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Environnement : l'OCDE alerte sur les conséquences des produits pharmaceutiques

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10% des produits pharmaceutiques présentent potentiellement un risque pour l'environnement, avance l'OCDE dans son rapport.
10% des produits pharmaceutiques présentent potentiellement un risque pour l'environnement, avance l'OCDE dans son rapport.
© Getty - The Image Bank

Ce mercredi, l’OCDE publie un rapport inédit sur les risques des résidus pharmaceutiques dans les eaux et ses solutions pour diminuer leur présence. Si rien n’est fait, elle pourrait augmenter de manière considérable dans les prochaines années, en raison du vieillissement de la population notamment.

Chaque année, l’industrie pharmaceutique grossit de 6,5%. Dans les pays développés, les produits pharmaceutiques sont de plus en plus nombreux et la variété des substances augmente également. Face au vieillissement de la population et à l’intensification de l’agriculture, difficile aujourd’hui d’imaginer un ralentissement de l’économie du médicament dans les années à venir. Mais ce n’est pas sans conséquence car des résidus pharmaceutiques, provenant de substances utilisées pour la santé animale ou la santé humaine, se retrouvent dans les eaux. Les stations d’épuration classiques ne sont pas conçues pour éliminer complètement les produits pharmaceutiques. Leurs volumes et variétés augmentant, le risque d’en retrouver de plus en plus de résidus dans les eaux augmentent lui aussi. "On est face à un problème exponentiel" d’après Xavier Leflaive, responsable de l’équipe Eau à l’OCDE et qui a supervisé l’étude "Pharmaceuticals residus in freshwater" menée par Hannah Leckie. 

Dans ce rapport inédit de la part de l'institution, l’OCDE fait d’abord un constat : il n’y a pas suffisamment d’actions menées pour prévenir des risques de retrouver des résidus médicamenteux dans les sols, les réserves d’eau, les écosystèmes ou la chaîne alimentaire. 

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Des résidus présents dans toute la chaîne du médicament

La pollution se fait à différents niveaux, que ce soit lors de la fabrication du médicament dans l’usine de production ou lors de sa distribution. Les médicaments pour les humains, s’ils ne sont pas rapportés en pharmacie et jetés directement par les usagers à la poubelle ou, pire, dans les toilettes, terminent d’une manière ou d’une autre dans le réseau d’eau douce. Les stations d’épuration et de traitement des eaux usées ne permettent pas aujourd’hui de filtrer la totalité des résidus médicamenteux. En France, le seul moyen pour les particuliers de prévenir ces pollutions est de rapporter leurs médicaments inutilisés en pharmacie, afin d’être triés via le système Cyclamed. En 2018, 14 653 tonnes de médicaments ont ainsi été collectés, d'après le rapport annuel de Cyclamed, contre 15 874 tonnes en 2016. 

L’Académie nationale de pharmacie, dans un rapport "Médicaments et environnement" publié en mars 2019, indique que la France est le 2e pays plus gros consommateur de médicaments en Europe, derrière l’Allemagne. Au niveau mondial, les États-Unis, la Chine et le Japon  forment le trio de tête des plus gros consommateurs de médicaments au monde. Les taux les plus élevés en concentration de produits pharmaceutiques dans les eaux ont notamment été retrouvés aux États-Unis, d’après le rapport de l’OCDE. Là-bas, un tiers des quatre milliards de médicaments prescrits chaque année finit comme déchet. 

Pour les médicaments vétérinaires, les résidus découlent de leur utilisation dans l’élevage, chez les animaux de compagnie, l’aquaculture ou encore dans le fumier avant d’atterrir dans les eaux et écosystèmes terrestres. D'après l’Anses, en 2017, quelques 499 tonnes d’antibiotiques à destination des animaux ont été vendus en 2017. En une vingtaine d’années, leur utilisation a considérablement baissé. En 1999, 1 311 tonnes d’antibiotiques ont été vendues, soit une baisse de plus de 45% depuis. 

Les différentes sources qui libèrent des résidus de médicaments dans l'eau et l'écosystème
Les différentes sources qui libèrent des résidus de médicaments dans l'eau et l'écosystème
- Capture écran du rapport de l'OCDE

Des cocktails potentiellement dangereux pour l'environnement

D’après le rapport de l’OCDE, les risques environnementaux pour la plus grande partie des 2 000 substances actives utilisées dans les médicaments humains ou animaux n'ont jamais été évalués. Pourtant, entre 30 et 90% des principes actifs des médicaments sont directement excrétés par l’urine ou les selles et se retrouvent donc dans les égouts ou l’environnement. Et 10% des produits pharmaceutiques présentent potentiellement un risque pour l'environnement.

"Il ne faut pas être alarmiste, tient à préciser Xavier Leflaive, de l’OCDE. Dans le sens où tout cela ne génère pas forcément de risque sur la santé humaine mais cela a des conséquences sur les écosystèmes et c’est ce qui inquiète les pays", les pays membres de l’OCDE qui sont à l’origine de la commande de cette étude.

Si chaque médicament ou chaque substance active retrouvée dans les eaux ou les terres ne représente pas forcément un risque potentiel, la combinaison de ces substances peut s’avérer dangereuse. "C’est l’effet cocktail", explique Xavier Leflaive. Il est très difficile de quantifier des substances qui, alliées, peuvent avoir des conséquences sur l’environnement. "En plus, ajoute le spécialiste de l’OCDE, chaque substance se dégrade dans l’environnement et en se dégradant, elle génère des formes de métabolites. Donc ce n’est pas forcément la substance initiale qui va avoir des conséquences. Cela peut être des formes dégradées de cette substance au cours de son cycle de vie où chacun des métabolites peut se combiner avec des métabolites similaires, donc c’est potentiellement infini."

L’accumulation de ces produits, leurs diversités, cela crée une forme d’incertitude à laquelle les gouvernements sont obligés de répondre.                                                             
Xavier Leflaive, responsable du service Eau à l’OCDE

Nombre de produits pharmaceutiques détectés dans les eaux (montage de 2 pages du rapport de l'OCDE)
Nombre de produits pharmaceutiques détectés dans les eaux (montage de 2 pages du rapport de l'OCDE)
- OCDE

Des poissons plus vulnérables aux prédateurs

Parmi les médicaments qui ont des effets sur les écosystèmes, les contraceptifs oraux qui se retrouvent dans les cours d’eau ont entraîné une féminisation des poissons et amphibiens. Les antidépresseurs peuvent modifier le comportement des poissons, les rendant par exemple plus vulnérables aux prédateurs. Il y a également les antibiotiques, dont l’utilisation trop importante accroît le phénomène d’antibiorésistance, pour les animaux comme pour les humains.  D’après les projections de l’OCDE, l’utilisation d’antibiotiques destinés aux animaux d’élevage devrait augmenter de 67% d’ici 2030 à travers le monde. Quand, en Allemagne, d'ici 2045, l'usage de produits pharmaceutiques devrait augmenter entre 43 et 67%, essentiellement en raison du vieillissement de la population.

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L’inventaire des substances dangereuses, insuffisant d'après l’OCDE

L’OCDE estime que les politiques actuelles de gestion de l’eau ne sont pas adaptées à l’effervescence de l’innovation et de la mise sur le marché des nouvelles substances.

Les politiques sont basées sur un inventaire des substances dangereuses et donc sur la réaction. Ces listes doivent être mises à jour régulièrement et on préconise la surveillance et la mesure de ces substances dans l’eau. Mais les listes s’allongent et sont toujours en retard par rapport à l’innovation et aux nouvelles substances de mises sur le marché par l’industrie pharmaceutique. À terme, c’est donc une impasse et cela ne peut être un modèle soutenable.
Xavier Leflaive, responsable du service de l’Eau à l’OCDE

En France, un plan national sur les résidus de médicaments avait été lancé en 2011, lorsque Nathalie Kosciusko-Morizet était ministre de l’Écologie. Il consistait en diverses actions, parmi lesquelles : des campagnes de mesures de la présence des résidus pharmaceutiques dans l’environnement, la mise en place de méthodes d’analyse des molécules, l'amélioration de la prise en compte de l’impact environnemental au moment de l’autorisation de mise sur le marché… Il a permis certaines avancées, notamment dans la connaissance des substances dangereuses et la contamination des milieux aquatiques. Depuis, ce plan a été intégré au plan global contre les micropolluants qui prendra fin en 2021. 

Pour l’OCDE, la Suisse est aujourd’hui le seul pays à mettre en place l’approche la plus avancée en terme de lutte contre les résidus de médicaments dans l’environnement. 

Les Suisses ont imposé aux stations de traitement des eaux usées de certaines villes d’ajouter un quatrième niveau de traitement des eaux. Il y avait déjà deux voire trois niveaux de traitement. Le premier, c’est un simple filtrage, le second garantit une eau de bonne qualité pour retourner dans l’environnement. Le troisième est plus exigeant et destiné aux eaux qui seront envoyées dans des zones sensibles, comme des écosystèmes sensibles ou des eaux de baignade. Ce sont des technologies maîtrisées et déjà bien mises en œuvre, du moins en Europe. La Suisse a donc imposé un quatrième niveau de traitement pour essayer de se débarrasser des résidus pharmaceutiques. Et cela marche pour une majorité d’entre eux.  
Xavier Leflaive, responsable du service de l’Eau à l’OCDE

Mais le coût de cette technique est élevé. Et il est financé en partie par l’impôt et en partie par la facture d’eau. 

"La Suisse a investi deux milliards de francs suisses (1,84 milliards d'euros) pour une centaine de stations d’épuration" précise Yves Lévy, professeur en santé publique et environnementale à l’université Paris Sud et membre de l’Académie nationale de pharmacie. Cette solution, malgré des retours positifs, n’est pas applicable à l’ensemble des pays de l’OCDE.

Les recommandations de l'OCDE

L’OCDE préconise donc une approche qui porte sur toutes les étapes du processus d’élaboration, de production, de mise en marché et d’usage des produits pharmaceutiques, comme cela existe déjà aux Pays-Bas. Pour Xavier Leflaive, cela permet à "chacun des acteurs de jouer un rôle". Le spécialiste explique, par exemple, que des tests pourraient être ajoutés lors de la procédure d’autorisation de mise sur le marché, afin de connaître l’impact environnemental de la substance. Les obligations de mesurer l’impact de leur processus pour les industriels du médicament pourraient être renforcées. Plusieurs propositions sont aussi avancées pour l’usage des médicaments. "On pourrait imaginer des politiques incitatives qui vont privilégier les substances, à effet égal, dont les effets sur l’environnement seront moindres", précise Xavier Leflaive.

Autre idée avancée par l’OCDE, des labels inscrits sur les boîtes de médicaments sans ordonnance avec une note ou un indicateur de toxicité du produit sur l’environnement, une manière d’informer les consommateurs. Les médicaments les plus toxiques pour l’environnement pourraient aussi être accessibles uniquement par ordonnance, ce qui permettrait de minimiser leur utilisation. La vente de médicament à l’unité afin de limiter les déchets est aussi plébiscitée (en France, cette mesure était une promesse de campagne d'Emmanuel Macron mais elle n'a pour le moment pas été mise en place). Enfin, des mesures spéciales autour des zones où la concentration en résidus de médicaments est la plus forte (par exemple, en aval d’un Ehpad ou d’un hôpital) sont recommandées. Il s’agirait de mettre en place un traitement spécifique des effluents. L’ultime mesure pour Xavier Leflaive serait d’augmenter le niveau d’exigence du traitement des eaux usées. "Si on suit bien l’ensemble des étapes, le besoin de traitement à la sortie du tuyau sera moindre. C’est cette approche qui est sur l’ensemble du cycle : de la conception à la mise sur le marché en passant par l’utilisation des produits, qui nous paraît intéressante et qui permettrait sans doute d’avoir des bons résultats à coût moindre pour la collectivité que la réponse suisse", conclut le spécialiste.

Il y a deux contraintes spécifiques aux résidus médicamenteux : par définition, ces substances sont conçues pour être actives et d’une certaine manière, résistantes pour qu’elles fonctionnent dans l’organisme. C’est un impact qu’elles continueront à avoir dans l’environnement. Ensuite, on peut difficilement les bannir parce que tous les produits sont mis sur le marché pour un bienfait, ce n’est pas juste du luxe ou du confort. On ne peut pas limiter l’accès de nos concitoyens aux soins et aux médicaments.               
Xavier Leflaive, responsable du service de l'Eau à l’OCDE

Pour Yves Lévy, professeur en santé publique et environnementale à l’université Paris Sud, il est nécessaire de connaître les molécules et leurs effets. "Il n’y a pas vraiment de données sur la relation entre dose et effet. Cela fait plus de quinze ans que cette problématique a débuté et nous n’avons toujours pas mis en place de solution. Il faut pouvoir établir plus précisément les risques car avec une meilleure analyse du risque, on pourra agir", a-t-il ajouté.

L’étude de l’OCDE et ses recommandations sont désormais entre les mains de ses pays membres. Reste maintenant à savoir s’ils suivront ces propositions, en partie ou en totalité. L’OCDE rappelle qu’elle n’a qu’un pouvoir d’influence, d’information et de recommandation et que ses propositions ne s’imposent pas à ses États membres.

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