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Entre confinement et télétravail, la santé visuelle à l'épreuve des écrans

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Selon le baromètre de l'AsnaV, 40% des personnes interrogées disent ressentir de nouveaux troubles visuels à l’issue des phases de confinement et de la consommation accrue des écrans.
Selon le baromètre de l'AsnaV, 40% des personnes interrogées disent ressentir de nouveaux troubles visuels à l’issue des phases de confinement et de la consommation accrue des écrans.
© Getty - Alistair Berg

Par la force du contexte pandémique, l'utilisation des supports électroniques a été décuplée et nos yeux par conséquent vivement impactés. Au-delà des fatigue et sécheresse oculaires, ces usages exacerbés ont probablement accéléré une épidémie galopante de myopie chez les jeunes.

Selon certaines études, les écrans d’ordinateurs, de téléphones ou de tablettes ont figuré pour beaucoup parmi les premiers compagnons des confinements et du télétravail. Ce contexte a pu renforcer la détérioration de la santé visuelle, déjà mise à rude épreuve hors pandémie avec l'évolution de nos usages connectés. C’est que les écrans cumulent les menaces pour les yeux, bénins ou plus graves, auxquels les réponses techniques ou structurelles demeurent contrastées. Néanmoins, chacun peut intervenir pour préserver sa vue.

Quels effets des écrans sur nos yeux ?

Trois jeunes sur quatre, en particulier ceux dont l’âge est compris entre 16 et 24 ans, ont davantage utilisé d’écrans lors des périodes de confinement : les résultats du dernier baromètre de l’année 2021 réalisé par OpinionWay pour l’Association nationale pour l’amélioration de la vue (AsnaV) sont sans appel. Dans les cadres professionnel - les visioconférences connaissant leur heure de gloire - et personnel - les confinements ayant pu inciter à des activités numériques -, les écrans ont amplifié depuis le début de la pandémie une prégnance déjà prédominante, et ce pour toute la population. Or, le monde médical atteste la corrélation entre consommation d’ordinateurs, de téléphones ou de tablettes et santé visuelle qui se dégrade, même si des zones de flou restent en suspens.

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Les conséquences des écrans sur nos yeux s’avèrent multiples et s’échelonnent sur différentes échelles de gravité. Paupières tremblotantes, maux de tête à répétition, sensations d'éblouissement ont certainement dû accompagner les journées écoulées à distance de nombre de télétravailleurs. Ils signalent un trouble des plus communs pouvant affleurer devant un écran : à l'instar des muscles, il est possible que les organes visuels éprouvent une fatigue résultant d’une activité de longue durée. Présidente de la Société française d’ophtalmologie et praticienne au service d’ophtalmologie du CHU de Strasbourg, Claude Speeg-Schatz en énumère une des causes :

Le problème peut provenir d’éventuels déséquilibres oculomoteurs, car nous avons tous une petite tendance à laisser partir légèrement les yeux soit en dehors soit en dedans. Mais comme nous avons une bonne fusion, c’est-à-dire que nos deux yeux fusionnent les images qu’ils reçoivent, nous compensons ce petit déséquilibre. Sur ordinateur, à force de faire un effort pour voir l’écran, on peut décompenser ce petit déséquilibre, souvent associé à une insuffisance de convergence, et les gens vont donc avoir mal à la tête, des larmoiements... Des symptômes de ce type. Claude Speeg-Schatz

Si ces épisodes de fatigue oculaire se révèlent très majoritairement bénins, un curieux phénomène provoqué par l’écran sur l’œil peut engendrer des problématiques plus critiques. "Nous avons une tendance naturelle à fixer l’écran, et donc de ne plus ni faire de mouvements de paupières ni de cligner des yeux. Cela peut produire une sécheresse oculaire, car nous clignons des yeux pour avoir un film en permanence à la surface de l’œil, qui le protège. Cette pathologie ophtalmique est souvent associée avec une douleur, puisque la surface de l’œil est une zone extrêmement irriguée par des verres cornéens", explique Serge Picaud, le directeur de l’Institut de la Vision.

En revanche, la communauté médicale se montre encore dubitative quant à la nocivité pour les yeux des lumières bleues émises par les écrans et leurs diodes électroluminescentes (LED), qui équipent la grande majorité de nos appareils. Ces émissions lumineuses, invisibles à l'œil nu et dont le spectre s’étend de 415 à 455 nanomètres, peuvent incarner une menace réelle lorsqu’elles sont diffusées à forte intensité, par le soleil ou par des sources lumineuses artificielles puissantes. Dina Attia, cheffe de projet à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), a dirigé plusieurs études sur ce sujet : "L'Anses a conclu que l'effet de l'exposition chronique de la rétine à la lumière riche en bleu sur la contribution à la survenue de dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA) est avérée. Les effets à long-terme des éclairages artificiels sur l'œil n'étant pas étudiés à ce jour, ces conclusions se basent sur des études épidémiologiques prenant en compte l’exposition à la lumière solaire, qui est très riche lumière riche en bleu. Mais en raison du manque de données sur les effets chroniques d’une exposition à la lumière froide à faibles doses, comme avec les écrans, le niveau de risque associé à une exposition chronique à des LED riches en bleu ne peut être évalué", indique-t-elle. Un constat partagé par le reste de la communauté scientifique, qui y décèle de larges perspectives de recherche.

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La myopie, mal de l'époque

Il en va tout autrement des connaissances sur le développement de la myopie chez l’enfant. L'inquiétant phénomène fédère ophtalmologues et experts, qui tirent la sonnette d’alarme à l’unisson. Car ce trouble de la vision, dont le symptôme principal est de voir flou de loin, pourrait bien apparaître comme une épidémie dans l’épidémie. En cause : les écrans, qui, de manière indirecte, sembleraient y prendre une part notable de responsabilité. Pour Damien Gatinel, chef du service d'ophtalmologie de la Fondation Rothschild, la myopie paraît s’enraciner dans un enfermement en intérieur exacerbé par l’utilisation des outils numériques :

On a découvert récemment que le temps passé à l’extérieur était un facteur protecteur de l’apparition de la myopie chez les enfants : lorsque le temps passé à l’extérieur diminuait, on avait observé une augmentation de la prévalence de la myopie. Et comme les écrans sont par définition des activités qui induisent un comportement sédentaire, tout enfant qui passe plusieurs heures jours sur son écran ne les passe pas dehors. Il n’est donc pas étonnant aujourd’hui que le passage d’un mode de vie où l’écran occupe un rôle central soit corrélé avec une augmentation de la présence de la myopie. Damien Gatinel

Ce phénomène de myopisation s'est d'abord implanté en Asie au cours des années 1990, puis la vague de la "maladie de l'oeil long", surnom donné à la myopie, a traversé les océans pour s’installer sur le Vieux continent il y a une quinzaine d'années : à l’heure actuelle, près de la moitié des 25/29 ans européens sont porteurs de cette amétropie selon une étude publiée dans l'European Journal of Epidemiology. En France, d'après les données de la Société française d'ophtalmologie, le nombre de myopes a doublé depuis les 1980, passant de 20 à 40%. Et les experts tablent sur la myopisation de la moitié de la population mondiale à l’horizon 2050. "La myopie est un problème important parce qu’elle s’accompagne surtout de comorbidités importantes en termes de pathologie : le décollement de rétine, qui est plus fréquent chez les myopes, la cataracte, qui peut apparaître plutôt en particulier chez les myopes forts, et le glaucome, également plus fréquemment rencontré chez les myopes", précise Damien Gatinel :

En quoi la vision de près peut favoriser la myopie. Explications de l'ophtalmologue Damien Gatinel.

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Selon Claude Speeg-Schatz, du CHU de Strasbourg, qui défend la thèse commune de la communauté médicale, le trouble de la vision est contrecarré par les particularités inhérentes à l’extérieur sur nos organes visuels. L’ophtalmologiste met en exergue les bienfaits de la lumière naturelle, "qui stimule la rétine périphérique pour essayer de diminuer l’accroissement de la longueur axiale du globe, qui à l’origine de la myopie". Dans les cas asiatiques, où s’additionnent la pression scolaire systémique et la digitalisation des supports de cours, la réponse semble ainsi résider dans une reconfiguration des emplois du temps des écoliers. Taïwan s’est par exemple tourné depuis une quinzaine d’années vers le modèle d’un programme sommant les élèves de passer au moins 2 heures pour jour dehors. Une démarche déjà couronnée de succès : une étude publiée l’an dernier affirme que le taux de myopie a reculé de 2,34% par an en moyenne depuis 2010.

De fait, les différentes phases de confinement mises en branle à compter du début d'année 2020, en France comme aux quatre coins du globe, n'ont très probablement pas été d'un grand secours dans les efforts de résorption de ce phénomène de myopisation. Cette étude, publiée en janvier dernier dans la revue médicale spécialisée Jama Ophtalmology, a ainsi démontré que le nombre d'enfants chinois de 6 ans atteints de myopie a été multiplié par trois en l'espace de trois seuls mois de confinement, entre février et mai 2020. 

Une prise en charge qui tarde à se structurer

Ces problématiques notamment liées aux enfants doivent trouver leurs solutions dans une approche profonde et systémique en France, souligne Bertrand Roy, le président de l’Association nationale pour l’amélioration de la vue (AsnaV). "Le phénomène d’accroissement de la myopie chez les jeunes continue à croître. Est-ce que les pouvoirs publics font ce qu’il faut ? La réponse est non. A la rentrée, les parents reçoivent un bon pour pouvoir aller faire un contrôle dentaire chez les dentistes, qui est pris en charge par la Cnam. Pour les yeux, on n’arrive absolument pas à faire avancer les choses sur un principe identique", regrette-t-il. Alors que Jean-Félix Biosse Duplan, délégué général de l'association, s'insurge : "On manque d’un grand plan myopie en France". Les chiffres obtenus par le baromètre de l’association pointent pourtant une urgence, tant chez les jeunes qu'au sein de la population générale : 40% des personnes interrogées disent ressentir de nouveaux troubles visuels à l’issue des phases de confinement et de la consommation accrue des écrans, un tiers une baisse générale de la vision. Autre chiffre notable : "Quand on demande aux parents s’ils ont fait vérifier la vue de leurs enfants, c’est passé de 70 à 55% entre 2020 et 2021. Cela veut dire que les parents sont moins vigilants sur le fait de faire en sorte que leurs enfants voient un professionnel de l’optique assez rapidement", expose Jean-Félix Biosse Duplan.

Encore faut-il avoir accès à un ophtalmologue. Le territoire français, selon une enquête récente réalisée par Le Guide Santé, est constellé de déserts médicaux dans cette spécialité médicale dédiée à l’œil. Au Puy-en-Velay (Haute-Loire) ou à Tulle (Corrèze), aucun nouveau patient n’est accepté dans les très rares cabinets ophtalmiques déjà surchargés. Dans le département de l’Indre, patient rime avec patience : il faudra attendre 217 jours avant de pouvoir se rendre à un rendez-vous de consultation. La moyenne nationale s’élève à 62 jours. "_Le maillage national est nourri de ces très fortes disparités, alors que les troubles de la vision sont une problématique de santé majeure : 4 Français sur 5 sont concerné_s", souligne Jean-Pascal Del Bano, cofondateur du groupe Le Guide santé et directeur de l’enquête, qui signale également la mobilisation de la profession avec, notamment, l’ouverture de cabinets secondaires.

Selon l'enquête menée par Le Guide santé, les délais d'attente pour une consultation dans un cabinet d'ophtalmologie peuvent s'étendre, selon les zones géographiques, de 1 jour à... 563 jours !
Selon l'enquête menée par Le Guide santé, les délais d'attente pour une consultation dans un cabinet d'ophtalmologie peuvent s'étendre, selon les zones géographiques, de 1 jour à... 563 jours !
© Maxppp - Clementz Michel

Dans une veine similaire, la fatigue visuelle générée pour les travailleurs officiant sur les postes informatisés, dont le nombre a augmenté avec le télétravail, semble oubliée des dispositions législatives du monde professionnel. Matthieu Roussineau, avocat spécialisé en droits du travail et de la sécurité sociale, explique la difficulté de faire reconnaître la fatigue visuelle comme maladie professionnelle :

Si les troubles musculosquelettiques générés par le travail sur écran sont prévus par le code de la sécurité sociale, au tableau n°57, il n’en est pas de même des pathologies liées à la fatigue visuelle, dont les conséquences sur l’état de santé ne sont pas prévues dans les tableaux de maladies professionnelles. Il est pourtant largement reconnu, y compris par la CPAM elle-même sur son site Ameli ou encore par le ministère du Travail, que la fatigue visuelle génère des maux de tête, un assèchement des yeux, ou encore des picotements et rougeurs oculaires. Les maladies « hors tableau » peuvent néanmoins être reconnues par la Caisse de sécurité sociale en tant que maladies professionnelles. Mais les conditions d’une telle reconnaissance de maladies hors tableaux sont très strictes. Il faut avant tout justifier d’une incapacité permanente prévisible d’au moins 25 % pour qu’un CRRMP (comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles) composé d’experts médicaux, statue sur la reconnaissance ou non de cette maladie au titre de la législation professionnelle. Ce comité vérifiera s’il existe un lien de causalité entre la pathologie et l’activité professionnelle. Or, ce lien peut s’avérer ardu à démontrer concernant les pathologies liées à la fatigue visuelle : les problèmes de vision se développent en effet au fil du temps, et ne sont pas nécessairement liés à l’activité professionnelle, dans une époque où nous passons beaucoup de temps sur écran... Matthieu Roussineau

Quelles solutions ?

Il reste cependant possible à tout un chacun de pouvoir préserver ses facultés visuelles. Des techniques de relaxation oculaire existent et sont conseillées par les professionnels de l’optique. "Il faut réaliser des pauses régulières pour détourner les yeux des écrans. On recommande au moins de faire cela toutes les 20 minutes en regardant idéalement au loin au travers d’une fenêtre pour relâcher l’accommodation pendant une minute ou deux, renseigne Damien Gatinel. Si on a l’œil sec, il faut l'hydrater avec des collyres par exemple, prescrits par l’ophtalmologie mais qu’on peut aussi trouver en pharmacie. On recommande aussi de ne pas frotter ses yeux vigoureusement quand les yeux sont fatigués. On sait que cela peut engendrer des pathologies oculaires lorsque ces frottements sont trop vigoureux et trop répétés."

Claude Speeg-Schatz insiste également sur le besoin de pédagogie à destination des enfants concernant la consommation des écrans : "On explique toujours qu’on peut tout faire, mais avec modération. Et qu’il ne faut pas abuser de longues heures de ce genre de choses : 2 heures par jour sur un écran peut être une bonne limite", détaille l’ophtalmologue.

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Comble, les écrans peuvent même, dans certains cas, se révéler alliés : "On observe des patients légèrement hypermétropes ou légèrement astigmates chez qui ces gênes visuelles ne se manifestent pas quand ils travaillent autrement que sur écran ou quand ils sont en plein air. Le fait  de travailler sur un écran va alors démasquer ces problèmes, car la fatigue visuelle va sous-entendre que, parfois, une petite correction est nécessaire", décrit Damien Gatinel. De premières innovations techniques, à l'instigation de groupes industriels d'optique, ont en parallèle fait leur apparition depuis plusieurs années : des lunettes permettant de freiner le développement de la myopie chez l'enfant notamment, qui ont récemment été insérées sur le marché français.