, Canada)

Car en plus d’être une région riche en squelettes de dinosaures, le désert de Gobi est aussi un endroit où les collectes sont assez simples. "C’est un désert donc une zone où il y a beaucoup d’érosion éolienne, explique Ronan Allain. Cela contribue à retrouver des fossiles. En un ou deux ans, le paysage peut changer et un fossile que l’on ne voyait pas pourra être découvert grâce à l’érosion l’année suivante." Des conditions naturelles qui facilitent le travail des paléontologues sur le terrain, mais aussi des pilleurs. Car les fossiles sont généralement extraits de la terre dans un bloc de pierre qu’il faut ensuite préparer. Dans le désert de Gobi, les sables sont peu indurés et la préparation des fossiles moins compliquée. "Les pilleurs ont alors du matériel facilement récoltable pour le vendre par la suite", ajoute Ronan Allain. 

Des fossiles d'os de dinosaures dans la vallée de Bayanzag, dans le désert de Gobi (Mongolie), août 2008
Des fossiles d'os de dinosaures dans la vallée de Bayanzag, dans le désert de Gobi (Mongolie), août 2008
© Getty - DEA / Christian Ricci

Le difficile contrôle du désert de Gobi

De par son immensité, il est extrêmement compliqué de contrôler une zone comme le désert de Gobi (sa superficie est estimée à 1,3 million de km²), d’autant plus que le pays compte peu d’habitants. Il est donc assez simple pour les pilleurs d’envoyer des équipes mener des fouilles… "C’est un grand problème pour la Mongolie, admet Philip Currie. Il y a bien des rangers qui patrouillent le désert aux endroits où des dinosaures ont déjà été trouvés… Et des agents des douanes ont saisi de nombreux spécimens dans les aéroports et aux frontières." Des négociations sont toujours en cours avec différents pays pour faire revenir les fossiles mongols lorsqu’ils ont été exportés par les pilleurs. Mais le travail reste conséquent. 

Alors, pour sensibiliser la population, outre le musée d’Oulan-Bator, un camion avec des restes de dinosaures voyage de village en village dans le désert de Gobi. 

Le seul moyen pour mettre fin aux pillages de fossiles est d’éduquer tous les Mongols à l’importance de leurs ressources de fossiles et les rendre fiers d’avoir l’une des meilleures sources de dinosaures au monde. Les dinosaures sont aussi déjà très importants pour le tourisme et de nombreux touristes s’alarment de voir les dommages causés par les pilleurs.                                            
Philip Currie, paléontologue et professeur à l’université de l’Alberta (Edmonton, Canada)

Le musée d'Oulan-Bator est aussi une manière pour la Mongolie de prendre le problème de la conservation des dinosaures à bras le corps. "La Mongolie n’étant pas un pays riche, la paléontologie n’est certainement pas une priorité au niveau culturel" constate Ronan Allain qui note tout de même que d’énormes efforts sont faits depuis une quinzaine d’années. D'ailleurs, il ne faut pas être surpris de croiser des dinosaures en allant faire des courses en Mongolie. Certains spécimens auparavant conservés dans un autre musée d’Oulan-Bator récemment fermé sont désormais exposés dans les galeries d’un centre commercial ! Une toute autre approche de conservation du patrimoine mais qui permet malgré tout aux dinosaures mongols d’être vus par le public…

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La Méthode scientifique
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