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Encanaillez-vous dans le Paris de la Belle Époque avec la danse apache !

Par
Beatrice Collier and Fred Farren performing "La Danse des Apaches" (circa 1910)
Beatrice Collier and Fred Farren performing "La Danse des Apaches" (circa 1910)
© Getty - Hulton Archive

Culture Maison. En attendant de retrouver les parquets de bal et autres dance floors, plein phare sur la danse apache, violente et sensuelle, quand Casque d’or se faisait tirer par les cheveux…

Un retour dans le passé proposé par Céline du Chéné, productrice de documentaires et chroniqueuse à Mauvais Genres.

Une danse immortalisée très tôt par le 7e Art

La scène se passe à Paris dans un cabaret louche, repaire d’une bande de cambrioleurs surnommés les Vampires. Le soir, la chanteuse Irma Vep s’y produit devant un public varié et attentif. Mais, après le spectacle, une fois les portes closes, le cabaret s’anime d’une nouvelle vie, plus canaille, qui se déroule cette fois-ci dans ses sous-sols. Voyous à casquette, femmes "en cheveux", les initiés descendent à la cave et se mettent à danser au son de l’accordéon. Soudain, une petite frappe, démarche chaloupée et exagérément virile, attrape sa partenaire par les cheveux et se met à danser avec elle. S’en suit un ballet sauvage, tant par ses figures acrobatiques que par la violence qui s’en dégage : l’homme malmène sa partenaire et la fait voltiger dans les airs pour finir par la jeter dans le public sous la menace d’une gifle. Nous sommes en 1915 dans un épisode des Vampires du cinéaste Louis Feuillade (1873-1925) qui met en scène les aventures de malfrats dans le Paris de la Belle Époque.

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Cette séquence de danse apache n’est pas la seule disponible sur internet. On en trouve un certain nombre, quelques-unes datant même de 1897 ou 1902, comme cette " Tough dance" filmée à New York. Les ressorts y sont toujours les mêmes : le corps-à-corps houleux et brutal d’un couple, la même façon de ramener la partenaire à soi en la saisissant par les cheveux, des figures de voltige assez audacieuses. Au fil des ans, les films proposent des danses toujours plus tournoyantes et prodigieuses, proches du catch, où les rapports de domination sont exacerbés. On y trouve son apothéose cinématographique dans Charlie Chan in Paris, film américain de Lewis Seiler (1935) où la femme, à la fin de la danse, sera projetée à travers une fenêtre de cabaret puis assassinée ….

Une danse mauvais genre

Pas de doute, la danse apache n’est guère fréquentable. Elle tire sa mauvaise réputation de son nom : "apache", terme utilisé par la presse dès 1900 pour décrire des bandes de très jeunes voyous parisiens. Cette délinquance juvénile a connu son heure de gloire en 1902 lorsque deux chefs rivaux de l’Est parisien, Manda du quartier de la Courtille et Leca de Charonne, s’affrontent pour obtenir les faveurs d’une prostituée, Amélie Élie, surnommée Casque d’or. Ce fait divers fit la une des journaux et ancra dans l’imaginaire français la figure du jeune délinquant, prêt à tout pour arriver à ses fins, sauvage "comme un Indien" et associé à tous les lieux troubles du Paris post-haussmannien : la Zone, les rues miséreuses, les cabarets, les trottoirs de prostitution. Dès lors, inutile d’imaginer ces indomptables Apaches en train de danser une chaste valse ou une bourrée énergique. Non, la seule danse qui puisse leur ressembler est à l’image de ce que la presse dit d’eux : une danse violente qui parle des rapports de domination entre les sexes, en l’occurrence d’un proxénète et de sa prostituée.

De "l’accroche-cœur" à "l’envolée du faubourg"

Cette danse "criminelle" comme la presse a pu la nommer à l’époque, n’est pas née de nulle part. "Elle est calquée sur la java", explique la Bâronne de Paname, tenancière de bals et créatrice des Paris Follies, bal mensuel de La Coupole, à Paris. "La java se danse à trois temps sur du musette, un style de musique qui fusionne des airs auvergnats, italiens, savoyards, et qui par la suite s’est enrichi du jazz et des musiques espagnoles. La java est la danse citadine par excellence. Elle était audacieuse et sensuelle parce que l’homme posait ses mains sur les fesses ou les seins de sa partenaire, comme s’il embrassait, voire mangeait de ses bras sa cavalière. La danse apache se distingue de la java uniquement par l’ajout de figures acrobatiques." Des figures aux noms évocateurs comme "l’accroche-cœur", la "pince monseigneur" ou "l'envolée du faubourg" ! "Cette danse - poursuit la Bâronne de Paname, va mimer un rapport amoureux dramatique, exalté, extrême. Elle raconte l’histoire de ce qui se passe dans ces dancings et caricature les rapports homme-femme en vigueur dans ces espaces. La danse apache, telle qu’on la connait aujourd’hui, vient essentiellement du cinéma américain car si, à l’origine, elle était simplement une caricature de la java, le cinéma américain, lui, va amplifier le pastiche. Ce qui n’a rien de surprenant, beaucoup de danses naissent de caricatures."

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La danse apache et la tournée des grands ducs

Si la production cinématographique de danse apache reste importante, il est notable que la reine des Apaches, Amélie Elie - dit Casque d’or, n’en parle jamais dans ses Mémoires, alors que les dancings étaient des lieux qu’elle fréquentait. "Rien d’étonnant à cela", explique Dominique Kalifa, professeur d’histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et auteur des Bas-fonds. Histoire d’un imaginaire (Seuil). "La danse apache n’a jamais existé en tant que telle. Elle est une construction culturelle et sensationnelle qui correspond à la vogue des voyous et des mauvais garçons durant la Belle Époque. La brutalité de cette java est à mettre en lien avec l’attraction qu’exerçaient les endroits mal famés auprès d’un public bourgeois, et dont la littérature et la presse se sont fait l’écho."

Cette danse correspond à la "tournée des grands ducs", cette virée touristique née dans les années 1890 qui proposait aux élites sociales en mal de sensations fortes de visiter les "bas-fonds". Ce parcours de plus en plus codifié permettait à ceux qui le souhaitait de voir et respirer l’air "malsain" des mauvais quartiers, taudis, bouges et autres cabarets borgnes. "S’il y a bien un film - s’exclame Dominique Kalifa, qui démontre que la danse apache est un motif qui nourrit la flamboyante mythologie des bas-fonds, c’est La Tournée des grands ducs, un court-métrage anonyme de 9 minutes, produit par les Pathé Frères en 1910, dont Yves Mirande est le scénariste. On suit deux couples de la haute société qui, après un bon dîner, décident de s’encanailler en se rendant dans la cave d’un bouge. Ils assistent à une danse apache des plus expressives jouée par la célèbre Polaire, alors star de la chanson "épileptique", jusqu’à ce qu’une rixe éclate poussant nos couples à s’enfuir… Pourtant, tout est faux ! Une fois les bourgeois partis, la rixe s’arrête net. Les apaches rangent leur couteau, la gigolette se relève et s’époussette. Puis, chacun rentre sagement chez soi ! Le film montre que la danse apache comme la tournée des grands ducs sont des constructions culturelles." Plus de quarante ans plus tard, on retrouvera le même principe dans un film intitulé lui aussi La Tournée des grands ducs (1953). Parmi les diverses attractions touristiques, le réalisateur André Pellenc ne pouvait pas manquer de proposer un numéro de danse apache de pacotille…. Une danse qui, malgré tout, reste impressionnante par son outrance et qu’on peut encore découvrir aujourd’hui grâce aux Titis de la Bastille, danseurs performeurs qui, tout en gardant l’esprit de l’époque, ont su la transformer et offrir une belle revanche aux cavalières jusqu’alors malmenées. Car avec eux, ce n’est pas celui qui exhibe ses muscles qui en sort grandi !

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Légende Vidéo : Danse apache sur "Vache de java" par "Les Titis de Batille" aux "Paris Follies de La Bâronne de Paname", à la Coupole.

A lire :

Pour aller plus loin :

  • GP Archives : site comprenant les actualités filmées avant la télévision et les films muets de fiction de Gaumont et Pathé.
Mauvais genres
2h 08
Juke-Box
59 min

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