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Enfants confinés : "On n’a plus trop de moments de liberté"

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"On regarde par la fenêtre", Clémence, 8 ans
"On regarde par la fenêtre", Clémence, 8 ans
© Radio France - Clémence

#EnfantsConfinés. En cette quatrième semaine de confinement, donnons la parole aux enfants. Sont-ils inquiets ? Que ressentent-ils loin de leur famille ou des copains ? L’école leur manque-t-elle ? Ont-ils des projets ? Voici leurs réponses, à l’oral ou à l’écrit, à travers leurs textes et créations.

Les enfants sont autant touchés par les conséquences du coronavirus que leurs parents. Pourtant, on les entend peu depuis le début du confinement, il y a quatre semaines. Nous avons choisi de les laisser s'exprimer par différents moyens : écrit, parole ou dessin. Ils nous racontent leurs peurs, la surexposition aux informations, la vie enfermée à la maison, l'importance de la famille, des copains et des copines. Ils nous décrivent l'école à distance, avec le contrepoint de la psychanalyste et psychologue Danielle Dalloz.

Le coronavirus, centre des préoccupations

Du haut de ses huit ans et demi, Milena le dit sans détour : si elle n’avait pas attrapé le Covid-19, elle apprécierait pleinement son confinement. Pour l’instant, "ce n’est pas très réjouissant", soupire-t-elle. Depuis plusieurs jours, en effet, elle se plaint de maux de tête et de courbatures. "Un jour, je n’ai plus senti le goût des aliments", raconte-t-elle. La maladie ? Elle l’a sûrement contractée en allant voir son père, quelques jours avant qu’il soit hospitalisé à Nantes, en Loire-Atlantique. "Il est resté dix jours aux urgences. J’étais très triste pour lui et il me manquait beaucoup parce que c’est grave." Milena a, depuis, revu son père, sorti de l’hôpital et guéri. Elle imagine que son corps a réussi à battre un "virus très méchant", un virus qu’elle décrit avec ses mots d’enfant : "Je pense à une espèce de grosse boule avec plein de pustules. Elle s’accroche et elle se multiplie dans toutes les parties du corps". En attendant de vaincre la "grosse boule", Milena prend soin de respirer à plein poumons l’air du jardin et de se laver les mains, "vu que la maison est pleine de virus" :

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"Un jour, je n’ai plus senti le goût des aliments", Milena, 8 ans et demi

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Les enfants décrivent très bien les conséquences du coronavirus sur l'organisme. Rose, 9 ans, a préféré nous les dessiner :

"Les poumons pendant le coronavirus", par Rose, 9 ans
"Les poumons pendant le coronavirus", par Rose, 9 ans
© Radio France - Rose

Si certains enfants imaginent les dégâts provoqués dans le corps, d'autres font de la prévention. Jules, 8 ans, a imaginé ce logo : 

"Stop au coronavirus", par Jules, 8 ans
"Stop au coronavirus", par Jules, 8 ans
© Radio France - Jules

Lena est plus âgée. A 13 ans, elle comprend un peu mieux les conséquences du coronavirus, d'autant que ses parents s'informent beaucoup. Elle aussi, sans le vouloir. Elle a tenu à nous l'écrire : 

Ce qui m’angoisse le plus c’est le fait d’avoir accès, malgré moi, à des informations auxquelles je ne voudrais pas avoir accès. Jusque-là, je me suis toujours sentie protégée par mes parents d’informations qui n’étaient pas appropriées pour mon âge. Or, depuis quelques semaines, je ne reçois plus aucune information qui ne soit pas en rapport de près ou de loin avec le coronavirus ou ses conséquences. Une simple discussion entre amies se termine forcément par : “prends bien soin de toi et de ta famille”. Chaque vidéo reçue, chaque blague est reliée au même thème : le Covid-19, source de stress permanent. Nous sommes confinés non seulement physiquement mais aussi mentalement car tout nous ramène sans cesse à la même chose. Je me sens privée de ma liberté.

C'est vers cinq ou six ans que "l'enfant prend conscience que la mort existe"__, souligne Danielle Dalloz, psychanalyste et psychologue. "En ce moment, la mort devient un sujet extrêmement aigu. Le nombre de morts est extrêmement élevé en France et pour les enfants, le chiffre représente presque tout le monde." La psychologue estime ainsi qu'il faut pouvoir extérioriser ces angoisses, en les couchant sur le papier ou en se défoulant physiquement.

Vivre en famille, pour le meilleur et pour le pire

S'informer en famille, s'inquiéter pour ses proches : à l’heure du confinement, les enfants sont nombreux à retrouver une vie de famille resserrée, la plupart du temps, autour d’un noyau dur constitué des parents et des frères et sœurs.

La famille rassure les enfants. C'est une interaction humaine indispensable. Ils sont nombreux, d’ailleurs, à se plaindre de ne pas pouvoir voir leurs grands-parents, leurs cousins, cousines, oncles et tantes. C’est le cas de Celia, 11 ans. Elle habite à Longpont-sur-Orge, dans l'Essonne, avec ses parents, son petit frère et sa grande sœur, mais cela ne lui suffit pas : "La famille, pour moi, ça passe bien avant les copains, les copines et les amoureux. Le fait de ne pas voir [les cousins], pour Pâques par exemple, ça me rend triste et ça me stresse un petit peu, dit-elle, car ce n’est pas comme d’habitude. Ça fait réfléchir à beaucoup de choses et on se rend compte qu’on tient vraiment à eux."

J'ai peur que ma petite sœur ne me reconnaisse pas quand elle reviendra.

Comme Celia, Marie a pris conscience de l’importance qu’a sa famille dans sa vie. Confinée à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, avec son père, son oncle et sa tante, elle ne pourra pas voir sa mère jusqu’au mois de juin, au plus tôt. Sa mère est coincée "au pays", en Haïti, avec une petite fille de presque deux ans. "J’ai réalisé, avec le confinement, que ma mère est beaucoup là pour moi tous les jours et que finalement, elle me manque. Ça me manque même quand elle me crie dessus. Je ne peux l’appeler que trois fois par semaine à cause des coupures de courant là-bas. Ma petite soeur me manque aussi. C’est comme si elle grandissait sans moi. J’ai peur qu’elle ne me reconnaisse pas quand elle reviendra".

Marie passe donc ses journées avec son père qui a été mis au chômage partiel. C’est le point positif de ce confinement. "On regarde des films, on mange du pop-corn avec des crêpes. On parle davantage et on rigole plus. J’aimerais que cela continue quand le confinement sera terminé parce que ça me fait du bien de passer du temps avec lui."

Selon Danielle Dalloz, "les mères travaillent plus qu'autrefois et les enfants sont confiés très tôt à des collectivités ou à une nourrice. Cela a beaucoup changé l’équilibre familial car ce n’est pas seulement le père qui part le matin, c’est aussi la mère. Il faut donc retrouver une vie familiale à laquelle ils n’étaient plus habitués, sauf pendant les vacances où là il y a quand même de l’espace. Tandis qu’en ce moment, il n’y en a pas."

"Corona maison", par Elisa, 8 ans
"Corona maison", par Elisa, 8 ans
© Radio France - Elisa

On n'a plus trop de moments de liberté

L'ambiance peut être électrique dans la grande maison d’Ambre, 10 ans, à Arradon, près de Vannes, dans le Morbihan. Ambre n’a pas sa langue dans sa poche et préfère être honnête : "Avec mes frères et mes parents, on est 24h / 24 ensemble et on n’a plus trop de moments de liberté. Ça m’énerve un peu. Avec mes frères, on se dispute beaucoup parce que je ne suis pas libre, je suis obligée de les avoir sur le dos. Du coup, il y a des bagarres, les parents disent que ça finit mal (…) et on se fait gronder."

"Je n’ai plus trop de moments de liberté", Ambre, 10 ans

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Le confinement donne aussi des envies de liberté à Ismaël, 11 ans, qui nous écrit ce texte, intitulé "SEUL" :

La ville de mes rêves serait un village. J’aime plus les villages, je trouve ça moins bruyant. Mon village serait un endroit où je vivrais seul. Je préfère être seul, on ne risque pas de se disputer et on peut être tranquille. Et puis être seul, j’aime ça, car personne ne peut donner son avis à part toi. Dans mon village, il y aurait un magasin, une salle de sport, une maison écologique puis un cinéma. Tout serait à moi. Je pourrais faire ce que je veux quand je le veux. Personne ne pourrait rien me dire. Le gouvernement ne connaîtrait pas ce village. Ce village, je le nommerais : "Seul". Je sais que mon idée peut paraître choquante pour certaines personnes. Mais en ce moment nous sommes tous enfermés chez nous en famille et tout le monde rêverait d’être seul.

Les enfants ont, en effet, besoin de moments seuls. "Vers 7 ou 8 ans, ils apprennent à être eux-mêmes et à pouvoir dire "je", note Danielle Dalloz. On a compris qu’il pouvait apprendre à lire, à écrire, donc l’enfant peut commencer à avoir sa pensée à lui. Il faut le préserver."

"Mon Covid à moi", Violeta, 10 ans
"Mon Covid à moi", Violeta, 10 ans
© Radio France - Violeta

Entretenir le lien social, malgré tout

Si certains veulent être seuls, d’autres rêvent, au contraire, de retrouver leurs copains et leurs copines. Ils trouvent souvent "bizarre" de ne plus les voir alors qu’ils s’étaient "habitués" à les côtoyer chaque jour à l’école. 

Ambre confirme : "J'aimerais pouvoir revoir mes copines parce qu’elles me manquent énormément. On a le même âge, on rigole et je peux leur raconter ma vie. En ce moment, on échange par mail. On s’envoie deux ou trois messages par jour". 

De 6 ans à 12 ans, c’est la première ouverture au monde social.

Anya a plus de chance. Sa meilleure amie habite la maison voisine, dans une commune près de Nantes. La jeune fille de 11 ans n’a qu’à adosser une échelle contre le mur du jardin mitoyen, grimper dessus et voir son amie. Elles jouent à des jeux de défis et de mimes. Pour ses autres copains, Anya doit attendre la fin du confinement. "On ne s’est pas rendu pas compte que ça durerait si longtemps. La prochaine fois, il faudra qu’on essaie de passer plus de temps ensemble. Il faut toujours profiter au maximum que chaque minute pour se préparer s’il y a un nouveau problème. C’est ce que j’ai appris de ce confinement", dit-elle_._

"Pourquoi on aime être en confinement et pourquoi on n'aime pas", Leïla 11 ans
"Pourquoi on aime être en confinement et pourquoi on n'aime pas", Leïla 11 ans
© Radio France - Leïla

Il est assez logique que les enfants parlent beaucoup de leurs copains et copines, que le manque se fasse sentir, selon la psychanalyste et psychologue Danielle Dalloz. "La vie est amenée à ouvrir les liens en dehors de la famille et ce n’est plus possible en confinement, précise-t-elle. A partir de 6 ans et jusqu’à 12 ans, c’est l’ouverture aux autres, la première ouverture au monde social. C’est un bien formidable pour les enfants car sans cela, il y a un enfermement dans les familles et dans la pathologie familiale".

Pour Sacha, 11 ans, "les copains c'est la deuxième famille". Confiné à Rennes, il regrette de ne pas pouvoir jouer avec eux. "J'ai l'habitude d'être avec eux quand il y a école. Quand j'ai besoin de leur aide, ils m'aident. Et quand ils ont besoin d'aide, je les aide." Sacha aimerait aussi pouvoir parler davantage avec eux. "J'ai deux copains, je suis sûr de leur faire confiance, précise-t-il. Ça me manque parce qu'il y a plein de trucs que je leur dis et que je ne dis pas à ma famille" :

"Les copains c'est la deuxième famille", Sacha, 11 ans

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Léo, 10 ans, a aussi choisi d’évoquer ses copains. Il nous a écrit ce texte : 

A cause du confinement, je ne peux plus jouer avec mes amis. Ils me manquent. Je ne peux plus parler avec eux, ni échanger des cartes Pokémon avec eux. Par contre, je peux toujours leur téléphoner. Je joue toujours avec mon voisin depuis mon trampoline. Je n’ai pas peur pour eux. A la fin du confinement, je serai très content de les retrouver.

A Bourges, dans le Cher, Elisa voudrait que la vie "recommence normalement". A 8 ans, elle fait "des appels vidéo avec ses copines et discute de leurs vies". Elle aussi utilise la métaphore familiale : "pour moi, mes copines sont très précieuses, elles sont comme mes sœurs" :

"Vivement que la vie recommence normalement", Elisa, 8 ans

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"Vive le téléphone pendant le confinement", par Emie, 6 ans et demi
"Vive le téléphone pendant le confinement", par Emie, 6 ans et demi
© Radio France - Emie

Mettre à distance le stress de l’école

Si pour la zone C les vacances ont commencé, des millions d'élèves ont dû poursuivre l'école à la maison, cette semaine encore. En Bretagne, chez Timothée, 13 ans, bon élève de 4ème, cela engendre un léger stress : "Je me dis qu’il faut bien travailler parce que sinon, pour les écoles supérieures, on sera un peu en retard et il faudra rattraper le temps perdu". Selon lui, "le travail fourni (ou non) peut avoir une grande influence à l'issue du confinement". Il ne veut rien regretter et essaie donc de faire le plus de cours possible.  

C'est un peu plus difficile pour Sacha. A 11 ans, il se rend compte de l'importance de ses professeurs. "Mes parents ne comprennent pas mes devoirs, donc tout est plus long", soupire-t-il. 

Leïla, en CM2, estime aussi que c'est plus compliqué "parce que la maîtresse n'est pas là pour nous expliquer quand on a des difficultés. Les parents doivent télétravailler donc on doit être autonomes", dit-elle. Grâce à des téléconférences, elle voit tout de même sa maîtresse tous les jours et elle s'en réjouit : ce sont les moments "où on va apprendre des choses" :

"On doit être beaucoup plus autonomes", Leïla, 11 ans

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En revanche, certains jeunes découvrent le plaisir de travailler seul, à la maison. Ulysse, 14 ans, est dyslexique et allergique au système scolaire depuis toujours. Le confinement est pour lui une révélation. Il travaille avec plaisir pour la première fois de sa vie, sans l'aide de ses parents. "Je m’applique plus qu’au collège, je suis plus concentré", écrit-il. Il a même parlé "avec [ses parents] de la possibilité de suivre [sa] scolarité avec le CNED". Voici le texte qu'Ulysse s'est appliqué à nous écrire :

Texte écrit par Ulysse, 14 ans
Texte écrit par Ulysse, 14 ans
© Radio France - Ulysse

"La musique m'aide à me concentrer", Ulysse, 14 ans

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Ce confinement aura de toutes façons des conséquences sur l'avenir. Il génère surtout des souvenirs qu'il faut conserver. "Je conseille de tenir un carnet de confinement, fait de dessins et de textes. Les enfants le ressortiront en disant "on faisait ça en 2020"", dit en souriant Danielle Dalloz. En répondant à France Culture, les enfants interrogés ont commencé ce récit.

"Vilain virus", par Aaron, 6 ans et demi
"Vilain virus", par Aaron, 6 ans et demi
© Radio France - Aaron

Merci aux familles de nos témoins et à Anne Lamotte. N'hésitez pas aussi à écouter le "Journal de confinement" fait par Jeanne, 7 ans et demi, et Fouss, 11 ans.