Publicité

Ericsson List : les déboires d’Orange en Irak

Par
Le Français Orange apparaît en filigrane dans le projet Ericsson List
Le Français Orange apparaît en filigrane dans le projet Ericsson List
- Rocco Fazzari – ICIJ

Le projet "Ericsson List" s’est penché sur le rôle trouble joué par l’opérateur de téléphonie irakien Korek durant l’occupation de Mossoul par le groupe État islamique. Le nom du français Orange apparaît en filigrane.

Le projet Ericsson List, conduit par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ) et ses 30 partenaires dont la Cellule investigation de Radio France, a révélé l’existence d’un vaste système de corruption mis en place par le géant de téléphonie Ericsson, ainsi que le versement de pots-de-vin à des membres du groupe État islamique (EI) entre 2014 et 2017. 

En marge de ce rapport accablant pour le groupe suédois, le nom du groupe français Orange apparaît. Il avait en effet investi dans l’un des principaux opérateurs du Nord irakien, la société de téléphonie Korek, fondée en 2000 par Sirwan Barzani, le neveu de l’ancien président du Kurdistan irakien. L’individu a plusieurs casquettes. Il est l’un des hommes d’affaires les plus puissants du pays. Il fut aussi le commandant d’une unité des forces kurdes peshmergas (littéralement "ceux qui affrontent la mort"), très active dans la libération de Mossoul. On le voit notamment dans le film réalisé par Bernard-Henri Levy, consacré à la bataille de Mossoul, présenté dans la sélection officielle du festival de Cannes en 2016. 

Publicité

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Bien que Sirwan Barzani soit un farouche opposant au groupe État islamique, le rôle joué par son opérateur Korek durant l’occupation de Mossoul pose question. Le rapport d’enquête interne d’Ericsson qui a fuité fait état de transactions abusives impliquant des membres de cette famille. Parmi eux : Sirwan et Rasech Barzani, un consultant qui aurait perçu 1,2 million de dollars pour avoir offert "d_es renseignements commerciaux et une facilitation au président de Korek"_. Selon le rapport, Korek n’aurait pas payé des impôts et des taxes évaluées à 375 millions de dollars. L’opérateur, peut-on lire, menaçait de "démolir les antennes d'entreprise rivales en territoire kurde". Ni Rasech Barzani, ni Sirwan Barzani n'ont cependant répondu à nos questions concernant les faveurs accordées par Ericsson à Korek.

De l’argent contre une protection

Mais se pose aussi la question d’un éventuel double-jeu joué par l’opérateur. Selon le témoignage d’un officier de renseignement irakien recueilli par l’ICIJ et deux de ses médias partenaires, la NDR et Daraj, plusieurs bons connaisseurs du secteur des télécommunications en Irak ont expliqué qu'il était de notoriété publique que les entreprises payent les membres de l’EI en échange d’une protection, pour empêcher les attaques contre leurs antennes et permettre aux employés de poursuivre leur activité. 

Par ailleurs, lorsque l'EI contrôlait Mossoul, Korek refusait de livrer la moindre information aux services de renseignement sur les membres du groupe État islamique qui avaient recours à ses services. Or, selon cette source, 60% d’entre eux utilisaient des cartes SIM de l’opérateur Korek. Ce dernier a-t-il donc lui aussi financé le groupe terroriste pour poursuivre son activité ? Aujourd’hui, l’opérateur irakien s’en défend. Il insiste sur le fait que Sirwan Barzani a rejoint les peshmergas en 2014, avant de jouer un rôle déterminant dans la chute de Daech. Une stature d’opposant et de combattant qui serait incompatible, nous a-t-on expliqué, avec toute compromission avec l’ennemi.

Un drapeau offert à Emmanuel Macron

En toile de fond de cette affaire apparaît le nom de l’opérateur français Orange. Au moment de la chute de Mossoul, il possédait en effet 44% du capital de Korek*. Il avait investi en 2011 en s’alliant à une société koweitienne, Agility Public Warehousing. Au total, ces deux partenaires ont placé près de 810 millions de dollars dans Korek qui, pensaient-ils, devait être leur cheval de Troie pour pénétrer un marché irakien en pleine expansion. À l’époque, les enjeux étaient énormes.

Jusqu’en 2014, tout va bien. Le nombre d’abonnés irakiens ne cesse d’augmenter. Mais alors que l'EI étend son emprise sur le nord du pays, la commission irakienne des communications et des médias met fin aux espoirs du Français. Arguant d’un manque d’investissement de la part d’Orange et d’Agility - ce que dément Orange - le régulateur irakien décide de saisir les parts du Français et du Koweitien et de les redistribuer à plusieurs hommes d’affaires irakiens, dont le patron de Korek, Sirwan Barzani. 

En mars 2019, la justice irakienne confirme l’expropriation d’Orange. En octobre 2020, le groupe français demande un arbitrage commercial contre Korek et l’État irakien. Il réclame, depuis, le versement de 400 millions de dollars de dédommagement. Ironie de l’affaire : en août 2021, lors d’un déplacement en Irak du président de la République française, Emmanuel Macron, Sirwan Barzani, le propriétaire de Korek qui a donc récupéré une partie des parts d’Orange, et dont la société est en conflit avec l’opérateur français, a offert à Emmanuel Macron un drapeau de l’EI, saisi lors de l’opération de reconquête du nord du pays. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Interrogé par l’ICIJ et ses partenaires sur son engagement auprès d’un opérateur irakien dont le rôle durant l’occupation de Mossoul pose question, l’opérateur français nous a répondu : "Orange n'a jamais été alerté du fait que Daech utilisait le réseau Korek, ou que Korek avait de quelconques liens avec l’EI. En revanche, l’actionnaire majoritaire de Korek a toujours affirmé publiquement être lui-même en charge de la lutte militaire contre Daech." Sur ce point non plus, Sirwan Barzani ne nous a pas répondu.

*Suite à la publication de cet article, Orange a apporté la précision suivante : au moment de la chute de Mossoul, Orange "avait une participation indirecte de 20%, à travers la holding Irak Telecom qui était détenue conjointement avec Agility. Irak Telecom avait une participation de 44% de Korek Telecom."