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Enfermés comme nous, les héros littéraires (2/2) : de la chambre proustienne à l’œil de Big Brother

Par
Hotel Room, Edward Hopper, 1931.
Hotel Room, Edward Hopper, 1931.
© Getty - Francis G. Mayer

Être enfermé, ce n'est pas seulement avoir des chaînes aux poignets. La littérature nous l'a rappelé : le sentiment d'emprisonnement est parfois bien plus insidieux ! La peur, l'amour, les passions ou encore les normes sociétales peuvent être des prisons de l'esprit.

La littérature cherche à enfermer le monde, à le clore en quelques pages. On peut même dire qu'elle s'adresse à des enfermés, qu'elle fait évader. On y trouve d'ailleurs toutes sortes de récits d'enfermement, notamment des expériences intérieures de la claustration : des héroïnes contraintes de rester cloîtrées à cause d'un amant jaloux, des passions dévorantes, mais également des encellulements sociétaux.  

En ces temps confinés, on vous propose une plongée en deux temps dans le quotidien de quelques grands personnages de la littérature, ceux qui se retrouvent enfermés, des jours durant, dans un lieu clos. Dans un premier volet, nous avons vu qu'enfermement physique n'était pas nécessairement synonyme d'enfermement psychique. Mieux : c'est parfois en restant reclus que nos héros ont trouvé le moyen de s'évader. Mais certaines prisons sont invisibles, comme celles que créent les amours fous ou au contraire les mariages ratés. D'autres sont faites pour museler les esprits, sous couvert de bonheur social. Comment fuir ces cellules sans mur ?

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Passions en cage : l'amour captif

Summer Interior, Edward Hopper (1909
Summer Interior, Edward Hopper (1909
© Getty - VCG Wilson/Corbis

C'est le grand enfermé de la littérature ! Difficile de parler des récits d'enfermement dans l'oeuvre de Marcel Proust sans évoquer l'expérience qu'en a fait l'auteur. A la recherche du temps perdu (1913-1927) est en soi l'oeuvre d'un homme qui a fait le choix du confinement, menant une vie culturelle sans sortir de chez lui. Calfeutré dans son appartement, Proust appelait les salles de concert pour écouter la musique au téléphone ! Pendant plusieurs années, l'auteur asthmatique s'est tenu reclus au 102, boulevard Haussmann, à Paris, pour y accoucher des sept tomes d'A la Recherche du temps perdu (1913-1927), ultime oeuvre de l'enfermement mémoriel. Dès 1909, il revêt le costume de l'écrivain immobilisé à sa table (ou son lit) de travail. Pour s'isoler encore plus du monde extérieur, Proust va même jusqu'à faire tapisser sa chambre de liège.

Le monde intérieur et les mille couches de souvenirs qu'il recèle fournissent à la Recherche un matériau presque infini. Et dans cette oeuvre, la chambre close, lieu du retrait par excellence, va prendre une place toute particulière. La Recherche s'ouvre par des souvenirs de réveils confus dans une chambre à l'intérieur de laquelle le narrateur rêve et aperçoit les raies de lumières sous la porte fermée venant de l'extérieur. On retrouve d'autres personnages cloîtrés dans leur chambre à Combray, comme la tante Léonie qui, se disant malade, refuse d'aller dehors. A Venise, la chambre de voyage donne sur le Grand Canal. À Balbec cette fois, la chambre du Grand Hôtel dans laquelle se réfugie le narrateur a quelque chose de familier :

Parmi les chambres dont j'évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d'insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d'une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d'une piscine où l'eau bleuit, un air pur, azuré et salin. "Nom de pays : le nom", Du côté de chez Swann, Marcel Proust

De chambre en chambre, le narrateur fait le choix d'un confinement protecteur. Enfermé dans l'espace rassurant de la chambre combraisienne, pièce du repos et du rêve, Marcel voyage à travers ses souvenirs. Si l'on peut parler d'un isolement volontaire pour Marcel ou tante Léonie, un autre personnage de La Recherche apparaît prisonnier de la chambre : Albertine. Dans le tome V, La Prisonnière, le narrateur invite Albertine Simonet à vivre chez lui. Très vite, sa jalousie grandissante le mène à vouloir enfermer Albertine dans sa chambre, à la priver de sorties et à épier ses faits et gestes : 

Elle était si bien encagée que certains soirs même, je ne faisais pas demander qu’elle quittât sa chambre pour la mienne, elle que jadis tout le monde suivait, que j’avais tant de peine à rattraper filant sur sa bicyclette et que le liftier même ne pouvait pas me ramener [...]. La Prisonnière, Marcel Proust

"Pesante esclave", Albertine est "cloîtrée", "prisonnière", "captive", "encagée", "enfermée"... Alors qu'il pense mettre un terme à cette relation malheureuse tissée de disputes et de soupçons, Marcel apprend le départ de sa captive. Mais son étrange possessivité le tient toujours enchaîné à elle.

53 min

Dans la littérature de fiction, l'enfermement se décline également de façon plus métaphorique, à travers la narration d’expériences intérieures et psychiques de la claustration. Moins visible, plus insidieux, l’enfermement de l’esprit peut néanmoins être vécu tout aussi violemment que l’enfermement du corps. Dans Phèdre (1677), pièce de Jean Racine, les passions inavouables des protagonistes les enchaînent à un sort funeste, qu’ils voient venir et dont ils restent pourtant captifs, incapables de s’en dépêtrer. Hippolyte aime Aricie, fille d’une famille ennemie. Phèdre aime Hippolyte, fils de son propre mari. Conte des sentiments honteux, indicibles, manquant de faire imploser leurs victimes, ce chef-d’oeuvre du théâtre classique est une “tragédie de la parole enfermée” d’après la formule de Roland Barthes. Au cours d'une intrigue cousue de quiproquos et de dialogues de sourds, chaque personnage se retrouve enfermé dans la cage de son propre discours, de ses propres tourments.

En savoir plus : Phèdre, "éros" tragique
27 min

La vie domestique, cachot de l'ennui

Room in Brooklyn, Edward Hopper (1932)
Room in Brooklyn, Edward Hopper (1932)
© Getty - Francis G. Mayer/Corbis/VCG

La torture de l'esprit prend un tour différent dans Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert, où Emma se retrouve bloquée dans une vie domestique maussade et profondément ennuyeuse. Pour y remédier, la jeune mère au foyer passe son temps accoudée à sa fenêtre, laissant courir ses fantasmes fous, ses rêves d’évasion dans un monde idéal. Mais les fenêtres se transforment en barrières tandis qu’Emma est ramenée à la réalité de son existence sinistre, à l’impossibilité d’approcher ses songes chimériques. Cloîtrée dans la frustration d’une vie gâchée, emprisonnée dans les envolées illusoires de son imagination (nourrie par l'abondante lecture de romans !). 

Emma se répétait :                                                                                
- Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?                                                                                
Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblait pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient sans doute, ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades au couvent. Que faisaient-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, comme une araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. Madame Bovary, Gustave Flaubert

3 min

Le morne destin d’Emma Bovary fait écho à celui de Thérèse Raquin (1867), dans le roman éponyme d'Émile Zola. Coincée dans la mercerie de sa tante, poussée à se marier avec son cousin chétif et malade, Thérèse s'ennuie et doit faire taire sa fougue et ses envies profondes. Le poids de son enfermement est tel qu’elle sent sa vitalité réduite à néant. “On m’a enterrée toute vive”, “ils m’ont étouffée”, “écrasée”, déplore-t-elle. Lorsque, enfin, elle parvient à trouver une relation amoureuse qui la fait revivre, elle s’abandonne à ses pulsions dans une liaison impétueuse, un désir ravageur. La prison des passions destructrices et morbides vient remplacer la geôle d’une existence affligeante et terne. Ce cachot de l'ennui n'est pas sans rappeler celui d'une autre Thérèse de la littérature, Thérèse Desqueyroux (1927), héroïne déchue de François Mauriac. Mariée par convention, condamnée à endosser une maternité qui l'entrave, la jeune femme se sent si asphyxiée par les convenances sociales qu'elle en vient à commettre l'impensable et tente d'empoisonner son époux. A rebours des mœurs puritaines de leur société, ces trois anti-héroïnes ont désespérément tenté de s'échapper de leur cellule domestique, d'émanciper leurs âmes, en vain. 

En savoir plus : Emile Zola (1840 - 1902)

Sociétés sous verre : tout est sous contrôle

Manhattan bridge loop, Edward Hopper (1928)
Manhattan bridge loop, Edward Hopper (1928)
- Wikipedia

L'enfermement des esprits se joue aussi à un niveau collectif, d'un point de vue plongeant. Et si enfermer les individus dans des rôles prédéfinis était la clé du bonheur social ? Voilà l'hypothèse politique explorée par Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes (1932) avec son État mondial née de "la guerre de Neuf ans". Dans cette société où l'utopie consiste à éviter toute souffrance (et toute rébellion !), la révolution biogénétique a eu lieu. Les nouveau-nés conçus en laboratoire sont classés dès le plus jeune âge par catégories : tel fœtus deviendra Alpha – l'élite dirigeante –, tel autre Epsilon – caste inférieure exerçant des fonctions manuelles et simples. Ainsi réglé, chacun enfermé dans un rôle bien défini, le système social s'assure une stabilité. Tout est sous contrôle ! Et pour assurer le bien-être de chacun, un médicament magique : le Soma, une drogue bienfaisante distribuée aux citoyens à la fin d'une pleine journée de travail. Envie d'un petit shoot d'adrénaline ? Prenez plutôt un "Succédané de Passion Violente". L'évasion, même sous la plus secrète et intime des formes comme l'ennui, le rêve ou le sentiment de solitude, est proscrite… 

L'illusion est totale. Pour rien au monde les individus de l'Etat mondial ne reviendraient à un autre fonctionnement. La seule description du mode de vie des hommes avant l'avènement du "meilleur des mondes" les horrifie. Pour eux, le véritable enfermement fait partie des conditions du "monde d'avant" :

Le foyer, la maison, quelques pièces exiguës, dans lesquelles habitaient, tassés à s’y étouffer, un homme, une femme périodiquement grosse, une marmaille, garçons et filles, de tous âges. Pas d’air, pas d’espace ; une prison insuffisamment stérilisée ; l’obscurité, la maladie et les odeurs. (L’évocation présentée par l’Administrateur était si vivante que l’un des jeunes gens, plus sensible que les autres, fut pris de pâleur, rien qu’à la description, et fut sur le point d’avoir la nausée.) Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley

En cela, le thème de l'enfermement est enchâssé dans le roman d'Huxley : on explique à des individus dont l'existence est entièrement guidée et contrôlée qu'avant, les hommes vivaient comme confinés dans des clapiers à lapins, incapables de maîtriser leur fécondité et leurs émotions. Mais des traces d'un ancien monde subsistent. En dehors de cette civilisation eugéniste survit en effet une population de "60 000 Indiens et métis sauvages". Elle est tenue isolée au Nouveau-Mexique, détenue dans un espace de 560 000 km² qu'une immense clôture électrique délimite comme une prison. Les individus mal conditionnés peuvent y être déportés. Et pour les curieux qui voudraient s'aventurer dans les eaux troubles du monde des "sauvages", double dose de Soma. Comme le  récite l'un des personnages du roman : "un gramme guérit tous les drames"... et maintient les esprits clos.

Dans le sillage d’Huxley, George Orwell pousse les limites de la dystopie politique encore plus loin dans l'ultra-célèbre roman 1984 (1949). Surveillance, propagande, lavage de cerveau… Il imagine un monde où les existences sont calibrées par le contrôle social. Le gouvernement totalitaire de l’Océania contraint les individus à adopter une conduite normative et uniformisée, en les enfermant dans le moule du Parti. Tous les faits et gestes sont observés, toute idée de vie privée annihilée, et toute tentative d’y échapper se solde par une répression ultime. Big Brother is watching you :

Sur les pièces de monnaie, sur les timbres, sur les livres, sur les bannières, sur les affiches, sur les paquets de cigarettes, partout ! Toujours ces yeux qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait. Dans le sommeil ou la veille, au travail ou à table, au-dedans ou au-dehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Vous ne possédiez rien, en dehors de quelques centimètres cubes de votre crâne. 1984, George Orwell

Mais ce n’est pas seulement la liberté d’agir que l’on muselle. C’est la liberté de s’exprimer, de penser. Dans cette vaste entreprise de mise au pas de la société, la traque de la dissidence se fait jusque dans les réflexions les plus enfouies. Winston Smith, le héros du roman, travaille au Ministère de la Vérité, là où le mensonge se crée. C’est ici que sont remaniées les archives historiques, pour effacer toutes traces d’un conflit avec un pays ennemi, ou en inventer, selon le discours du Parti. Dès que l’ordre est lancé, il faut oublier. Et oublier d’avoir oublié. Par la désinformation et la falsification du passé, les destins se retrouvent alors enfermés dans un monde sans nuance. 

Suprême acte d’incarcération de l’esprit : la destruction du langage. En manipulant les mots, en les déshabillant de toute ambiguïté, la novlangue appauvrit les réflexions, et dissout les idées qui vont à l’encontre de l’idéologie du pouvoir : “Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint”. Des “mots couvertures” sont alors inventés, enfermant des concepts précis dans un sens simplifié. Il faut cloîtrer les raisonnements, endiguer toute possibilité de révolte. Phrases raccourcies, vocabulaire automatisé : formatage achevé. Pensée enclavée. 

On le voit, la littérature a su s'emparer toutes les formes d'enfermement ; entre héros au cachot et sociétés sous contrôle, on espère que ce trajet aux côtés de certains d'entre eux vous a fait voyager. Même enfermés dans un livre, ces personnages nous ouvrent la voie vers un ailleurs imaginaire. Et comme disait justement Proust le reclus, "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature".