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Encyclopaedia Universalis, faillite annoncée ?

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Elle n'a plus le vent en poupe. L'Encyclopaedia Universalis, qui a été placée en redressement judiciaire le 30 octobre dernier, survivra-t-elle à l'année 2015 ? L'entreprise a jusqu'au 24 mars pour redresser son activité. Sans doute Universalis n'a-t-elle pas bien géré le grand virage du numérique, qui a vu naître des encyclopédies en ligne collaboratives et gratuites comme Wikipédia... Mais l'indifférence de l'Education nationale envers la survie de ces modèles payants de diffusion du savoir ne facilite pas non plus la tâche de cette petite entreprise, qui compte 45 salariés.

Bibliothèque au siège d'Encyclopedia Universalis
Bibliothèque au siège d'Encyclopedia Universalis

Première incriminée : l'Education nationale ?

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A l'heure de la grande révolution numérique impactant toute l'industrie du contenu, Universalis est dans la tourmente. Il s'agit, pour elle de trouver de nouveaux modèles économiques pour continuer à monétiser ses contenus, les maintenir, en créer d'autres... Mais pourquoi cette mise en redressement judiciaire ? Et pourquoi aujourd'hui ? **Présent dans l'entreprise depuis dix ans, Hervé Rouanet la dirige depuis deux ans : **

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Hervé Rouanet l'affirme : en 2012-2013, le budget d’acquisition de ressources numériques attribué par l'Education nationale aux établissements scolaires s'élevait à 20 millions d’euros pour toute la France, contre 12 millions d'euros en 2014 : "Un euro par élève et par an ! Nous allons perdre de l’ordre de 500 000 euros cette année, et nous avons perdu 450 000 euros sur le marché de l’éducation entre 2013 et 2014. "

Hervé Rouanet
Hervé Rouanet

Heureusement, de façon structurelle, les collectivités territoriales font leur travail. Nos meilleurs correspondants aujourd’hui sont les régions. Nous avons un partenariat avec la région Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Aquitaine, où 100% des lycées ont accès à nos ressources. Mais sur cette année 2015, la réforme de la carte territoriale, les élections territoriales et les prochaines élections politiques ne facilitent pas le travail.

Hervé Rouanet

Réticente à s'exprimer sur le sujet, l'Education Nationale, qui se défend d'être responsable de cette crise, nous refuse toute interview. Elle nous fait simplement savoir par la voix de son service de presse qu'il n'y a "pas de ligne dédiée au numérique dans le budget " et "pas de degré de maillage suffisamment fin pour déterminer ce qu'il se passe dans les Académies. "Quant à savoir s'il y a eu une baisse du montant global des crédits pédagogiques... impossible, là aussi, d'obtenir la moindre information : "On ne peut pas vous dire ça. " [sic]

Nous parvenons quand même à savoir que le ministère travaille sur le "plan numérique " et communiquera sur les données financières "en temps voulu ".

Quid du marché des particuliers ?

Aujourd'hui, l'internaute qui soumet une recherche de caractère encyclopédique au formulaire Google est généralement dirigé vers Wikipédia, modèle d'encyclopédie collaborative facile d'accès, et qui plus est, gratuite.

Alors, Universalis souffre-t-il de la concurrence du gratuit ? A cette question ouverte, Hervé Rouanet ne répond… ni oui, ni non :

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UNIVERSALIS EN CHIFFRES

CHIFFRE D'AFFAIRES (6 millions d’euros, France et export) :

  • Marché de l’éducation, 2 millions d'euros
  • Particuliers, 1 million d'euros
  • Publications de quelques livres papier, d’un DVD, vente par correspondance d’ouvrages d’autres éditeurs…, 3 millions d'euros.

SITE INTERNET

  • 50 000 articles
  • 12 millions de visiteurs uniques
  • 25 millions de pages vues
  • 90% du trafic généré par une recherche Google

Quoiqu'il en soit, d'après lui, le marché des particuliers se maintient, même s'il fluctue au rythme du changement des algorithmes du moteur de recherche : "On a eu sur l’année 2014 une baisse de trafic de 20 à 30%. Nous sommes en ce moment sur une progression de 50% par rapport à l’année dernière donc tout est relatif. Mais de manière générale, notre tendance est à la progression. "

Quant au public, il ne serait pas spécialement vieillissant : "Le trafic chute toutes les six semaines. Il semblerait que ce soit très calé avec les vacances scolaires ! "

Wikipédia porte-t-il le chapeau ?

Pour l'Education nationale, Universalis a "manqué le virage du numérique ". Ce que nie fermement Hervé Rouanet : "On est à la croisée en ce moment. Pour ce qui est de la mutation numérique, c'est-à-dire l’organisation de nos contenus, la conversion a été faite. Mais la perception extérieure est beaucoup plus papier que la réalité de notre entreprise. "

En effet, il était possible de se procurer l'encyclopédie au format DVD dès 1995 et sa première version en ligne date de 1999. De plus, sa forme imprimée n'est plus commercialisée depuis 2013.

Mais, à l'ère d'internet, de Wikipédia et de la culture gratuite, les encyclopédies traditionnelles sont mises à mal. Les internautes ont développé de nouvelles méthodes pour s’informer, et ce sans avoir à mettre la main à la poche. Ils sont invités à participer, à corriger des erreurs, enrichir un contenu ainsi perpétuellement mis à jour…

Rémi Mathis vient de quitter la présidence de Wikimédia France pour monter le comité scientifique de l'association. Il avait recours à Universalis au cours de ses études, dans le secondaire : "Je pense que je ne l’ai pas utilisée depuis le CDI du lycée, ce qui remonte maintenant à une quinzaine d’années. Ça ne fait plus partie de mes pratiques habituelles de recherche d’informations ."

Rémi Mathis
Rémi Mathis
© Radio France

Wikipédia a eu un rôle dans le fait qu'Universalis ne corresponde plus aux pratiques informationnelles du lectorat, en revanche, je ne dirais pas qu'il y a un lien de cause à effet de manière directe, mais plutôt que Wikipédia a accéléré le phénomène. Pour Britannica, le chiffre d'affaires avait été divisé par deux entre 1990 et 1996, c'est à dire à une époque où Wikipédia n'existait pas.

Rémi Mathis

Pour lui, il n'est pas étonnant que même l'Education nationale se soit tournée vers ces nouvelles pratiques :

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Quant à la stabilité du marché d'Universalis auprès des particuliers, elle n'étonne guère l'ancien président de Wikimedia France qui affirme n'être pas sûr que l'encyclopédie ait été beaucoup achetée en tant que pratique informationnelle : "Universalis a quand même systématiquement été un marqueur social, un moyen de montrer qu’il y a de la culture chez soi, qu’on est quelqu'un qui met une encyclopédie dans son salon, derrière une vitre, dans une belle bibliothèque en bois. "

Rémi Mathis va même jusqu'à émettre l'hypothèse qu'Universalis a fait une erreur en se privant du papier :

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Faut-il déplorer ces nouvelles manières de s'informer ?

Alexandre Moatti
Alexandre Moatti

Alexandre Moatti, chercheur associé à l’université Paris 7, est contributeur Wikipédia depuis 2006. Il a été administrateur de l’association Wikimédia France de 2008 à 2010, et en est toujours membre.

S'il lui est arrivé d’utiliser Universalis ("Je crois même qu’on m’avait proposé de faire un article dedans, mais il n’y a pas eu de suite. "), il préfère la "pluralité des thèses en présence " de Wikipédia :

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Ce à quoi Hervé Rouanet répond que le savoir et la connaissance ne se diluent pas dans le principe de la démocratie directe :

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C’est une parabole peut être un peu radicale mais je crois que Galilée n’aurait pas survécu à Wikipédia à son époque, il aurait été vraisemblablement recorrigé un grand nombre de fois et n’aurait peut-être pas pu exister.

Hervé Rouanet

Pour Rémi Mathis, la pluralité des points de vue de Wikipédia permet aussi une neutralité plus grande que celle des encyclopédies traditionnelles. Ainsi, Wikipédia (qui s'est pourtant vu plus d'une fois taxer d'idéologie libertarienne, et pour cause puisque son ambition est de démocratiser le savoir) serait idéologiquement moins orienté qu'Universalis dans ses contenus :

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De plus, il estime que "les encyclopédies traditionnelles restent de la vulgarisation . Quand on demande à un spécialiste de faire un article on peut penser que ce sera quelqu’un qui ne dira pas trop de bêtises. En même temps, plus on demande à des personnes importantes, à de grands universitaires, moins ils auront de temps à accorder à ce genre de choses, pas valorisées dans le monde académique, où l’on fait de la recherche ."

Et de souligner qu'il est impossible de demander aux experts de mettre à jour leurs articles tous les six mois :

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Et sur Wikipédia, quelle est la place des experts ? Acceptent-ils de collaborer, gratis pro Deo ? "Il y en a plus dans les matières scientifiques ou en Histoire, que dans les matières littéraires , estime Rémi Mathis. Mais dans le monde académique, la vulgarisation n’est pas très mise en valeur. Après, cette question est un peu à côté de la plaque sur Wikipédia, où les experts sont mis à profit sous forme de sources. Des internautes, experts ou non, vont citer les meilleures recherches qui ont été publiées. "

*Les données erronnées sur les grandes pages, Newton, Einstein, ne restent pas trois minutes. Chaque contributeur a une liste de suivi. Je suis à peu près mille pages auxquelles j'ai contribué. ça m'arrive, de plus en plus rarement, de voir des facéties glissées subrepticement. *

Alexandre Moatti

Qu'il s'agisse d'encyclopédies traditionnelles ou d'encyclopédies collaboratives, les zélateurs de Wikipédia, comme ceux d'Universalis, s'accordent à dire qu'il est de toute façon important de garder en éveil un esprit critique.

*Je suis content de ne pas être en charge de trouver un nouveau modèle économique pour Universalis. C’est une très belle marque, mais qu'en faire ?Il y a quand même très peu d’articles par rapport à ce qu’on trouve sur internet [50 000 contre 1 570 000 pour Wikipédia France NDLR], pas toujours mis à jour… La presse elle-même, qui apporte vraiment quelque chose, a du mal à faire payer son public, alors pour Universalis dont la valeur ajoutée par rapport à Wikipédia ou d’autres projets n’est pas évidente, ce n’est pas facile… *

Rémi Mathis

Côté Universalis, il n'est pas question de liquider l'entreprise. Hervé Rouanet souhaite prendre le temps de se questionner sur le modèle économique et attend de voir à quel rythme se clarifiera le marché de l'éducation : "Faut il en faire notre marché majeur alors qu'il est soumis à de multiples arbitrages budgétaires ? " Quant au marché des particuliers, il avoue être conscient de ne pas pouvoir en tirer toute sa quintessence en restant sur un modèle payant.