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En Turquie, "morve de mer" et entraînement sportif, une juxtaposition d'incongruités

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Les rameurs poursuivent leur entraînement dans une mer polluée par les mucilages
Les rameurs poursuivent leur entraînement dans une mer polluée par les mucilages
© AFP - Yasin Agkül

Le monde dans le viseur. La mer de Marmara est engluée dans un mucus d'origine végétale depuis plusieurs semaines. Pourtant, la vie humaine continue. Le photographe de l'AFP Yasin Akgül a capturé un instant pour dénoncer l'inaction de la Turquie : des rameurs traversent la pollution, comme si de rien n'était.

Depuis plusieurs semaines, la côte nord-ouest de la Turquie est envahie de mucilages surnommés "morve de mer". Cette matière gluante, d'origine végétale, bloque la lumière du soleil. La vie sous-marine se trouve étouffée, sans oxygène et peine à se développer. Muharrem Balci, professeur de biologie à l'université d'Istanbul, explique au journal britannique The Guardian, avant d'être repris par Courrier international : "La ‘morve de mer’ est due à une sorte de surabondance de nutrition pour l’algue [à l’origine de la substance] : cette dernière se nourrit du réchauffement climatique et de la pollution de l’eau, qui s’intensifie depuis quarante ans, explique Muharrem Balci, professeur de biologie à l’université d’Istanbul”. Yasin Akgül, photographe de l'AFP, a voulu documenter cette pollution. Le 8 juin 2021, il réalise un cliché déroutant.

Éric Karsenty, rédacteur en chef de Fisheye magazine perçoit une juxtaposition de deux mondes : l'insouciance représentée par les rameurs et la catastrophe écologique. "Si on découpe l'image en deux morceaux, on a d'un côté la mer recouverte de cette matière et on trouve ça horrible. Mais si on focalise sur le bateau avec les rameurs, d'un coup l'image devient plaisante."   

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Même en mouvement, l'impression d'être figé

Quand on la regarde de loin, la photo de Yasin Akgül est très esthétique. Pour le rédacteur en chef de Fisheye magazine, elle a plusieurs dimensions :

Les dessins que forment 'la morve de mer' font penser à une vue météo, avec le déplacement des masses d'airs. Cela donne une dimension graphique et cosmogonique. On a presque une ambiguïté d’échelle. En clignant des yeux on pourrait penser que l'image a été prise par Thomas Pesquet", l'astronaute actuellement en mission en orbite autour de la Terre.

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Alors que les rameurs sont en train d'évoluer et d'avancer, la composition et les couleurs de l'image donnent l'effet inverse. "Quand on regarde l'ombre des rames sur la matière, on voit que la lumière est zénithale. On a l'impression que cela scotche les rameurs sur la matière, qu'ils n'avancent pas. Il y a un côté très figé, ils ont l'air en suspension. Les traces de cercles laissées par les rames sont aussi figées, comme des traces dans la neige".  

Entre insouciance et tragédie

Le choix de prise de la photo, en vue aérienne, permet de lire un message alarmant pour Éric Karsenty. "On ne voit pas où va le bateau, on a l'impression qu'il fonce non pas dans le brouillard mais sans cap, sans direction". Pour le rédacteur en chef, l'image sous-entend que les rameurs foncent sans penser à ce qui les entourent, "cela participe à la sensation d'angoisse que peut faire naître cette image". On ne sait pas où on va, mais on y va, l'image dit cela, "la lumière rasante du soleil sur les corps parfois torse-nus des rameurs donne un caractère estival et insouciant". 

C'est l'image de la Terre qu'on a massacré. Une sorte de 'Tais-toi et rame'. Un cri contre l'insouciance de l'Homme qui détruit son environnement et qui ne s'en rend même pas compte

L'image crée pour Éric Karsenty une sorte de vertige entre les deux mondes qu'elle suggère. "La substance sur la mer polluée évoque un côté atmosphérique et produit ce qu'on appelle une balance d’accommodement. Si on enlève le bateau on voit la Terre vue du ciel, et si on remet le bateau on comprend que c'est la mer polluée". 

Marmara en paye le prix

Contacté par France Culture, Yasin Akgül, le photographe qui a pris le cliché, explique les coulisses de son image. "L'endroit où j'ai pris la photo appartient à un club nautique. Ils s'entraînent chaque matin et chaque soir". Yasin Akgül suit depuis une semaine, de manière intensive, l'avancée de cette "morve de mer".   

J'ai pris des photos à de nombreux endroits, depuis quelques jours, la matière surgit de manière importante dans différents lieux. J'ai remarqué une vidéo amateur qui montrait des athlètes qui continuaient à pratiquer leur sport. En me renseignant, j'ai appris qu'ils sortaient en mer avant le levée du soleil. Avec un collègue de l'AFP, je suis parti très tôt, quasiment sans dormir. Mais à notre arrivée, il n'y avait plus rien dans cette zone. Sans doute à cause de la pluie tombée dans la nuit et du lancement des opérations de nettoyage. J'ai attendu jusqu'en fin de journée, et la "morve de mer" a refait son apparition. J'ai tout de suite fait voler mon drone et j'ai été plutôt chanceux car des sportifs sont sortis en mer au même moment.

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Avec ces images, Yasin Akgül veut dénoncer l'inaction de la Turquie en matière environnementale :

Je vis à Istanbul depuis vingt-cinq ans et je n'ai jamais rien vu rien de tel. Cela me rend très triste de voir ma ville, qui a un si beau Bosphore et une si belle mer, ressembler à ça. Je pense que l'une des principales raisons des problèmes environnementaux de la Turquie ces dernières années, sont une conséquence des mauvaises politiques menées. On assiste à une course au profit et les plus beaux endroits du pays en souffrent. La mer de Marmara est en train d'en payer le prix.

Concernant le choix des sportifs, le photographe a aussi voulu leur rendre hommage. "Je me suis dit que le canoë était déjà un sport très difficile et que cette "morve de mer" rendait sans doute leur pratique sportive encore plus difficile". Ces rameurs ont l'amour de la mer pour Yasin Akgül, "c'est pourquoi ils continuent à pratiquer leur sport, peu importe ce qui arrive à la mer, même si cela les rend tristes". 

Une photo inspirante

Les clichés de Yasin Akgül ont été publiés dans de nombreux journaux internationaux cette semaine. Le Washington Post, Haaretz, Vice, The Guardian. Beaucoup ont été touchés par ces images. Yasin a même été contacté par un athlète turc, "la beauté de ces photos est terriblement ironique", confie-t-elle à France Culture, cette "morve de mer" salit les côtes depuis quelques semaines, "et les gens n'en ont pas conscience. Ces photos ont créé un impact. Peu d'actions sont engagées contre les problèmes environnementaux en Turquie". Cette athlète va utiliser les images de Yasin dans son club et sur les réseaux sociaux pour alerter sur la situation.

Sur Twitter, d'autres internautes ont été inspirés. L'un d'entre eux a observé une ressemblance entre la photo de Yasin Akgül et la peinture de Van Gogh de 1889 La nuit étoilée :

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