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"Espaece", spectacle le plus perecquien

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Les comédiens forment des mots à l'aide de livre.
Les comédiens forment des mots à l'aide de livre.
- Laurent Padiou

Avignon 2016. Avez-vous déjà vu... le vide scénique se transformer en une gigantesque structure sur laquelle progressent les comédiens ? Inspiration Perec pour "Espaece", surprenante pièce signée Aurélien Bory.

Aurélien Bory, le metteur en scène, avait bien fait les choses : impossible, à la lecture du programme, de se douter de ce que les spectateurs allaient bien pouvoir contempler sur scène. Tout juste savaient-ils que le directeur de la compagnie 111 s'est inspiré de Georges Perec pour créer "Espaece". "Vivre c'est passer d'un espace à un autre en essayant le plus de ne pas se cogner", disait ainsi Georges Perec dans "Espèces d'espaces". Aurélien Bory, passionné par le célèbre écrivain, s'est réapproprié sa dynamique de contraintes imposées : face à la page blanche, vierge, de Perec, lui, l'homme des structures scéniques, répond avec un plateau vide, si ce n'est pour les comédiens.

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Sur scène donc, les comédiens sont dos au large mur, qui, par ces couleurs, suggèrent l'ardoise du professeur, effacée, striée de traces de craies, et sur laquelle tout est à écrire. "Ecrire". C'est d'ailleurs le mot qui s'inscrit sur la paroi. Les mots se succèdent : "Lire. Lire. Lire. J'écris. Que. J'écris." Les comédiens observent, interloqués et puis, à l'aide de livres, ils forment eux mêmes leurs propres lettres, leurs propres mots, leurs propres phrases : "Lire, c'est passer d'un espace à un autre", disent-ils aux spectateurs en tordant pages et couvertures, en un incipit à leur propre spectacle.

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"La première phrase du livre m’a beaucoup inspiré, le véritable sujet de ce livre c’est l'écriture, explique Aurélien Bory. D’ailleurs ça commence par "J’écris" et la dernière phrase est "Ecrire", avec l’idée de laisser une trace. "Espaece" a à voir avec ce processus d’écriture, de l’espèce dans l’espace, qui essaye d’écrire une histoire. [...] Je pars de l’espace scénique comme vide, et finalement je parle de l’outil théâtre, de la chose la plus simple : ce plateau vide, cette machine-théâtre qui est le régisseur de cet espace. C’est mon point de départ et en même temps j’essaye ensuite de remplir cet espace, que ce vide devienne une sorte de plein. Il est possible de l’explorer complètement avant qu’il ne disparaisse. "

Conformément aux envies d'Aurélien Bory, le vide scénique ne le reste pas longtemps. Les comédiens - issus en partie des arts du cirque - jouent d'abord avec cette "machinerie-théâtre" : les cintres où sont habituellement suspendus les décors descendent à hauteur d'homme et les acteurs se retrouvent libres d'y effectuer quelques acrobaties préliminaires. Inutile de chercher un fil conducteur dans ce spectacle qui est une invitation claire à la poésie, à la libre interprétation.

"Le langage physique, la physique de l’espace, la physique du corps, sont mon vocabulaire, ce sont mes moyens." Aurélien Bory

Un spectacle en trompe-l’œil

Le metteur en scène se joue du vide scénique : l'absence de décor n'en est pas une et, au fond, le mur-ardoise doté de deux sorties de secours s'avère être un formidable trompe-l’œil. Alors que les comédiens évoluent sur le devant de la scène, ce dernier, dans un grondement sonore, se met à avancer avant de les avaler, de les absorber. C'est en réalité un mur mobile auquel les spectateurs ont affaire. Il se plie et se déplie, avance et recule, enferme ou libère tour à tour les comédiens, semblable à un livre. Le spectateur, avec les artistes, devient lettre sur un morceau de papier. Le mur devient, lui, symbole de ce livre que les artistes pliaient pour former des lettres en introduction du spectacle : il est objet mouvant dans lequel on peut errer au gré de ses envies. Le mur se tord, se scinde et crée de nouveaux espace en autant de scènes qui, chacune, racontent leur propre histoire.

Les acrobates usent du mur mouvant, des lumières, pour raconter leurs propres histoires.
Les acrobates usent du mur mouvant, des lumières, pour raconter leurs propres histoires.
- Clémence Biau.

"Pour Perec, l’espace est un doute. Il n’est pas tout à fait incorporé, pas tout à fait inséré dans cet espace et il cherche, par la représentation, à s’insérer," poursuit Aurélien Bory qui, à travers son spectacle, a voulu partir du vide de l'espace scénique, inhabitable, et inciter les corps "à s'y insérer, à écrire leur propre histoire, ou en tout cas une histoire. Même Perec était un arpenteur : il voyait l’écriture comme une étendue, comme une surface, il y avait l’idée de sillonner l’espace, comme l’écriture sillonne la page. Il y a beaucoup d’entrées avec Georges Perec, et j’ai voulu m’en inspirer, ce sont elles qui irriguent toute l’écriture d’Espaece, que ce soit caché ou non."

On n'en dira pas plus, par peur de gâcher la surprise aux lecteurs tentés de vivre, par eux-même, l'expérience. Côté spectateurs, les convaincus comme les sceptiques reconnaissent trouver la structure fascinante : "J_e sors de ce spectacle assez bouleversé par l'univers visuel, j'avais l'impression d'entrer dans un livre, d'être une des lettres des mots que forme Perec dans son écriture_", témoigne l'un d'eux alors qu'un autre, s'il a trouvé le spectacle "très talentueux" et les artistes "très performants", regrette des phases du spectacle "un peu trop longues" :

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