Et l'homme inventa l'alphabet, par Pierre Bergounioux

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Et l'homme inventa l'alphabet, par Pierre Bergounioux

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Comment sont nées les lettres que vous utilisez quotidiennement ? Et à quoi correspondent-elles ? Une brève histoire de l'alphabet par l'écrivain Pierre Bergounioux.

Dans Le Corps de la lettre, Pierre Bergounioux raconte l’invention de l’alphabet.

Pierre Bergounioux : "L’invention de l’alphabet est une révolution dans la révolution. C’est sans doute l’acte le plus éblouissant de toute l’histoire de l’espèce. Lorsqu’on les examine, en particulier les majuscules, on voit bien que le A majuscule c’est une tête de bœuf à l’envers. Le B, c’est une maison du Moyen-Orient à toit plat. Le C, gimel, c’est le cou du chameau. La lettre D, dalet, c’est la porte. Tout le passé est là mais il nous échappe car nous avons cessé de percevoir les signes comme représentant des choses, nous les percevons simplement comme l’expression d’un son."

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Les hommes inventent l’écriture pour figer sur un support physique ce qu’ils ne peuvent plus retenir mentalement.

Pierre Bergounioux : "Il s’agit dans les premiers empires esclavagistes de tenir registre des denrées, des biens que les hommes et les femmes commis au travail forcé vont apporter à la porte du temple et du palais. Leur nombre est si grand, les quantités de biens, si considérables qu’ils excèdent les capacités de la mémoire naturelle. Donc on recourt à l’écrit. On appose des marques sur des supports distincts de notre corps. Et alors, l’écriture est née et plus rien ne sera comme avant."

Les premiers systèmes d’écriture sont des systèmes analogiques, il y a un symbole différent pour chaque objet.

Pierre Bergounioux : "On mime les choses. Le soleil égyptien, Râ ou Rê, c’est un disque, comme le soleil au ciel aujourd’hui. Le signe chinois 人 qu’on prononce rén, qui désigne l’homme, c’est une silhouette bipède.

Seulement, il y a des milliers et des milliers de choses et les systèmes analogiques sont extrêmement lourds."

Il y a environ 3500 ans, les hommes élaborent un nouveau système de symboles plus simple. Les symboles ne correspondent plus à des objets mais à des sons.

Pierre Bergounioux : "Il s’est trouvé des hommes, il serait beau que ce soit comme on l’a supposé des esclaves égyptiens et juifs qui travaillaient conjointement dans le Sinaï qui ont l’audace de fermer les yeux sur les choses pour écouter le souffle de l’esprit et notre non plus des choses mais des sons. C’est sans doute l’acte le plus éblouissant de toute l’histoire de l’espèce que le fait de noter avec deux douzaines de caractères les variations innombrables infinies, inépuisables de la parole."

L’alphabet latin, que nous utilisons, dérive de l’alphabet grec qui dérive lui-même de l’alphabet phénicien.

Pierre Bergounioux : "Ce sont les Grecs qui ont presque tout inventé et qui ont ajouté cette touche qui manquait aux alphabets phéniciens, à savoir les voyelles.

C’est pour cela que leur alphabet est à la fois resplendissant et à mes yeux éternel. Il durera pour toujours."

Mais avec la révolution numérique, la lettre perd son support physique, elle perd son corps.

Pierre Bergounioux : "Les signes, aussi bien ceux de la Mésopotamie que ceux de Gutenberg, étaient inféodés à la matière. Les lettres avaient un corps et ce corps était lui-même appliqué sur des supports qui étaient pêle-mêle des carapaces de tortues, des lamelles de bambou, du papyrus, des peaux de mouton. Or aujourd’hui, les signes chevauchent les électrons. Le signe s’est dématérialisé. C’est une ère nouvelle qui débute là actuellement."

En savoir plus : Pierre Bergounioux : "Je suis le dernier habitant de l'ère Gutenberg"