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Ersi Sotiropoulos : "J’espère que ce virus ne va pas tout phagocyter, réserves intellectuelles comprises"

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Depuis le 23 mars 2020, des mesures de confinement strictes sont entrées en vigueur en Grèce.
Depuis le 23 mars 2020, des mesures de confinement strictes sont entrées en vigueur en Grèce.
© AFP - LOUISA GOULIAMAKI

Coronavirus, une conversation mondiale. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos est confinée à son domicile athénien depuis le 23 mars. Plus de dix ans après la crise économique, elle craint que la crise sanitaire ne menace encore davantage la vie culturelle et intellectuelle grecque déjà mise à rude épreuve.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Aujourd'hui, c'est la romancière grecque Ersi Sotiropoulos, confinée à son domicile athénien depuis le 23 mars, qui se prête à l'exercice :

Quand la crise économique a frappé la Grèce en 2009, j’ai d’abord eu l’illusion qu’elle pouvait être bénéfique. Je pensais qu’on allait revenir à l’essentiel : retrouver le goût de l’amitié et des choses simples, freiner le consumérisme imbécile. Mais j’ai eu tort. La crise économique a été pour la Grèce une dévastation à tous les niveaux. Les gens sont devenus plus agressifs, ils vivaient dans une sorte de confusion. L’édition, les livres en ont été parmi les premières victimes : chute brutale du marché du livre, fermeture de notre Centre National du Livre - qui n’a toujours pas rouvert à ce jour. Le système de santé a été démantelé, des centaines de jeunes médecins ont fui la Grèce pour trouver du travail en Allemagne ou ailleurs. Mais dans cette atmosphère sombre des années de crise, il y avait une trace de vitalité, des signes d’espoir grâce à la floraison inattendue de projets artistiques, malgré le manque de moyens. De nouvelles galeries d’art ont vu le jour dans des quartiers délaissés, des appartements ont abrité de minuscules scènes de théâtre, des films ont pu être réalisés sans aucun financement public... On arrivait à créer malgré la crise et il y avait une forte solidarité. 

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Ce qui se passe aujourd’hui est différent. Je ne me suis pas encore faite à cette nouvelle situation – on a besoin de temps pour s’habituer à vivre en cage, sans repères par rapport à sa vie normale. Avant, les Grecs souffraient d’être la brebis galeuse de l’Europe, maintenant, le virus nous concerne tous.

À lire : Face à l'épidémie, concurrence ou coopération ? Avec Dominique Moïsi, Laurence Folliot Lalliot, Bruno Latour…

Mais chacun est dans un corps-à-corps avec soi-même. L’acte le plus responsable de solidarité est de s’isoler, de fuir les autres. Notre situation me rappelle Les Libres assiégés, le titre du poème de Dionýsios Solomós. Parfois j’ai l’impression qu’en même temps un flux d’informations nous parvient, nous submerge, et qu’en dépit de ça, nous vivons un moment interminable, immobile. On peut trouver aussi, peut-être, une fascination romanesque pour ce virus. Je ne sais pas. Pour le moment, j’ai le sentiment d’être comme une marionnette dans sa boîte, contrairement aux années de crise économique où l’on pouvait être dans l’action. Les échanges par mail, les appels vidéo ne peuvent pallier le manque de contact physique. Nos conversations deviennent jour après jour d’une écœurante banalité. J’espère seulement que ce virus ne va pas tout phagocyter, nos réserves intellectuelles comprises. 

Je m’inquiète aussi de ce qui peut se passer si le tsunami du virus atteint les camps de réfugiés installés en Grèce. La situation sera incontrôlable et je crains que nous n’ayons vu, jusque-là, que le sommet de l’iceberg. Il nous manque une politique coordonnée de l’Europe pour gérer cette crise. Avant tout, tous ne sont pas des réfugiés : il y a beaucoup de migrants économiques, et aussi des milliers d’hommes et de femmes qui veulent fuir leur condition de vie, de détresse dans leur pays où souvent l’Occident a puisé leurs ressources naturelles et a bousculé leur fragile équilibre culturel. Ils ont un fort désir de faire partie du monde des privilégiés. C’est simple. Aucune frontière ne va les arrêter. C’est très facile de les instrumentaliser comme Erdogan l’a fait. Notre position géographique est délicate : nous ne sommes qu’un passage obligé, personne ne veut s’installer ici.

Le dernier livre d’Ersi Sotiropoulos, "Je crois que tu me plais", est paru aux éditions Stock.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.