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Espaces de travail : "Le bureau n'est pas mort mais il doit fondamentalement se réinventer"

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Parmi les évolutions du bureau, espace de travail, davantage de salles de réunion et de lieux collectifs que de postes individuels, une nature plus présente et une identité marquée de l'entreprise par des couleurs par exemple.
Parmi les évolutions du bureau, espace de travail, davantage de salles de réunion et de lieux collectifs que de postes individuels, une nature plus présente et une identité marquée de l'entreprise par des couleurs par exemple.
© Getty - Tom Werner

Entretien. Depuis mercredi, beaucoup d'employés retournent au bureau. Avec un nouveau protocole en entreprise lié à l'amélioration de la situation sanitaire. Et de nombreuses questions se posent sur l'organisation de nos espaces de travail. Architecte, Alexandra Villegas y travaille depuis des années.

Ce mercredi 9 juin a marqué le retour de nombreux salariés sur leur lieu de travail avec l'entrée en vigueur d'un nouveau protocole sanitaire en entreprise. Avec un télétravail assoupli, l'organisation possible de réunions et moments de convivialité, et des évolutions dans les restaurants d’entreprise. 

L’occasion de nous interroger sur l’avenir du bureau et la nécessaire réinvention de l’espace de travail. Grâce aux lumières d'Alexandra Villegas, architecte et membre du collectif international d’architectes STUDIOS Architecture, fondé à San Francisco il y a près de quarante ans avec l'objectif de faire du bureau une destination sociale inclusive et qui favorise le bien-être.

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Alexandra Villegas : "On va pérenniser un mode de travail hybride, à moitié au bureau à moitié à distance. Nous ne croyons pas que le bureau est mort."

6 min

Après un an de télétravail quasi généralisé, le bureau a-t-il encore un avenir ? Et si oui, avec quels nouveaux modèles ?

C’est vrai que nous vivons une période tout à fait excitante après une année de télétravail généralisé. Ce mode de fonctionnement s'est mis en place. Les entreprises ont mis en place des chartes de télétravail et on va pérenniser un mode de travail hybride : à moitié au bureau, à moitié à distance, ce qui pose en fait pas mal de problèmes. 

Le bureau est-il mort ? Nous ne le croyons pas. Il a vraiment encore beaucoup de choses à apporter, mais il doit fondamentalement se réinventer. Pour ce que nous définissons de façon plus générale comme un espace de travail (work place), qui comprend également les gens et la technologie. Cet espace de travail est désormais également à la maison et peut-être aussi dans des lieux intermédiaires. Il s'agit d'un lieu multiple de travail.

Mais après les confinements, les gens n'en peuvent plus du mode virtuel. Ils regrettent cruellement le contact avec leurs collègues et les conversations à la machine à café. Les réunions en présence sont quand même beaucoup plus efficaces qu'à distance. Donc le bureau reste le meilleur vecteur pour transmettre les valeurs de l'entreprise, la culture, faire l'intégration des nouveaux salariés, et une réunion par Zoom ne peut pas le transmettre. 

Alexandra Villegas, architecte, le 9 juin 2021.
Alexandra Villegas, architecte, le 9 juin 2021.
© Radio France - Nathalie Lopes

Pour autant, les personnes de retour au bureau ne veulent pas simplement un poste de travail classique. Ils veulent vraiment quelque chose de nouveau, des raisons pour vraiment se déplacer. Les salariés veulent des outils de communication beaucoup plus performants qu'à la maison. Avoir le confort d'un double écran par exemple. Ceux qui ont passé du temps sur leur chaise de cuisine en ont un peu marre sur des écrans miniatures. 

On va apprécier mille fois plus de revenir au bureau pour bénéficier de ce côté social, collaboratif, innovant. Et pour se sentir faire partie de quelque chose, ne pas être juste un mercenaire qui vit dans un monde virtuel, mais vraiment faire partie d'une entreprise. Cela a été très, très dur pour les gens qui ont commencé à travailler dans des entreprises pendant cette dernière année. Comment fait-on pour les intégrer ? Les jeunes qui sortent de l'école par exemple n'ont jamais vécu une vie d'entreprise. Ils ne savent pas comment cela se passe, comment on s'habille, comment on se conduit ? Qui est qui, comment on s'adresse aux gens ? On apprend ces codes en étant au bureau. Et il y a les gens à qui on a envoyé un portable par DHL et qui se sont retrouvés à commencer un job dans leur maison. C'est très, très perturbant quand même.

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À quoi ressemblera justement à ce bureau de demain ?

Le renforcement du contact avec la nature a été une des premières observations, en particulier en sortant de la crise sanitaire. Les nouveaux immeubles de bureaux ont des jardins partout. On y trouve des terrasses, des rooftop (toit terrasse aménagé), des jardins en pied d'immeuble, des potagers, des ruches, des poulaillers, des plantes à l'intérieur. C'est comme si le potager était devenu la nouvelle machine à café. 

Mais au-delà de cela, le bureau doit vraiment devenir un lieu vivant qui offre une diversité d'expériences. Un lieu qui réponde à ce défi de travailler en mode hybride, avec la moitié des gens en présentiel et les autres à distance. Nous, nous travaillons sur un concept de bureaux élastiques, c'est-à-dire que l'espace va devoir être beaucoup plus flexible, beaucoup plus agile dans le temps. Il doit pouvoir s'adapter progressivement à ces nouvelles façons de travailler, être plus digital et en même temps gérer toutes les fluctuations de présence que l'on va vivre. 

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© Getty - Tom Werner

Mais les attentes des employés existent depuis déjà de nombreuses années. Cela veut-il dire que la crise, finalement, n'a fait qu'accélérer un processus ?

Absolument. On vient en fait de se prendre probablement cinq ans d'accélération des transformations des modes de travail en quelques mois. Et c'est quelque chose qui est là pour durer. Et au niveau du bureau, on travaille à transformer ces espaces pour répondre à ces nouvelles attentes. Par exemple, les traditionnels plateaux de bureaux vont devenir des espaces beaucoup plus conviviaux. Nous travaillons actuellement sur des work cafés (cafés de travail), des halls qui deviennent des espaces de travail accueillants et informels, à l'image un peu des espaces de coworking. Par exemple, la part donnée aux espaces de restauration et aux espaces de réunion va grandir énormément. Et dans l'aménagement de ces salles de réunion, il faut repenser les paramètres pour que les salariés à distance ne se sentent pas comme des citoyens de deuxième zone. Nous étudions donc des salles de réunion plus immersives pour pouvoir faire participer ces personnes qui sont à distance de manière plus conviviale et plus inclusive.

Aujourd'hui, dans un immeuble de bureaux, on a plus ou moins 70% des espaces occupés par les postes de travail. Et 30% qui sont les salles de réunion, les restaurants, les salles de gym. Toutes sortes d'espaces communs. Nous prétendons que l'on va renverser cet équilibre et que l'on va plutôt avoir besoin de 70% d'espaces collaboratifs, et 30% d'espaces dédiés aux plateaux traditionnels. Parce que les employés qui se déplacent veulent d'autres choses.

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Nous nous sommes aussi rendus compte qu'à la maison on réalise certaines tâches beaucoup mieux qu'au bureau et qu'au bureau on a besoin de se réunir, de collaborer, de prendre un café, d'écouter les derniers ragots. Tout cela fait partie de la culture d'entreprise.

Nous œuvrons également à des espaces comme des bibliothèques, où les gens pourront travailler dans le calme, comme on le faisait à l'université. C'est une grande demande parce que les salariés ont besoin de se concentrer. Si vous devez par exemple travailler sur un budget ou une présentation importante.

On va également devoir gérer les fluctuations de présence entre les différents jours de la semaine, par exemple pour pouvoir prévoir le nombre de repas dans les restaurants ou les cours de gym. Donc, on parle beaucoup de smart building (immeuble intelligent). Et la donnée va devenir beaucoup plus stratégique pour pouvoir suivre ces évolutions et adapter les espaces.

Cela veut-il dire qu'au-delà du simple espace du bureau, l'impact de cette réinvention va aussi se voir sur les villes et plus généralement sur le territoire ?

Complètement. Au-delà de l'espace du bureau lui-même, on va réfléchir au futur de l'immeuble de bureaux, c'est-à-dire que l'immeuble de bureaux très typé va peut-être devenir un peu obsolète. Nous travaillons par exemple sur des notions de socles actifs où par exemple les restaurants ne vont pas accueillir que les salariés de l'entreprise, mais aussi les gens du quartier. Les salles de gym vont peut-être s'ouvrir le week-end. 

On fait de la culture urbaine, donc on s'ouvre beaucoup plus à l'écosystème. À Budapest par exemple, le restaurant des bureaux d’Ericsson est ouvert aux étudiants de l'Université d'à côté. Cela crée des rapprochements et de la collaboration beaucoup plus propices aux recrutements futurs.

Mais la France est-elle prête à accueillir ces changements ?

Nous travaillons sur des projets qui vont dans ce sens. Et beaucoup de projets ont maintenant cette porosité des socles et cette volonté de réversibilité, de transformation des espaces. Un peu à l'image de nos immeubles haussmanniens, qui ont été logements, bureaux, hôtels et qui, finalement, sont assez transformables. 

On peut aussi réfléchir l'impact au niveau du quartier, mais aussi au niveau de la ville. On parle beaucoup maintenant de la ville du quart d'heure où, au lieu d'avoir les quartiers d'affaires d'un côté et les quartiers résidentiels de l'autre, on a des quartiers plus mixtes où dans un rayon de 15 minutes on peut habiter, travailler, se divertir, se restaurer. Cela va être un peu un modèle, avec des mobilités douces. Et puis répondre également peut-être à l'impact sur les territoires. Parce que beaucoup de gens ont décidé de partir des métropoles encombrées pour aller s'établir dans des villes moyennes ou dans des destinations assez exotiques pour télétravailler.