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Enfermés comme nous, les héros littéraires (1/2) : de la prison de Dantès au divan d'Oblomov

Par
La Cour de la prison, Vincent Van Gogh (1890)
La Cour de la prison, Vincent Van Gogh (1890)
© Getty - DEA PICTURE LIBRARY

Tous enfermés ! Coincés derrière les barreaux, pris au piège d'un huis clos, internés dans un hôpital ou tout simplement reclus dans leur chambre, de nombreux héros de la littérature vivent des expériences de claustration. Qu'ont-ils à nous apprendre ?

La littérature cherche à enfermer le monde, à le clore en quelques pages. On peut même dire qu'elle s'adresse à des enfermés, qu'elle fait évader. On y trouve d'ailleurs toutes sortes de récits d'enfermement : des emprisonnements contraints et subis, mais également des expériences d'isolement volontaire, de replis salvateurs et de confinements choisis.

En ces temps confinés, on vous propose une plongée en deux temps dans le quotidien de quelques grands personnages de la littérature, ceux qui se retrouvent enfermés, des jours durant, dans un lieu clos. Comme vous, ils sont isolés, reclus, cloîtrés entre quatre murs (ou presque). Ce sont des prisonniers désespérés comme Edmond Dantès, ou au contraire bienheureux comme Fabrice del Dongo. Ce sont aussi les "aliénés" qu'on isole de la société, ou les anxieux qui s'échappent pour se soigner au vert, hors de la ville. Sans oublier les malheureuses victimes des huis clos d'Agatha Christie ou ceux pour qui le confinement est un art, une aubaine pour se divertir, créer ou tout simplement paresser… Sélection non-exhaustive de parcours de grands enfermés littéraires, des plus courageux aux plus fous, pour vous aérer l'esprit... ou trouver de nouvelles inspirations pour votre propre confinement !

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Derrière les barreaux, rêve d'évasion

Edmond Dantès (Robert Donat) et l'Abbé Faria (O.P. Heggie) s'échappent de prison. Scène de l'adaptation cinématographique du Comte de Monte Cristo réalisée Rowland V. Lee en 1934 (la première non muette).
Edmond Dantès (Robert Donat) et l'Abbé Faria (O.P. Heggie) s'échappent de prison. Scène de l'adaptation cinématographique du Comte de Monte Cristo réalisée Rowland V. Lee en 1934 (la première non muette).
© Getty - John Springer Collection

Joyeuse ou terrible, politique ou romantique, la prison est l'ultime décor du récit d'enfermement. Parfois mobilisée comme prétexte à l'introspection du héros, elle est avant tout un moyen de mettre en mots la déchéance ou l'injustice. Reclus dans une pièce souvent exiguë, le prisonnier fait l’expérience de la claustration forcée et en subit les conséquences à la fois physiques et mentales. Cette réclusion est d’autant plus violente qu’elle symbolise également une exclusion, celle de l’espace social. Dénoncer les conditions inhumaines d’enfermement des prisonniers peut alors être un moyen de s’ériger contre la persécution du pouvoir, comme dans Le Dernier jour d’un condamné (1829) ou Claude Gueux (1834) de Victor Hugo, deux plaidoyers littéraires contre la peine de mort.

Alexandre Dumas s’empare également des thèmes de l’injustice et de la vengeance à travers Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), chef-d’oeuvre canonique du récit de l’emprisonnement. Dénoncé à tort par de piètres amis pour conspiration bonapartiste, Edmond Dantès est condamné à croupir dans une cellule du château d’If, sur une île. Jeté au cachot sans même avoir reçu de jugement, le jeune marin est fait prisonnier politique dans un désarroi total : il ne sait pas de quoi on l’accuse ! Confus et esseulé, Dantès perd la notion du temps et ses sens se troublent. Assimilé à un vulgaire matricule, son identité se perd, elle aussi, au fil du temps. Désespéré, il songe même au suicide. A la captivité physique s'ajoute alors l'emprisonnement psychique...

Les larmes qui gonflaient sa paupière jaillirent comme deux ruisseaux ; il se précipita le front contre terre et pria longtemps, repassant dans son esprit toute sa vie passée, et se demandant à lui-même quel crime il avait commis dans cette vie, si jeune encore, qui méritât une si cruelle punition. La journée se passa ainsi. A peine s’il mangea quelques bouchées de pain et but quelques gouttes d’eau. Tantôt il restait assis et absorbé dans ses pensées, tantôt il tournait tout autour de sa prison comme fait un animal sauvage enfermé dans une cage de fer. Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas

De l'incarcération à la folie, voilà un mouvement que l'on retrouvera à d'autres reprises en littérature, par exemple, plus près de nous, chez Margaret Atwood. Dans Captive (1996), l'héroïne, Grace Marks, s’est “murée dans le silence” après avoir été emprisonnée pour un double meurtre. En plus du héros, un autre personnage illustre par ailleurs cet enfermement de l’âme dans l’oeuvre de Dumas : Noirtier de Villefort, bonapartiste au cœur du complot qui accable Edmond Dantès, est décrit comme “un cadavre avec des yeux vivants”. Paralysé et traumatisé par une attaque qui le prive de sa parole, Noirtier se retrouve comme emmuré vivant, réduit à ne communiquer qu’avec les yeux, ne pouvant s’exprimer pleinement. L’auteur décrit alors avec précision ce qui sera appelé, près d’un siècle plus tard, le syndrome de l’enfermement (ou locked-in syndrome) par les neurologues.

En savoir plus : Le Comte de Monte-Cristo

Autre élément souvent associé à la captivité dans la littérature occidentale : l’insularité. Dans le mythique Robinson Crusoé (1716), Daniel Defoe érige son héros éponyme en naufragé solitaire, sur une île qui devient alors le havre de l’enfermement par excellence. Et les protagonistes de La Quarantaine (1995) de J.M.G. Le Clézio sont, eux aussi, contraints au retrait sur l’île Plate, au coude-à-coude avec le cloisonnement mental. Alexandre Dumas mobilise également ce motif en condamnant Edmond Dantès à la détention sur une île-prison, la forteresse d’If, au milieu des marées.

Le personnage du prisonnier permet à cette occasion de développer une idée paradoxale : celle de l’émancipation de l’esprit malgré l’enfermement du corps. Dans Le Comte toujours, Dantès est extirpé de l’isolement solitaire dès que l’abbé Faria débarque dans sa cellule par un tunnel bricolé, croyant dénicher là une issue pour s’enfuir. Les deux captifs se lient alors d’amitié, et l’abbé permet à Dantès de parfaire son éducation, lui ouvrant l’esprit pendant que tous deux croupissent au fond de leur cachot. Faria dessille les yeux de son nouveau compagnon de misère au sujet du complot dont il a été victime, et lui permet d’élaborer une évasion abracadabrante, qu’il mettra finalement à exécution après 14 ans d’incarcération. L’enfermement devient alors un moteur pour la réflexion et la créativité, un outil pour élever l’intellect.

Stendhal va encore plus loin en faisant de la prison un refuge pour un retour à soi, pour regagner une vitalité intérieure. Il lie l'enfermement à des thèmes romantiques : la rêverie, l’amour, et surtout la solitude. Dans Le Rouge et le noir (1830), le héros Julien Sorel est émerveillé de découvrir la superbe vue qui lui est offerte depuis sa cellule ! Son emprisonnement lui fait prendre conscience du poids de l’injustice sociale, dont il peut désormais se distancer.

Mais l'écrivain développe davantage son imagerie de la prison heureuse dans La Chartreuse de Parme (1839). Lieu au sein duquel on peut s’abstraire des malheurs d’une réalité hostile et se soustraire aux contraintes sociétales, la tour Farnèse dans laquelle Fabrice del Dongo se retrouve incarcéré campe en modèle de la vision romantique de l’enfermement. Vue surplombante sur la ville, rupture avec l’oppression du quotidien… Le prisonnier ne peut se résoudre à ressentir l’accablement qui serait pourtant de mise dans une telle situation. Pire, il n’a jamais été aussi heureux ! Il y rencontre en effet Clélia Conti, fille du gouverneur de la prison. Stendhal adopte un ton comique pour décrire l'évasion parodique de son personnage, contraint de fuir contre son gré, craignant de quitter “un lieu de bonheur pour aller se jeter dans un exil affreux”. C’est en société que Fabrice del Dongo, parangon de la candeur, se sent exclu. 

En savoir plus : "La Chartreuse de Parme" ou l’imaginaire capricieux

Le huis clos, quand les murs se rapprochent...

"Shining" de Stanley Kubrick, adapté de "Shining, l'enfant lumière" de Stephen King
"Shining" de Stanley Kubrick, adapté de "Shining, l'enfant lumière" de Stephen King
- Allocine

Autre dispositif clé de l'enfermement forcé : le huis clos. Littéralement, lieu où toutes les portes sont closes... Propice à la mise en scène de l'angoisse et de la peur, le genre du thriller en a fait son dispositif fétiche. On le retrouve évidemment chez Agatha Christie, avec Dix petits nègres (1939) (mais il y aura aussi Le Crime de l'Orient-Express (1934), Mort sur le Nil (1937) ou encore sa célèbre pièce de théâtre La Souricière), qui reprend elle aussi le motif de l'île comme terrain de captivité. Dix personnages se retrouvent sur un îlot perdu dans l’océan, après avoir répondu présent à l’invitation d’un hôte inconnu.

Une île, ça avait quelque chose de magique ; le mot seul frappait l'imagination. On perdait contact avec son univers quotidien - une île, c'était un monde en soi. Un monde dont on risquait parfois - qui sait ? - de ne jamais revenir. Dix petits nègres, Agatha Christie

Au fil des pages, de mystérieux meurtres surviennent, suivant méticuleusement les paroles d’une sinistre comptine. Comment trouver le coupable ? Cela pourrait être n’importe qui… En transposant l'élément de l'insularité dans le registre du roman policier, l'autrice parvient à créer une atmosphère angoissante, qui renforce le sentiment de l'enfermement. Alors qu’il leur est impossible de quitter l’île du Nègre, les protagonistes se laissent gagner par la paranoïa. 

En savoir plus : Grande traversée : Agatha contre Christie

L'ombre du doute se mêle également à l'obscurité d'une prison naturelle dans Vertige (2011) de Franck Thilliez : trois hommes se retrouvent coincés dans un gouffre, sans savoir pourquoi ni comment ils sont arrivés là. Et le dispositif est au confinement strict voire à la promiscuité, bien loin des gestes barrière : un homme est enchaîné au poignet, un autre à la cheville et le troisième est libre mais sa tête est recouverte d'un masque qui explosera s'il s'éloigne des deux autres... Pour sortir de cet abîme, ils devront apprendre à survivre et démêler l'énigme de ce châtiment. Mais la claustration, le froid glacial et la méfiance oppressent les esprits en plus d'enfermer les corps. Non sans rappeler la fameuse allégorie de la caverne, conte philosophique de Platon développé au livre VII de La République, le roman de Thilliez pousse les mécaniques de la séquestration au maximum pour interroger nos limites. Jusqu'où sommes-nous prêts à aller pour faire jaillir la vérité ?

Personne n'aimerait se retrouver dans un décor de Stephen King, encore moins à l'hôtel Overlook, palace fantomatique où sont isolés Jack Torrance, sa femme Wendy et leur fils Danny. Car dans Shining, l'enfant lumière (1977), l'enfer du huis clos peut faire ressortir ce qu'il y a de pire en nous. Engagé comme gardien pour surveiller cet hôtel de luxe pendant sa fermeture saisonnière, le héros et sa famille se retrouvent complètement livrés à eux-mêmes et à leurs propres démons, jusqu'à céder à la folie. Et la geôle de l'épouvante forgée par le roman noir, l'écriture à huis clos, semblent parfaites pour conter la névrose et l'aliénation qui gagnent l'esprit... C'est sans doute ce qui a plu au réalisateur Stanley Kubrick, qui sublima ce thriller au cinéma en 1980 avec l'inoubliable Jack Nicholson. Enfermement et folie. Un combo gagnant qui irrigue aussi Shutter Island (2003) de Dennis Lehane, également porté sur grand écran en 2010 par Martin Scorsese. Dans son roman, l'écrivain américain livre une énigme en chambre close dans un sombre hôpital psychiatrique aux allures de forteresse, situé sur un îlot au large de Boston, quasiment inaccessible. Le lecteur, lui aussi, se retrouve comme enfermé dans un récit où la réalité s'étiole peu à peu.

Entre les murs de l'asile, l'enfermement thérapeutique  

 Des patients au sanatorium de Davos, en 1928.
Des patients au sanatorium de Davos, en 1928.
© Getty - ullstein bild

Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection”, écrivait Louis-Ferdinand Céline dans son Voyage au bout de la nuit (1932). Monde dans un monde, la littérature s'est évidemment emparée à de nombreuses reprises du fou lui-même, parfois doublement enfermé, psychologiquement et physiquement. Dans son Journal d'un fou (1835), Nicolas Gogol nous donne accès au débordement intérieur d'un esprit soumis aux forces de l'imaginaire, en proie à un délire paranoïaque. Le héros, Propichtchine, livre avec assurance des pensées absurdes. Au fil des jours, il perd contact avec la réalité, jusqu'à se prendre pour le roi d'Espagne Ferdinand VIII, un certain "43 avril 2000"... Interné dans un asile psychiatrique qu'il croit être son royaume, la démence s'installe et comble son isolement. 

Si l'asile peut signifier un refuge, dans de nombreux romans il est plutôt décrit comme un lieu susceptible de rendre fou même le plus sain des hommes ! C'est ce qu'a exploré Hector Malot dans son roman Un Beau-frère (1869) : alors qu'il souhaite épouser une certaine Cyprienne, Cénéri, un jeune homme doux et sain d'esprit, est victime d'un complot ourdi par son beau-frère qui le fait passer pour fou et parvient à le faire interner dans un asile d'aliénés. Réduit au silence, on prive Cénéri de moyens d'écrire. Pour atteindre sa bien-aimée (et assurer qu'il a bien toute sa tête !), le héros déploie alors des trésors d'ingéniosité : mélange de sauce vinaigrée et de rouille en guise d'encre, et emballage de chocolat entamé pour feuille de papier... Mais l'expérience de la réclusion lui fera finalement perdre la raison : "libéré", Cénéri est pris d'une crise de démence et se jette dans une rivière. Dénonçant avec ce roman les internements abusifs, Hector Malot devenait ainsi l'un des premiers auteurs "anti-aliénistes". Inspiré d'histoires réelles, le récit de cette séquestration arbitraire offre de précises descriptions de la chambre d'internement ou "cellule" : 

Ces cellules sont de forme allongée, quatre mètres de long à peu près sur deux mètres de large ; une petite fenêtre grillée donne sur le préau, deux portes ouvrent, l'une sur le préau à côté de la fenêtre, l'autre sur un vestibule de service. De telle sorte que si un malade voulait se barricader dans sa cabine, on pourrait, pendant qu'il serait occupé à défendre une porte, entrer par l'autre et le prendre par le dos. UnBeau-frère, Hector Malot

En savoir plus : Nicolas Gogol, le rire au bord de l’abîme (1809-1852)

L'existence du fou interné a en effet souvent été comparée à celle du prisonnier. Au tout début du XXe siècle, le journaliste et romancier Octave Mirbeau dans son roman Les 21 Jours d'un neurasthénique (1901) décrivait cet état proche de la séquestration. L'asile s'expose comme "de la pierre triste, épaisse, étouffante, percée çà et là de petits carrés vitreux, barrés de fer, et derrière laquelle l’on sentait de la souffrance, de la damnation et de la mort". On y trouve bien un espace de plein air, mais celui-ci est aussi clos : "La cour est fermée, quadrangulairement, par de hauts bâtiments noirs, percés de fenêtres qui semblent, elles aussi, vous regarder avec des regards fous. Aucune échappée sur de la liberté et de la joie ; toujours le même carré de ciel vide". L'isolement aggrave alors l'affaiblissement psychologique des internés : 

Quelques fous se promènent sous les arbres, tristes ou hagards ; quelques fous sont assis sur des bancs, immobiles et têtus. Contre les murs, dans les angles, quelques fous sont prostrés. Il y en a qui gémissent ; il y en a qui sont plus silencieux, plus insensibles, plus morts que des cadavres. Les 21 Jours d'un neurasthénique, Octave Mirbeau

Mais le sujet principal du roman d'Octave Mirbeau traite d'un tout autre type de confinement, cette fois-ci, bien volontaire : le séjour en cure thermale. Le héros neurasthénique, Georges Vasseur, se retire pendant trois semaines dans une ville d'eaux des Pyrénées. Il n'y trouvera pas le repos mais l'immobilité, l'ennui et le spectacle de mondains venus se réfugier au vert pour tenter de se soigner d'une vie de vices et d'excès. Ces séjours d'isolement thérapeutique en stations thermales ont d'ailleurs été le théâtre de nombreux autres romans au rang desquels il faut citer La Montagne magique (1924) de Thomas Mann. Ce grand livre raconte comment Hans Castorp, venu rendre visite à son cousin en cure dans un sanatorium juché en haut de la station alpine de Davos, est gagné lui aussi par une sorte de maladie. Il restera finalement sept ans confiné en haut de cette "montagne magique", en retrait du monde : "Je suis ici, depuis assez longtemps, depuis des jours et des années, je ne sais pas exactement depuis quand, mais depuis des années de vie". Interminable confinement...

En savoir plus : La Montagne magique

Reclus hors du monde : le doux isolement volontaire 

Samson et Dalida, peint par Gustave Moreau, peintre fétiche de Des Esseintes.
Samson et Dalida, peint par Gustave Moreau, peintre fétiche de Des Esseintes.
© Getty

Enfin, comment aurait réagi Des Esseintes, le personnage principal d'A Rebours (1884) de Joris-Karl Huysmans à l'annonce du confinement ? Lui qui était passé maître dans l'art de vivre chez soi comme dans son propre monde s'en serait sûrement accommodé ! Quoique le plaisir de se retirer chez soi est plus franc quand il s'agit d'un choix véritablement personnel... L'intrigue d'A Rebours se trouve elle-même enclose dans l'espace domestique. Jean Des Esseintes choisit de vivre reclus du monde, dans son pavillon de Fontenay-aux-Roses transformé en cabinet de curiosité : bibelots, objets et  éditions rares de grands recueils de poésie, parfums raffinés, pierres précieuses, plantes vénéneuses, toiles symbolistes… sa maison devient une oeuvre d'art. "À quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ?" se demande Des Esseintes ! On peut bien se passer du monde : 

Il ne vivait guère que la nuit, pensant qu’on était mieux chez soi, plus seul, et que l’esprit ne s’excitait et ne crépitait réellement qu’au contact voisin de l’ombre ; il trouvait aussi une jouissance particulière à se tenir dans une chambre largement éclairée, seule éveillée et debout, au milieu des maisons enténébrées et endormies, une sorte de jouissance où il entrait peut-être une pointe de vanité, une satisfaction toute singulière, que connaissent les travailleurs attardés alors que, soulevant les rideaux des fenêtres, ils s’aperçoivent autour d’eux que tout est éteint, que tout est muet, que tout est mort. A Rebours, Joris-Karl Huysmans

Un confinement bourgeois pourrait-on dire, où le confiné se transforme en esthète compulsif jusqu'à perdre pied, là encore, avec la réalité. Malgré la perfection de son cocon, la névrose refait surface et gâte tous ses petits plaisirs et efforts méditatifs. Un médecin le sort de son voyage intérieur en lui prescrivant… un retour à Paris. Ce mystérieux récit a lui aussi, à sa manière, enfermé des lettrés fascinés par l'ouvrage : "Je viens… de relire une cinquième fois À rebours_, et je ne songe plus qu’à le relire encore_", confiait Paul Valéry dans une lettre au romancier Pierre Louÿs.

En savoir plus : A Rebours

Replié dans son cocon et après avoir bien fermé la porte, Des Esseintes pouvait se livrer à tous les loisirs dandyesques du monde; les pensées sombres ou l'ennui parvenaient tout de même à passer par la fenêtre. Pascal l'avait prédit : "tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre"... Il y a cependant des confinements volontaires plus doux que celui de Des Esseintes, des confinements qui inspirent l'oblomovisme… Qu'est-ce que cela ? Une forme d'oisiveté choisie, d'élan donné à sa paresse naturelle, pleinement incarné par le héros du roman de l'écrivain russe Ivan Gontcharov Oblomov (1859). Des centaines de pages pour voir ce riche propriétaire pétersbourgeois se retourner sur le flanc dans son divan - le véritable amour de sa vie -, cultivant une insouciante inertie. 

La vie à ses yeux se divisait en deux parties : l’une se composait de labeur et d’ennui – ce qui chez lui était synonyme ; l’autre de repos et de jouissances paisibles. Oblomov, Ivan Gontcharov

Mais ne vous moquez pas de lui : Oblomov ne nous enseigne pas seulement l'art de la paresse ! C'est aussi le récit d’un homme à la recherche du bonheur, via la maîtrise de ses émotions et la constance de soi...

En savoir plus : Les voyages immobiles (1/3) : Oblomov d’Ivan Gontcharov

Car l'enfermement sert aussi de révélateur à tous ces personnages. Finalement, les murs d'une prison, du huis clos, d'un hôpital ou d'une chambre sont des obstacles largement franchissables pour nos héros. Ils parviennent toujours, d'une manière ou d'une autre, à s'évader par l'esprit. Mais que faire lorsque cet esprit se retrouve en cage ? Nous verrons bientôt, toujours en littérature, que l'enfermement peut être bien plus insidieux. Parfois ce sont les peurs, les passions ou les normes sociétales qui menacent notre liberté...

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