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En Ukraine, photographier la guerre avec humanité

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Un soldat ukrainien protège la fuite d'habitants d'Irpin, le 13 mars 2022.
Un soldat ukrainien protège la fuite d'habitants d'Irpin, le 13 mars 2022.
© AFP - Aris Messinis

Le monde dans le viseur. À Kiev, à Marioupol, à Kharkiv, les attaques russes s'intensifient après plus de trois semaines de guerre. À l'ouest, la ville d'Irpin a aussi été bombardée. Un photographe de l'AFP, Aris Messinis, a pris plusieurs clichés qui montrent l'ampleur des destructions, avec toujours beaucoup d'humanité.

Depuis le 24 février, début de l'offensive russe en Ukraine, le monde est submergé d'images de cette guerre en Europe. Parmi les journalistes sur place, Aris Messinis, le photographe grec de l'AFP s'est démarqué. Pendant trois semaines, il a pris de nombreuses photos qui montrent l'horreur de cette guerre.

Dans tous ses clichés, difficile d'en choisir un seul. Jean-François Leroy, directeur du festival de photojournalisme Visa pour l'image, s'est prêté à l'exercice et a sélectionné une image prise par Aris Messinis à Erpin le 13 mars :

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Cette photo représente de façon très symbolique ce qui se passe en Ukraine. Une poussette abandonnée, un sac à dos ou une peluche on ne sait pas, et un soldat qui protège les habitants qui fuient. On voit derrière des bâtiments qui semblent détruits. C'est une photo qui me touche car dans une guerre, ce toujours sont les civils, les femmes, les enfants et les personnes âgées qui souffrent le plus.

Depuis le début de la guerre, selon le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), 3 millions d'Ukrainiens ont quitté le pays et plus de 2 millions ont été déplacés à l'intérieur des frontières. Au moins 726 civils, dont une cinquantaine d'enfants, ont été tués et près de 1 200 blessés, d'après le décompte de l'ONU au 15 mars.

Laisser le doute

La photo d'Aris Messinis permet à celui qui la regarde d'imaginer ce qu'il y a hors cadre. "Le regard du soldat pointe dans la direction opposée à ces personnes qui fuient. Cela montre qu'il sait d'où vient le danger et qu'il est prêt à défendre comme il peut les civils qui s'en vont", poursuit Jean-François Leroy.

Ce qui compte dans cette image, ce n'est pas sa construction mais l'émotion qu'elle procure. "Cette image m'a accroché par la poussette rouge, ensuite on s'arrête sur la tâche jaune. La poussette est abandonnée, il n'y a plus d'enfant dedans. Est-il dans les bras d'une femme qui s'enfuit ? On ne le sait pas mais on peut tout imaginer et c'est toujours intéressant", explique Jean-François Leroy.

Ce grand spécialiste des images de guerre pense alors à un film pour résumer sa pensée. Dans Le Faussaire de Volker Schlöndorff – un film sur la guerre du Liban sorti en 1981 –, "Il y a une phrase formidable, qui s'applique malheureusement à toutes les zones de guerre. Deux journalistes sortent d'un hôtel et l'un dit à l'autre : "J'ai un très bon photographe. Il ne photographie que ce qu'il voit, le doute, il me le laisse." Cette phrase s'applique très bien à la photo d'Aris".

Sauver une vie plutôt qu'une image

Aris Messinis n'en est pas à son premier conflit en tant que photographe. Il a couvert la guerre en Libye, la guerre en Syrie et a ensuite longtemps travaillé sur les migrants en Grèce, devenant le chef du bureau de l'AFP dans le pays. En 2016, le festival Visa pour l'image lui décerne le Visa d'or news. Aris Messinis déclare alors dans L'Obs : "Avec mes photos, je cherche à vous choquer, à vous mettre en colère." Jean-François Leroy connait bien le photographe grec, "quand il dit choquer, c'est plutôt interpeller. Nous faire nous interroger, nous émouvoir".

À l'époque, ses photos nous avaient particulièrement touchés. Aris est un garçon extrêmement humain. Il arrête de photographier quand il peut aider quelqu'un. Je n'ai aucun doute sur l'humanité qu'il manifeste vis-à-vis de ces réfugiés. Son travail est d'une force extraordinaire car il est toujours au plus près. Il a passé trois semaines en Ukraine. D'après mes informations, il est sorti pour se reposer un peu mais je sais qu'il y retournera, car c'est un garçon qui va au bout des histoires qu'il couvre. J'ai beaucoup de respect pour ce photographe.

Jean-François Leroy se souvient même d'une image montrant Aris Messinis, ses boîtiers photo à moitié immergés dans l'eau, les bras en l'air, tenant un enfant. Sauver une vie plutôt qu'une image. Un moment "bouleversant d'humanité qui résume bien le travail d'Aris".

Pensée pour les reporters de guerre

Lorsque le directeur du festival Visa pour l'image a regardé les images d'Aris Messinis en Ukraine, il a hésité avec une autre photo :

Une voiture déplacée après un bombardement à Obolon, district de Kiev le 14 mars
Une voiture déplacée après un bombardement à Obolon, district de Kiev le 14 mars
© AFP - Aris Messinis

[Dans ce cliché] on ne voit pas le choc de l'obus ou de la bombe qui frappe mais on voit les conséquences. Avec cette voiture portée au bout d'une grue et qui est déplacée parce qu'elle encombre le terrain, il nous montre que les civils sont touchés. On voit bien qu'il s'agit d'immeubles d'habitations et non de caserne, Aris nous montre la barbarie de ce conflit.

Devant ces images saisissantes, Jean-François Leroy pense aux Ukrainiens, puis il a une pensée "émue et douloureuse" pour tous les journalistes qui couvrent le conflit. Au moins cinq reporters sont morts depuis le début de la guerre. "Ces hommes et ces femmes, au péril de leurs vies, veulent nous témoigner de ce qu'il se passe à 2 000 km de chez nous. Je suis admiratif."

Dans une guerre, la photographie est ce qu'il y a de plus pérenne. "On peut avoir un souvenir d'un film, mais on l'oublie. Une photo, on peut la ressortir, l'accrocher au mur, la mettre dans son portefeuille. La force d'une photo, c'est justement qu'on fige l'instant et qu'il reste imprégner dans nos mémoires", conclut le spécialiste. La couverture du conflit en Ukraine sera mise à l'honneur lors du prochain Visa pour l'image, à Perpignan, en septembre 2022.

Un pompier tente de rejoindre l'immeuble détruit par une explosion dans le district d'Obolon à Kiev
Un pompier tente de rejoindre l'immeuble détruit par une explosion dans le district d'Obolon à Kiev
© AFP - Aris Messinis / AFP
Un pompier effondré après avoir tenté d'éteindre l'incendie d'un immeuble de Kiev
Un pompier effondré après avoir tenté d'éteindre l'incendie d'un immeuble de Kiev
© AFP - Aris Messinis
La détresse de deux femmes après que leur immeuble ait été bombardé
La détresse de deux femmes après que leur immeuble ait été bombardé
© AFP - Aris Messinis

L'AFP a publié un making-of de ces jours de guerre en Ukraine.

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