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En Pologne, photographier la résistance contre le gouvernement est une "mission"

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Une manifestante venue défendre l'appartenance de la Pologne à l'Europe lors du rassemblement géant du 10 octobre
Une manifestante venue défendre l'appartenance de la Pologne à l'Europe lors du rassemblement géant du 10 octobre
© AFP - Wojtek RADWANSKI

Le monde dans le viseur. Le 10 octobre, des dizaines de milliers de Polonais ont manifesté pour défendre l’appartenance du pays à l’Europe. Après la manifestation, le photographe polonais Wojtek Radwanski a suivi un groupe de femmes jusqu'au siège du parti au pouvoir PiS et il a capté un moment de résistance passive.

Une femme, assise par terre, regarde droit devant elle. Derrière elle, la police attend. La jeune femme fait partie de ces dizaines de milliers de Polonais qui ont manifesté le 10 octobre pour défendre l’appartenance du pays à l’Union européenne. La plus haute juridiction polonaise a considéré que le droit national primait sur le droit européen et les manifestants craignent la montée d’un "Polexit". Le photographe polonais Wojtek Radwanski suit le rassemblement pour l’AFP. À la nuit tombée, il prend l’image de cette jeune femme assise par terre contre un panneau de signalisation.

Il ne l’a pas choisi au hasard. "Dans une manifestation, tout photographe fait son casting", raconte Sébastien Calvet, directeur de la photo à Mediapart. Tout photographe cherche quelqu’un, un élément, qui va exprimer des choses "au-delà des pancartes". C’est ce que confirme Wojtek Radwanski, le photographe à l’origine du cliché contacté par France Culture :

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Cette femme, je l’ai vue à toutes les manifestations de ces dernières années. C’est une militante des droits des femmes. Après la manifestation, j’ai suivi son groupe qui marchait en direction du siège du PiS, le parti au pouvoir. Une fois arrivée, elle s’est assise. J’ai aimé son geste de résistance passive. C’était très symbolique.

En Pologne, cette jeune femme est connue pour être "la fille au miroir", poursuit le photographe, "en général, elle met son miroir en face de la police. Les policiers doivent ainsi faire face non pas à la foule mais à leur propre reflet". Dans le milieu des militants polonais, c’est un personnage. "Je sais qu’elle agit de façon théâtrale donc je fais attention quand je prends des photos d’elle. Mais quand elle s’est assise, j’ai trouvé que c’était une jolie scène de résistance civique". Wojtek Radwanski ajoute : "C’est une situation statique calme. Parfois, j’aime prendre des photos comme ça pour équilibrer les photos d’actions plus dynamiques".

Deux masses opposées qui ne bougent pas

Pour l'expert Sébastien Calvet, qui analyse la composition de l’image, "Il y a un rapport de hiérarchie dans cette photo. Grâce à la contre-plongée, on se retrouve au même niveau que la manifestante. Derrière, la police l’encercle.

Le photographe est proche de la manifestante et les policiers sont plus petits derrière. Le photographe joue avec ce rythme : la multiplicité des policiers, comme si ils étaient copiés-collés. Elle, elle est seule, elle résiste face à une masse autoritaire. C’est tout cela qu’amène la contre-plongée.

La manifestante et la police représentent deux masses posées qui ne vont pas bouger. "Il y a une fixation des positions des deux côtés", décrypte-t-il, "on ne voit pas d’échappatoire car les positions sont figées. Cela sous-entend que les problématiques sont profondes".

Les couleurs présentes dans la photo de Wojtek Radwanski jouent aussi un rôle dans ce face à face. "Elles renforcent la dualité et le contraste entre les deux parties. D’un côté, les couleurs chaudes de la manifestante et de l’autre le bleu et les couleurs froides des policiers", poursuit Sébastien Calvet.

La course à la lumière

Pour parvenir à capter toutes ces couleurs, le photographe polonais a dû user de son expérience. La nuit, les photos sont plus difficiles à nuancer que le jour. "J’ai mis un flash pour certaines photos ce jour-là mais pas pour celle-là car je voulais qu’on voit les sirènes bleues de la police. J’ai profité du fait que la manifestante assise était éclairée par des lampadaires au-dessus d’elle", raconte Wojtek Radwanski. Le photographe confie avoir "couru après la lumière" pendant toute la manifestation qui a eu lieu à la tombée de la nuit. "Il faut faire une série de photos pour en avoir une seule convenable, et là il a fallu déclencher au bon moment parce que les gyrophares tournaient constamment".

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La nuit confère pourtant à cette image une ambiance particulière estime quant à lui Sébastien Calvet :

L’œil est toujours attiré par les zones claires. Là, le cliché est pris de nuit, donc automatiquement, on se recentre sur la lumière. Et la lumière est sur la manifestante. L’ambiance de nuit est particulière. Elle donne une gravité au moment. Cela montre qu’il se passe quelque chose en dehors du cadre du quotidien, peut-être les prémisses d’une situation grave. Dans l’inconscient visuelle, cela peut nous ramener dans les pays de l’Est aux manifestations en Ukraine et à la révolution orange.

Le non-dit du hors champ

Dans cette image, le sujet principal regarde quelque chose qu’on ne voit pas. "Le regard de la manifestante est posé derrière le photographe, sur un horizon qui est derrière nous", explique Sébastien Calvet. "Il travaille donc le hors champ. Cela donne au regardeur l’envie d’aller au-delà. L’image aurait été complètement différente si la manifestante avait regardé le photographe". On sent que le photographe n’est pas loin de la manifestante, "la distance entre les deux est courte. Elle sait qu’il est là mais le photographe choisit de s’extraire de la situation. Ce choix implique que nous sommes dans la manifestation avec elle, et cela donne envie de poursuivre la réflexion".

Que se passe-t-il dans ce hors champ ? Une voiture passe ? Une dispute entre deux manifestants ? Un bébé qui pleure ? Wojtek Radwanski brise le mystère : "Je crois qu’elle regardait ses amis qui se disputaient avec un policier".

L’importance de témoigner

Wojtek Radwanski est photographe en Pologne depuis 2003. Au fil des années, il a vu son pays changer, se radicaliser. L’arrivée au pouvoir du parti nationaliste-conservateur du PiS en 2015 est l’apogée de ce changement. "Je couvre les manifestations pour l’AFP mais aussi pour moi-même. Il y en a beaucoup depuis six ans contre les lois imposées par le gouvernement (réforme de la justice, liberté de la presse, droits des LGBTQ+, droits des femmes)".

C’est une mission pour moi. Je me sens obligé de prendre des photos de ces manifestations contre le gouvernement. Je dois documenter ce mouvement en tant que journaliste et en tant que citoyen de ce pays

Quand il a commencé son travail de photographe, Wojtek Radwanski était persuadé, dit-il, que la Pologne "allait dans la bonne direction. En 2004, on a rejoint l’Union européenne. On ne s’attendait pas à couvrir des manifestations contre la restriction du droit des femmes ou la défense de la liberté de la presse. Pendant les quinze premières années de ma vie professionnelle, la Pologne s'améliorait lentement, puis après les élections de 2015, nous nous sommes soudainement détournés de cette voie".

Dans ce combat pour documenter sur cette nouvelle Pologne, Wojtek Radwanski n’est pas seul. Il fait partie d’un collectif de photographes, plasticiens, artistes appelés The archives of public protests (APP). Ce collectif rassemble depuis 2015 les images des tensions sociales et politiques du pays.

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