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ENFANTS DU CREPUSCULE

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** On les baptisait, mais toujours à la fin du jour, à la tombée de la nuit, c'était des enfants de la honte”. Paulette** Paulette , 78 ans , a quitté le village depuis longtemps mais elle garde en mémoire toute cette géographie humaine dans laquelle s'est dessinée son enfance. Dans une petite communauté, 600 habitants à l'époque, difficile de garder un secret, les enfants naturels avaient tous des marraines, souvent une matronne, femme d'un riche propriétaire, qui avait son banc à l'église.“ Elle me donnait une orange à Noël, ma mère avait droit à une douzaine de crêpes”.

Joseph, 61 ans, connaît parfaitement tous les géniteurs de sa fratrie, 4 frères et une soeur nés de père différents, au fil des placements de sa pauvre maman, Jeannette , bonne à tout faire dans différentes fermes. “On nous considérait comme des “ Poquesdenn”, des pauvres gens, à qui il était bien vu de consentir une aumône. Mais, nous étions costauds, très soudés, c'est ce qui nous a sauvé. A huit ans je savais poser un collet pour les lapins, mon frère, Gaby m'avait aussi à traquer la truite à la main dans le ruisseau”. Braconniers subtils, les frères Guyader sont aussi très intelligents, et soutenus par les instituteurs du village. Ceux ci sont aussi souvent des esprits libertaires, être nommé dans ce village de “ sauvages” n'était aucunement une promotion, plutôt un purgatoire pour les esprits forts repérés par l'inspection académique.

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Sylvestre Naour
Sylvestre Naour
- Ouest France

Je leur dois aussi mon évasion du monde paysan. Nos instituteurs appliquaient,sans le dire la méthode Freynet, nous courrions les champs, montions des herbiers,et Joseph et ses frères récoltaient ici le fruit de leur pratique de survie. Joseph vientde prendre sa retraite de routier, Gaby, son aîné est mort trop jeune, Lili est devenuun brillant minéralogiste, un autre frère est infirmier psychiatrique. Reste Xavier,le petit dernier, placé sous camisole psychiatrique, devenu obèse, il traverse chaquematin le bourg pour se rendre sur la tombe de sa pauvre mère. Comme unépouvantail, il souligne encore dans ce siècle nouveau, la survivance de pratiques courantes jusqu'aux années 1960.

** Le droit de cuissage était en effet très répandu dans nos campagnes, souvent sur des petites bonnes issues de familles indigentes,qui ne pouvaient envisager de déposer plaintes.** Lili Yaouang ancien notaire: "Dans mon village, entre Quimper et Quimperlé, nous avions un notaire, il était aussi maire du pays il affichait en plus sa condition de marquis. A chacune des jeunes femmes séduites, il offrait un collier avec une médaille en or. Une belle brochette,qui ont fini par se reconnaître grâce à la fameuse médaille... “. Lili vient d'avoir 80 ans, mais il n'a pas besoin de consulter ses archives pour dérouler ces histoires de campagne. “ Et puis il y a prescription” ajoute en riant ce conteur incomparable. Cet homme de loi, premier magistrat de sa commune s'arrangeait même pour trouver un époux à cette femme outragée. On appelait cette pratique le” Gollo Pot”en breton. Le cache pot, ou le couvercle, c'est selon, ainsi nommait -on le mari desubstitution. Le mariage était souvent convenu avant la naissance de son rejeton.Dans ce collectage original nous irons aussi à la rencontre de Liliane, la fille deSimone engagée comme petite bonne dans la ferme familiale, et engrossée en 1949

par un voisin surnommé Gerfaut. Elle s'est arrachée du trottoir et mène désormais une vie bourgeoise dans le quinzième arrondissement. Sa mère, elle ressemble à Anna Magnani sur les photos d'époque, fut ma première nurse. Nous avons beaucoup à partager sur ce destin croisé.

Enfants du crépuscule
Enfants du crépuscule
© Radio France - Ouest-France
Enfant du crepuscule
Enfant du crepuscule
© Radio France - Pierre Fontanier

* Christine Robert.* Jeannine Manzin. Laurent Macchietti

Et puis viendra Tour Effel, Jean Marc miraculé de l'an 1962. Sa mère Annette,suivant l'exemple de tant de Bécassine, montées à Montparnasse, pour le meilleuret pour le pire s'était engagée à 25 ans comme petite bonne dans une famillebourgeoise. Elle finit par céder aux avances du mari, enceinte et tellementhonteuse, elle décide de se supprimer en se jetant en novembre 62 du troisièmeétage de la tour Effel. Un lacet de sa bottine s'accroche à une ferrure, elle est sauve.Cette histoire fera la Une de tous les journaux de l'époque. Nous allons les feuilleteravec Jean Marc, 51 ans, aujourd'hui, surnommé Tour Effel, qui ne craint plus des'affranchir de sa terrible histoire.Le fil rouge de ce travail nous est fourni par Annick le Douguet universitaire,ethnologue, chercheur associé au Centre de recherche Bretonne de Brest. Sa thèsevient d'être éditée, dans un livre intitulé “ Violence au village”, la société ruralefinistérienne face à la justice ( 1815, 1914). Avec ce chercheur qui fut longtempsgreffière au tribunal de Grande Instance de Quimper, nous nous interrogeons surla persistance de ces violences jusque dans les années 1960.“ Les victimes des violences sexuelles sont en majorité des fillettes ainsi que desfilles ou des femmes pauvres , mendiantes journalières ou domestiques, moinsencadrées par leur famille ou dont la famille est mal considére, sans doute cellesdont l'honneur et la dignité ont un moindre prix. Et qui dit fille vulnérable, dit filleviolable: comment expliquer cette terrible aporie” s'interroge le chercheur. Avecelle nous tenterons d'apporter quelques réponses pour tenter de construire uneautre histoire, cachée et souterraine, de notre communauté villageoise.

*Sylvestre Naour *

et le journal Ouest-France