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Et si l'ours polaire à l'agonie ne mourait pas du réchauffement climatique ?

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Capture d'écran de la vidéo de National Geographic montrant un ours polaire affamé.
Capture d'écran de la vidéo de National Geographic montrant un ours polaire affamé.
- Paul Nicklen

La vidéo d'un ours polaire famélique, au bord de la mort, est récemment devenue virale. Présentée comme une conséquence inévitable du changement climatique, certains scientifiques estiment que l'ours serait simplement malade, et regrettent une erreur de communication dommageable sur le long terme.

"L'équipe entière de Sea Legacy était émue et en pleurs alors qu'elle filmait cet ours polaire mourant. C'est une scène déchirante qui continue de me hanter, mais je sais que le besoin de partager ce moment, à la fois superbe et à fendre le cœur, va permettre de briser le mur de l'apathie", a commenté Paul Nicklen, photographe de National Geographic et co-fondateur de Sea Legacy, en postant la vidéo d'un ours polaire famélique et agonisant sur son compte Instagram.

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La vidéo a fait le tour du monde, partagée des millions de fois sur les réseaux sociaux. Aux yeux du photographe, elle illustre parfaitement les conséquences désastreuses du changement climatique et des écosystèmes polaires entiers qu'il est en train de détruire. 

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Devenus symboles de la lutte pour la préservation de l'environnement, les 26.000 ours polaires restants dans le monde souffrent du changement climatique : la fonte de plus en plus importante des glaces contraint ces mammifères à se rapprocher des terres, là où les glaces subsistent, mais où les phoques, principale source de nourriture des ours blancs, se font plus rares.  En 2002, un document du WWF avait déjà mis en garde sur les conséquences du changement climatique et la disparition à venir des ours polaires. Le rapport démontrait que face à la fonte des glaces, les ours polaires étaient contraints de se rendre plus tôt dans les terres et d'y rester plus longtemps, rallongeant d'autant leur période de jeûne.

Dans Paso Doble, en janvier dernier, Géraldine Veron, co-commissaire d'une exposition sur les ours au Muséum national d'Histoire naturelle à Paris, revenait sur la symbolique de l'ours, qu'il soit blanc ou non, à travers les âges et précisait que si "l’ours blanc n’est pas l’espèce la plus menacée, elle est devenue un symbole, celui du réchauffement climatique" :

Géraldine Veron : "L’ours blanc n’est pas l’espèce la plus menacée mais elle est devenue un symbole, celui du réchauffement climatique"

20 min

Pourtant dans le cas présent, et si cela ne remet évidemment pas en cause les risques que fait courir le changement climatique sur ces populations d'ursidés, certains scientifiques s'interrogent sur les raisons qui ont conduit l'ours polaire à se retrouver dans cet état de famine. 

Exposition "Ours", photographie de Vincent Munier, Joute d'ours polaires, Manitoba (Canada), 2010
Exposition "Ours", photographie de Vincent Munier, Joute d'ours polaires, Manitoba (Canada), 2010
- Vincent Munier

Une zone géographique où les ours se portent bien

Interrogé à ce sujet sur Twitter, le biologiste spécialiste de la vie sauvage Jeff W. Hidgon précise en effet que cet ours polaire n'est probablement pas représentatif de la population d'ursidés, au vu de la région où a été tournée la vidéo. A ses yeux, l'ours ne correspond pas aux échantillons étudiés sur la zone : "Selon l'endroit des îles de Baffin où [la vidéo] a été tournée, cela doit être un ours provenant d'une des cinq unités de gestion [des espèces]. Probablement à l'est de Baffin d'après le camp Inuit (il n'y a pas beaucoup d'activité humaine sur la côte ouest du bassin de Baffin)".

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Selon les données de la Commission de survie des espèces, les populations d'ours polaires de cette région sont toutes les deux stables. Et quand bien même l'ours proviendrait de Lancaster Sound, où les scientifiques manquent de données, la population d'ours blancs n'est certainement pas en train "de s'effondrer en une débauche d'ours polaires affamés".

Depuis des années, les scientifiques traquent les mouvements des espèces protégés, et les ours polaires n'échappent pas à la règle :

Sur la piste high-tech des animaux sauvages (La Méthode scientifique, 06/12/2017)

58 min

Le cancer : une piste plus probable

A en croire le biologiste, l'ours polaire de la vidéo est surtout atteint d'une maladie. "Cet ours est affamé, mais à mon avis, ce n’est pas parce que la banquise a soudainement disparu et qu’il ne peut plus chasser le phoque. D’autant que la côte est de Baffin est libre de glace en été. Il est beaucoup plus probable qu’il soit affamé en raison de problèmes de santé", précise-t-il.

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"C'est probablement une forme agressive de cancer, poursuit Jeff W. Higdon. L'ostéosarcome est un type de cancer des os qui a été enregistré chez les ours polaires (les grizzlis également), estime-t-il en citant l'ouvrage Zoobiquité : ce que les animaux peuvent nous apprendre à propos de l'être humain ("Zoobiquity What Animals Can Teach Us About Being Human"), des docteurs B.N. Horowitz et K. Bowers.

La malnutrition : une cause de mort naturelle

Sur le site de l'ONG Polar Bears International, dans un article repéré par Le Monde, le scientifique en chef Steven Amstrump précise que l'on ne peut pas être sûr, au vu de la vidéo, que le réchauffement climatique est ici en cause : "Les ours polaires vivent normalement une longue vie, ils ne sont pas immortels. Tous finissent par mourir, et la plupart d'entre eux meurent parce qu'ils ne sont pas capables de capturer assez de nourriture. Cela signifie que la malnutrition est une cause majeure de mort chez les ours polaires."

A ses yeux, la condition dans lequel est l'ours polaire de la vidéo pourrait tout aussi bien avoir une conséquence naturelle : "La famine qui a mené à l'évènement montré dans cette vidéo pourrait être due à la vieillesse, une blessure (comme une mâchoire ou une dent cassée qui l'empêché d'attraper de la nourriture), une maladie, ou d'autres facteurs qui limitent sa capacité à capturer des proies.

Pour autant, le scientifique tient à tempérer ses propos : "Le problème d'un futur plus chaud singifie que les ours polaires auront de moins en moins accès à leurs proies, donc le nombre d'ours polaires qui vont mourir de malnutrition va augmenter. Peu importe finalement la cause de l'état de cet ours, cette vidéo déchirante nous donne un avertissement pour le futur." 

Invité en février 2013 de CulturesMonde, le biologiste spécialiste de l'Antarctique Yves Frenot était venu alerter, sur France Culture, des conséquences de l'imminence de la disparition de la banquise pour les ours polaires :

Mondes polaires : Fonte des glaces et ours blancs, la banquise à la dérive (CulturesMonde, 18/02/2013)

50 min

Une erreur de communication ?

"Ce que l'équipe de Sea legacy aurait dû faire, c'est prendre contact avec le gouvernement de Nunavut dans la communauté la plus proche et faire abattre cet ours. Puis le faire autopsier. La narration de cette histoire aurait sans doute été bien différente, s'ils l'avaient fait", regrette de son côté le biologiste spécialiste de la vie sauvage Jeff W. Hidgon. Ça me rend furieux, c'est de l'activisme en cinq minutes, raconte-t-il également à Slate.com. Deux jours plus tard, tout le monde a tout oublié et personne n'a changé de comportement."

De son côté, le photographe Paul Nicklen précise sur son compte Instagram qu'"aucun scientifique n'a pu leur dire exactement pour quelle raison cet ours était en train de mourir de faim, mais qu'il n'avait aucune blessure visible et n'était pas un vieil ours". 

Reste que le coup de communication de Sea Legacy, s'il est bien intentionné, pourrait sur le long terme desservir la cause qu'il prétend défendre, et donner du grain à moudre aux climato-sceptiques.