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Enrico Letta : "L’après-crise doit être dans la coopération, pas dans la création de nouveaux murs entre nous"

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L'Europe sera-t-elle plus unie dans la réponse à la crise ?
L'Europe sera-t-elle plus unie dans la réponse à la crise ?
© AFP - Kenzo Tribouillard

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour le président de l'Institut Jacques Delors, le plan de relance proposé le 27 mai par la Commission constitue un tournant majeur dans la construction européenne mais il faut aussi aller plus loin sur sur la voie de l'intégration, notamment avec la création d'une Europe sanitaire.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? » Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui, Enrico Letta analyse la réaction de l'Union européenne à la crise du coronavirus. Pour le président de l'Institut Jacques Delors, doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po Paris et ancien premier ministre italien, les États membres doivent résister à la tentation du repli et comprendre que l'avenir passe plus que jamais par davantage de coopération. 

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La crise actuelle nous montre d’abord que l'Europe a tiré les leçons de celle de 2008-2012. Évidemment les deux situations ne sont pas comparables, mais il y a quelque chose de semblable dans la puissance de ce qui nous frappe. Il y a 10 ans , notre manque de réactivité a entrainé un désastre. Il a fallu attendre quatre longues années avant d’avoir des réponses à la hauteur. Aujourd’hui, ces réponses arrivent au bout de quelques mois, nous sommes déjà dans le temps des solutions, et c’est indispensable. De la même manière, il y a 10 ans nous avons commis la grave erreur de croire que la crise était financière, sans comprendre qu’elle serait nécessairement, aussi, économique et sociale. Nous avons traité les vagues les unes après les autres quand il aurait fallu une réponse globale et immédiate. Aujourd’hui nous traitons les trois aspects ensemble. La BCE agit sur le plan financier, les fonds de la banque européenne d’investissement sont mobilisés pour l’économie réelle, et pour la première fois nous avons aussi une intervention à caractère social avec le programme « Sure » (Europe supported short time work) contre le chômage et le mécanisme européen de stabilité (« Mes ») destiné aux dépenses sanitaires liées à la crise.

Mais la pierre angulaire de la réponse de l’Union Européenne est sans nul doute le plan de relance proposé par la Commission. 

Nous sommes à un tournant historique de la construction européenne car cette proposition brise beaucoup des tabous du passé, de l’émission d’une dette commune garantie par le budget européen, au principe selon lequel on reçoit sur la base de la gravité de la situation de son économie et on restitue sur la base de la situation économique nationale.

Ne nous trompons pas : le débat entre ceux qui prônent la rigueur budgétaire et ceux qui disent que la relance nécessite des investissements et des liquidités existe toujours. Il est même plus fort que jamais. Mais l’initiative franco-allemande a réussi à faire bouger les lignes. Je pense que ce qui s’est passé avec ce sommet, suivi de la proposition de la Commission, peut constituer un tournant dans cette crise, et que ce moment sera perçu avec le recul, comme aussi important que l’a été, en 2012, le fameux discours de Mario Draghi à Londres avec son célèbre « wathever it takes ». [Alors président de la BCE, Mario Draghi avait déclaré que l’institution ferait « tout ce qui était nécessaire » pour sauver la zone euro.] 

Pour autant, il y a bel et bien eu un manque de coordination et de coopération au sein de l’Europe. Comment l’expliquer ? Par un manque d’Europe ! Car la crise que nous vivons a d’abord été une crise sanitaire, or, la santé n’est pas une compétence européenne. Chaque État membre, souverain,  a donc agi dans son coin, pensant avant tout à son opinion publique nationale. Ça n’est pas bon pour l’image de l’Europe, mais ça n’est surtout pas bon pour les citoyens, car cela a eu des effets. Il faut bien comprendre que la santé publique n’est plus, lorsque l’on vit dans un marché commun sans frontières, une question purement nationale. C’est l’une des leçons à tirer de cette crise. 

De la même manière que je pense aujourd’hui que l’Europe sociale est en train de naître, j’espère que l’Europe sanitaire va naître.

Une Europe sanitaire qui ne serait pas seulement un moyen de se coordonner face à une pandémie comme celle-ci, mais qui serait aussi une force de frappe dans la recherche, que nous devons aujourd’hui mener ensemble. C’est un enjeu majeur pour que l’Europe puisse être compétitive face aux États-Unis et à la Chine, et nous n’avons plus de temps à perdre car nous sommes déjà très en retard. 

La grande leçon de cette crise est bien qu’il faut plus d’intégration. Face à l’opposition qui monte entre ces deux géants que sont les États-Unis et la Chine, nos pays européens seuls ne peuvent plus peser. Car le monde a changé de dimension. Lorsque l’Europe a été construite, la France, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, étaient de grands pays dans un petit monde. Aujourd’hui ce sont des pays de taille moyenne dans un monde très grand. Et les tendances économiques et démographiques montrent que ce mouvement va s’accélérer. Pour avoir le niveau d’influence que nous avions seuls à l’époque nous devons désormais être ensemble. Il est dans notre intérêt de le comprendre et de le faire comprendre. 

Ce qui est vrai pour l’Europe l’est pour nous tous : la transition vers l’avenir repose sur la notion d’interdépendance humaine. 

Le repli sur soi est aujourd’hui un risque réel car il se nourrit de la peur des autres, la peur d’une menace qui vient de loin. Or c’est bien ainsi qu’a été perçu ce virus, amené par des gens qui voyagent, qui viennent de l’étranger. Nous devons aller à l’opposé de ce mouvement de repli car le bien-être de chacun dépend de celui des autres. Nous ne sommes plus dans un monde où il peut se produire des événements terribles très loin sans conséquences pour nous. Que ce soit face à un virus, face au changement climatique, face à une crise financière, économique, sociale, il nous faut être ensemble pour résoudre des problèmes communs. L’après-crise doit être dans la coopération, pas dans la création de nouveaux murs entre nous. Ça n’est pas seulement de la philanthropie, c’est notre intérêt. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

42 min