Espagne : le grand plongeon vers la précarité

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Espagne : le grand plongeon vers la précarité

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Des volontaires distribuent des paniers alimentaires dans le quartier de Puente de Vallecas, l'un des plus pauvres de Madrid, le 20 avril 2020.
Des volontaires distribuent des paniers alimentaires dans le quartier de Puente de Vallecas, l'un des plus pauvres de Madrid, le 20 avril 2020.
© AFP - Gabriel Bouys

En Espagne, à la crise sanitaire, causée par l'épidémie de coronavirus, succède une crise économique : de nombreux Espagnols, qui ont perdu tout ou partie de leurs revenus, ont brusquement basculé dans les rangs des plus précaires. Le chômage bondit, la paupérisation de la société s’accélère.

La file d’attente, silencieuse, s’étire sur plusieurs centaines de mètres. Elle remonte tout le paseo General Martinez Campos, tourne à l’angle et se prolonge jusque dans la rue Santa Eugracia. Beaucoup d’immigrés, des Africains, des Latino-Américains, des Russes même, qui patientent à bonne distance les uns des autres, le regard obstinément rivé au trottoir. Certains portent un masque ; ils ne sont pas les plus nombreux. Il y a des hommes et des femmes de la rue, dont les manteaux élimés trahissent les heures d’errance. Des habitués aussi, venus avec un vieux chariot de courses et des tendeurs, qui, dans un geste amical et une ébauche de sourire, saluent le vigile posté devant le bâtiment des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul. Et des "bleus" : ceux qui jusqu’ici n’avaient pas eu besoin, jamais imaginé, jamais cru venir à une distribution d’aide alimentaire.

Distribution alimentaire aux Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, Madrid, le 28 avril 2020
Distribution alimentaire aux Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, Madrid, le 28 avril 2020
© Radio France - Benjamin Thuau

"Suivant ! " Derrière des tables, les religieuses du "Comedor social" de Maria Immaculada distribuent des sacs à tour de bras. À l’intérieur ce mardi, il y a des oranges, des pâtes, des gâteaux secs, des sandwichs. Il faut faire vite : après la distribution de 11 heures, réservée aux familles, deux autres séances ont lieu, à midi et 13 heures. En temps ordinaire, la soupe populaire est servie à l’intérieur des locaux, pour 500 personnes. Par temps de Covid-19, tout se passe au grand air, dans l’allée qui mène aux bâtiments. Et le nombre de bénéficiaires explose. 

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Des demandes d'aide multipliées par trois

À Madrid, depuis le début de la crise du coronavirus, "les demandes d’aide ont été multipliées par trois. Et 40 % de ces demandes émanent de personnes qui s’adressent à nous pour la première fois ", assure la porte-parole de la Fondation Caritas. Maria Blanc pointe les peu qualifiés, les détenteurs de petits boulots, temporaires et mal payés, qui "du jour au lendemain se sont retrouvés licenciés ou au chômage partiel. Quand dans une famille les deux parents sont tout à coup sans revenus, qu’ils n’ont pas d’économies et que leur entourage familial ne peut pas les aider... Ils coulent". Principaux secteurs concernés : le tourisme (il représente 12 % du PIB), mais aussi la construction, l'industrie et l'agriculture.

Mes amis réfugiés politiques qui travaillent au noir n’ont rien à attendre du gouvernement.

Chantal, 22 ans, fait partie de ceux que la crise économique a précipités dans la précarité. De ces 900 000 Madrilènes hier "sur la corde raide", aujourd’hui balayés comme des fétus de paille. La jeune fille, d’origine vénézuélienne, sans diplôme, vivait de petits boulots dans l’hôtellerie en attendant de pouvoir reprendre ses études. "Je faisais serveuse, femme de chambre, réceptionniste aussi – j’ai un très bon niveau d’anglais, et je comprends un peu le français." Chantal affiche un sourire un peu triste : depuis un mois et demi les bars, les hôtels et les restaurants sont fermés, le secteur est complètement à l’arrêt.

Or Chantal est sans ressources, sans matelas financier, avec ses deux parents âgés à la maison. Elle papillonne de ses grands yeux noirs : "J’ai peur. J’ai 200 euros d’économie. Comment je fais ? Je dis à mon propriétaire d’attendre six mois pour lui payer le loyer ? Et encore, j’ai la chance d’avoir la nationalité espagnole. La plupart de mes amis sont réfugiés politiques et travaillent au noir : ils n’ont rien à attendre du gouvernement." 

Moratoire sur les expulsions

Le 30 mars 2020, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé toute une série de mesures sociales destinées à amortir l’impact de la pandémie : suspension des expulsions jusqu’à six mois après la fin de l’état d’alerte, possibilités de microcrédits pour les locataires ayant du mal à payer leur loyer, maintien du gaz et de l’électricité même en cas de défaut de paiement. Le 17 mars, un moratoire sur les prêts immobiliers était déjà entré en vigueur, pour éviter les expulsions de propriétaires encore en train de rembourser leurs traites – le thème des expulsions est particulièrement sensible en Espagne, où les cas se sont multipliés après l’explosion de la bulle immobilière en 2007. 

Les licenciements sont également interdits pendant la pandémie ; le gouvernement a mis en place des procédures simplifiées de chômage partiel (notamment une réduction ou suspension temporaire d’emploi - ERTE) "afin de ne licencier personne " : les salariés peuvent ainsi toucher des allocations chômage à hauteur de 70 % de leur salaire de base perçu les 180 jours précédents (à partir du 181e jour de chômage partiel, les allocations sont ramenées à 50 %). Le plafond : 1 400 euros pour un salarié avec deux enfants à charge.

À la mi-avril, près de 3,9 millions d'Espagnols étaient ainsi au chômage partiel en raison de l'impact de la pandémie de coronavirus. Mais la ministre du Travail, Yolanda Diaz, membre du Parti de gauche radicale Podemos, qui gouverne en coalition avec les socialistes, veut rassurer : 

Cette crise est une parenthèse.

Une crise pire que celle de 2008

Justement parce qu’elle veut croire à une "parenthèse", Chantal, elle, n’éprouve aucune honte à solliciter l’aide de sa paroisse. "D’habitude, je travaille, dit-elle. Je paie mes impôts, je me comporte en citoyenne exemplaire, alors maintenant que j’en ai besoin... cette aide, je la mérite !"

Mais les conséquences de cette "parenthèse" seront parfois irrémédiables. "Bien sûr, avec la réouverture des boutiques, certaines familles vont se remettre sur pied, dit Maria Blanc, de la Fondation Caritas. Mais les effets de cette pandémie sont pires que ceux de la crise de 2008."

Nombre de familles qui sont tombées ne se relèveront pas. 

Le choc inattendu du Covid a mis fin au cycle positif de croissance que l’Espagne connaissait depuis 2014. "Le scénario a totalement changé", résume la ministre de l'Économie, Nadia Calviño. Les prévisions du gouvernement, envoyées ce printemps à la Commission européenne, se traduisent en graphiques vertigineux : de + 2 % en 2019, le PIB va passer à - 9,2 % cette année.

La gestion de la pandémie aura également un impact important sur les comptes publics, pris en étau entre la chute des recettes et une importante hausse des dépenses : en 2020, le déficit budgétaire devrait grimper à 10,34  % du PIB, soit "le plus important depuis 2012", selon la ministre du Budget, Maria Jesus Montero. 

La solidarité s'est organisée

Devant le bâtiment des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, un camion vient brusquement se garer, les roues sur le trottoir. Deux jeunes pompiers en tenue en descendent. Les portes arrière claquent, on entend des éclats de voix, des bénévoles se précipitent, et la chaîne s’organise : des dizaines de cartons chargés de sandwichs passent de main en main jusque dans les locaux de l’association caritative. L’opération dure à peine quelques minutes.

C’est Ivan, 27 ans, pompier de Madrid, qui supervise les opérations, sourire aux lèvres :

On est volontaires, explique-t-il. Quand on a fini notre garde, on se répartit en différents groupes de travail. Nous, on fait la tournée des cuisines d’hôtels. Elles sont fermées pour le grand public mais chaque jour, ils nous préparent des menus chauds ou des sandwichs qu’on va distribuer dans les sites de soupe populaire. Aujourd’hui, on en a 550. L’autre jour, c’était 800... Ça dépend. Ici, on en laisse 400, et on va ailleurs distribuer ceux qui restent.

"Pour l’instant ça va. On gère plus ou moins l’urgence... Mais demain ? " À la porte de l’église baroque Saint Antoine des Allemands, en plein centre de Madrid, Manuel surveille d’un œil préoccupé la file des bénéficiaires, qui viennent, comme chaque soir entre 19 heures et 20 heures, chercher leur panier repas. La Fraternité du Refuge, fondée en 1615, n’a jamais cessé de nourrir les nécessiteux. En cette fin avril 2020, à cause du coronavirus, les bénévoles portent des casquettes en plexiglas fabriquées maison, et la distribution se fait directement dans la rue à travers une grille – pour limiter les contacts.

Ce qui nous inquiète, c’est la situation dans deux à trois mois, quand tous les petits commerces, les magasins ou les bars victimes de la crise resteront fermés. Cette crise va faire énormément de mal à l’Espagne.

Le pays, l’un des plus inégalitaires en Europe, souffre déjà du pire taux de chômage de la zone euro après la Grèce (13,8 %) ; en avril, il y a eu plus de 300 000 nouveaux demandeurs d’emploi, la plus forte hausse jamais observée dans les statistiques du chômage. Et le Fonds monétaire international (FMI) prévoit un rebond à 20,8 % cette année.