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Estonie : "Le Parti populaire conservateur EKRE est le mouton noir de la vie politique"

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Mart Helme (avec chapeau), dirigeant du Parti populaire conservateur d'Estonie, célèbre le 101e anniversaire de la République d'Estonie. Sa formation populiste menace l'équilibre démocratique du pays.
Mart Helme (avec chapeau), dirigeant du Parti populaire conservateur d'Estonie, célèbre le 101e anniversaire de la République d'Estonie. Sa formation populiste menace l'équilibre démocratique du pays.
© AFP - Sven Tupits

Entretien. Les Estoniens sont appelés dimanche à des législatives marquées par la menace du Parti populaire conservateur, une formation populiste "qui canalise l’ensemble des peurs de l’électorat", explique Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean Jaurès.

Dimanche 3 mars, les Estoniens renouvellent leur Parlement national. Un rituel sensible pour ce petit pays balte, membre de l'Union européenne. Un Etat qui, depuis sa libération du joug soviétique en 1991, a fait le choix d'une représentation politique massivement regroupée au centre, maintenant les extrêmes à la portion congrue. En 2015, néanmoins, le Parti populaire conservateur d'Estonie, Eesti Konservatiivne Rahvaerakond en estonien (EKRE), s'arrogeait sept sièges au Parlement, avec 8,1 % des suffrages exprimés. Et aujourd'hui, cette formation populiste créée en 2012 a le vent en poupe, créditée par les sondages de 16 % d'intentions de vote.

Pourtant, l'économie de cet Etat de 1,3 million d'habitants se porte bien. Et, nous rappelle Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean Jaurès, qui, en décembre encore, était à Tallinn, on ne dénombre pas plus de 200 musulmans dans la capitale. Les conditions classiques de la montée des populismes ne semblent donc pas réunies.

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Comment définir EKRE, le Parti populaire conservateur d'Estonie, qui pourrait faire une poussée au parlement estonien ? 

C’est une formation hors normes, parce qu’elle refuse l’Union européenne, dans un pays assez philo-européen, très tourné vers la Scandinavie. Le Parti populaire conservateur d'Estonie est le mouton noir de la vie politique. C’est en quelque sorte le parti populiste antisystème xénophobe qui canalise l’ensemble des peurs de l’électorat estonien. Et il part de loin dans ces élections législatives, où il est crédité d’un peu plus de 16% des intentions de vote, alors qu’il a obtenu 8,1% des voix en 2015.

Le contexte économique et social ne prédispose pourtant pas l'Estonie à cette montée populiste...

L’Estonie n’est pas dans une situation de marasme économique. Le salaire moyen est autour de 1 200 euros, et le voisinage immédiat de la Finlande et de la Suède constitue un environnement économique et social plutôt favorable. Il y a des problèmes de corruption, récurrents mais mieux traités qu’ailleurs. Il y a bien évidemment des laissés pour compte, et la situation n’est pas la même selon que l'on est dans la capitale, qui est une ville très ouverte sur l’extérieur, ou dans le reste du pays, où des régions sont complètement sinistrées. Mais comparé aux autres pays baltes ou à l’Europe orientale, c’est un pays qui est plutôt en bonne santé. Il a même par certains côtés de l'avance sur ses partenaires de l’Union européenne.

© Visactu
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Comment expliquer que les arguments de l’EKRE fassent mouche ?

"Parce que, économiquement, nous nous portons mieux que nos voisins, nous allons voir venir, nous petit pays que nous sommes, des hordes d’immigrés." C'est ce que j'ai entendu sur place, en décembre. Mais surtout, l'histoire de l'Estonie, particulièrement compliquée, et sa taille – 1,3 million d’habitants – créent un certain nombre de fantasmes, comme celui d’une islamisation future... alors qu’il y a aux alentours de 200 musulmans à Tallinn, la capitale.

L’Estonie est un pays martyr. Il n'a gagné son indépendance, de haute lutte, qu'en 1918, au sortir de la Première Guerre mondiale, lorsque l’empire russe s’est écroulé. Puis il a connu vingt ans d’un régime autoritaire, était miné à la fois par l’action des corps francs allemands, du communisme, qui cherchait à prendre le pouvoir, et d’un certain nombre de mouvements fascistes. L'Estonie a ensuite été envahie par l’Union soviétique, au même titre que les autres pays baltes, puis occupée par les nazis. S'ensuivent, après la Seconde Guerre mondiale, soixante-dix ans de communisme.

L’Estonie a donc une conscience nationale forte, pour laquelle elle s’est battue tout au long de son existence nationale, d’une part contre la noblesse prussienne, qui détenait l’immense majorité des terres mais constituait moins de 1% de la population, et, d’autre part, contre le communisme. La Russie d’aujourd’hui est vue par les Estoniens comme la continuation de l’empire russe d’hier.

Comment la minorité russe, ils sont 300 000 en Estonie, est-elle perçue ? 

Concentrée géographiquement dans la région la plus proche de la Russie, dans une ville qui s’appelle Narva, économiquement sinistrée, elle est perçue comme n’étant pas partie prenante de la nation estonienne. D’ailleurs, les lois qui permettent l’accès à la nationalité estonienne, comme dans l’ensemble des pays baltes, font de la majorité de ces « Russes ethniques », si je puis dire, des gens qui ne sont pas citoyens, qui  sont donc hors processus électoral.

Tout laisse penser que la Russie devrait occuper les craintes des Estoniens, et non pas un "fantasme" d’immigration venue d’on-ne-sait-où ?

En fait, c’est les deux. Quand on va au musée des génocides, à Tallinn, on est dans un endroit qui rappelle, en les mettant sur un pied d’égalité, l’occupation soviétique et l’occupation nazie. C’est évidemment le péril soviétique qui est sur toutes les lèvres, parce que la Russie est un pays frontalier – on est à moins de 300 km de Saint-Pétersbourg.

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En même temps, le fantasme de l’invasion migratoire et de la société multiculturelle est là parce qu'une partie des Estoniens, ceux qui ont voté pour EKRE, pensent que l’Union européenne est aujourd’hui une sorte de passoire, qui promeut des valeurs dont ils ne veulent pas, comme le multiculturalisme.

C’est l’essence même de l’Union, cette idée d’un espace ouvert, qui gêne une partie de la population. Eux veulent un espace où ils sont entre eux, où ils peuvent consolider leur expérience et leur identité nationales.

Finalement, ce sont les mêmes thématiques que celles qui font le succès de la Fidesz, en Hongrie ?

D'une certaine façon, mais avec deux énormes différences. La Hongrie a été effectivement exposée lors de la crise migratoire de 2015, à l’arrivée de centaines de milliers de personnes par la route des Balkans. Lorsque vous êtes à Tallinn, l’immigration est un phénomène totalement inconnu, et quand vous regardez la carte, l’arrivée, demain, de cohortes de migrants qui s’échapperaient du Moyen-Orient ou d’Afrique pour s’installer ailleurs est totalement improbable. La situation transitoire en Hongrie pouvait déclencher une peur ; en Estonie, ça ne se peut pas.

Autre différence avec la Hongrie, l’Estonie est un tout petit pays, qui a des capacités d'accueil limitées, un climat rude et une langue très difficile. Ce ne sera jamais un pays d’immigration.

En savoir plus : VILLE-MONDES TALLINN
2h 00