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Environnement, agriculture : réprobation massive de l'accord entre l'Union européenne et le Mercosur

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Poignée de main entre le président de la République argentine, Mauricio Macri, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, le 28 juin 2019, à Osaka lors du dernier G20.
Poignée de main entre le président de la République argentine, Mauricio Macri, et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, le 28 juin 2019, à Osaka lors du dernier G20.
© AFP - HO / Argentina's Presidency Press Office

Les critiques fusent depuis la signature vendredi de l'accord commercial entre l'Union européenne et le Mercosur, en particulier pour ses conséquences sur les filières agricoles et l'environnement. Sans même connaître en détail ce texte et en attendant sa validation par les Etats membres de l'UE.

Après plus de vingt années de négociations, une trentaine de réunions et presque autant d'accords abandonnés, voire enterrés, plus personne n’imaginait sans doute que l'Union européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) ne parviennent à s'entendre sur un accord de libre-échange. Le revirement aura été assez soudain, vendredi dernier, lorsque l'on a appris que les deux parties avaient finalement abouti à un traité. Il prévoie rien de moins que la suppression de plus de 90 % des taxes que s’imposaient jusqu'à présent les deux continents sur l’importation de leurs produits respectifs. Touchant près de 770 millions de consommateurs, cet accord concerne l'agriculture, les mesures sanitaires et phytosanitaires, mais aussi l'industrie, les services, les marchés publics, ou la propriété intellectuelle.

Des deux côtés de l’Atlantique, on souligne l’importance de ce traité, en particulier face au protectionnisme mis en place par les États-Unis et la Chine. Mais la satisfaction affichée par les signataires se teinte de plusieurs importantes réserves.

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© AFP - Patricio Arana, Axel Anastacio

Pas de texte à disposition en ligne

La plus grande des réserves exprimées est d'ignorer le détail de l'accord qui a été scellé vendredi.

On n'en trouve pas la trace sur le site de la Commission européenne, et la porte-parole de l'Elysée, Sibeth Ndiaye, a elle-même reconnu que la France ne l'avait pas, en déclarant sur LCI : "Ce qui est important, c'est de connaitre dans le détail le contenu de ce traité de libre-échange, en particulier pour les filières fragiles, comme le sucre en outre-mer ou le boeuf."

Comme toujours, le diable se cache dans les détails, et pour le moment, cela reste parole contre parole.

Les commissaires européens au commerce et à l'agriculture affirment via un communiqué tout le bien qu'il y a à attendre de cet accord pour les secteurs industriels et agro alimentaires européens. Ils assurent que la sécurité alimentaire, l'accord de Paris sur le climat et les objectifs de développement durables ont été pris en compte.

Mais comment ? Avec quels termes juridiques ? quelles mesures de sauvegarde si des importations déstabilisent une filière ou ne sont pas compatibles avec les normes européennes ? On l'ignore.

En face, il y a la parole des ONG opposées à ces accords de libre-échange, des syndicats agricoles, les députés européens du groupe socialistes et démocrates, ou Nicolas Hulot qui doutent des garanties obtenues par l'Union européenne, et se scandalisent aussi sur le principe, que l'on scelle un accord avec le Mercosur, et donc le Brésil, un pays dont l'engagement sur l'accord de Paris est très fluctuant depuis l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro.

Ce qui distingue réellement les deux camps est la confiance accordée aux mots dans les traités de libre-échange. Oui, l'accord de Paris est mentionné : victoire disent les premiers, que se passera-t-il si dans les faits le Brésil poursuit la déforestation ? On n'a aucune garantie que l'Union européenne dénoncera cet accord disent les deuxièmes.

Signe de la sensibilité du sujet, Emmanuel Macron a promis le lancement "dans les prochains jours" d'une mission d'évaluation "indépendante, complète, transparente de cet accord__, notamment sur l'environnement et la biodiversité pour que le suivi soit effectif et partagé avec tous nos concitoyens". Il avait déjà fait cette proposition pour le CETA, et le groupe d'expert a rendu son rapport, sans que cela fasse grand bruit, ni que cela infléchisse la position du président de la République. Pourtant, les experts indépendants avaient rendu un avis mitigé sur la compatibilité du CETA avec les objectifs climatiques (lire le rapport ici).

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La colère des écologistes et de macronistes, à commencer par Nicolas Hulot

Parmi ceux qui voient d'un mauvais oeil ce nouveau traité de libre-échange se trouvent notamment les agriculteurs européens (et plus particulièrement les producteurs de viande) mais aussi les écologistes. Et parmi eux, un n'aura pas ménagé sa peine ce weekend pour dénoncer cet accord : Nicolas Hulot. Pas moins de trois entretiens dans la presse, au total, pour critiquer un accord "antinomique", selon lui, avec la lutte contre le dérèglement climatique. L'ancien ministre de la Transition écologique semble à nouveau parti en guerre contre la mondialisation en général et plus particulièrement, donc, contre ces traités de libre-échange qui seraient, selon lui, LA cause de toute la crise que nous vivons. 

"Il est fini le temps où j'arrondis les angles, cette fois j'en ai ras-le-bol !" Dans cet entretien au Monde, Nicolas Hulot démontre point par point l'ineptie de ce traité, selon lui, en regard avec l'accord de Paris et plus largement avec le sauvetage du climat.   

L'ancien ministre cible en particulier le Brésil, membre du Mercosur. Il relève que le président Jaïr Bolsonaro "saccage la forêt amazonienne", qui représente selon lui dix années de compensation des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Nicolas Hulot poursuit : "Je ne vois pas comment on peut, sur un enjeu universel, signer un accord avec un pays qui bafoue, à ce point, ces objectifs." "On n'est pas dans la cohérence", dénonce-t-il, en appelant à relocaliser une partie de nos économies, à rebours donc de ces traités commerciaux.   

Ce qui est intéressant, c'est que Nicolas Hulot n'est pas le seul à déplorer cet accord au sein de la majorité, ou disons des proches d'Emmanuel Macron. Pascal Canfin, l'eurodéputé tout juste élu en deuxième position sur la liste macroniste, fait aussi part de ses réserves. Il promet d'examiner en détail le texte. "Le vote des eurodéputés En Marche" n'est pas acquis, prévient-il. Pour mémoire, Pascal Canfin était l'une des prises de guerre écologistes d'Emmanuel Macron. Il est pressenti pour devenir le prochain président de la Commission environnement du Parlement européen.    

Autre opposant issu des partisans d'Emmanuel Macron, Jean-Baptiste Moreau, député La République en Marche, lui-même agriculteur. Son argument rejoint en partie celui de Nicolas Hulot et Pascal Canfin. Selon Jean-Baptiste Moreau, ce traité de libre-échange va faire entrer en Europe des productions qui utilisent des pesticides interdits par nos législations. C'est donc une concurrence déloyale pour les paysans français.      

Mais ces voix s'élèvent, pour l'instant, dans un jeu de positionnement presque à l'aveugle. Car aucun des protagonistes n'a pu lire le détail du texte, négocié secrètement par la Commission.  Ces opposants espèrent que la publication de l'accord renforcera leur position. Elle est en tout cas bien loin de la parole du chef, Emmanuel Macron, qui juge que le Mercosur est un "bon accord".

Le leader et député européen Europe Écologie Les Vert Yannick Jadot de critiquer sur BFMTV et RMC "la duplicité du gouvernement qui prétendait pendant la campagne (des élections européennes, NDLR) que la France ne signerait pas l'accord du Mercosur", ajoutant qu'il en avait "assez des menteurs" et que les écologistes avaient maintenant "la responsabilité d'agir".

Commerce de biens entres pays de l'UE et du Mercosur, en 2018
Commerce de biens entres pays de l'UE et du Mercosur, en 2018
© AFP - Kun Tian, Patricio Arana