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Et si la Petite Sirène était en fait un homme ?

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La Petite Sirène, illustration de Bertall (1820-1882)
La Petite Sirène, illustration de Bertall (1820-1882)

Une actrice noire qui prête sa voix à La Petite Sirène dans le prochain Disney, et certains crient au scandale ! Et si en plus ils apprenaient que la douce Ariel était peut-être née de l'imagination d'un Andersen sous le coup d'un chagrin d'amour pour... un homme ?

"Je refuse qu'elle devienne noire. Elle doit rester blanche aux cheveux rouges !", "On va pas mettre un mannequin pour jouer dans le bossu de Notre-Dame point barre, ou encore une petite blonde pour jouer Pocahontas !"...

Des commentaires estampillés du hashtag #NotMyAriel déferlent sur les réseaux sociaux depuis l'annonce puis de la diffusion des premières images, par Disney, d'un remake live du film d'animation La Petite Sirène, où l'héroïne parlera à travers la voix de la jeune chanteuse noire Halle Bailey. Suite à l'indignation des militants antiracistes face aux propos tenus, d'aucuns tentaient de se justifier en invoquant les origines danoises - et donc forcément blanches - du conte d'Andersen.

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L'occasion de revenir sur une interprétation possible de La Petite Sirène, qui ferait peut être hurler ces mêmes défenseurs autoproclamés du conte originel paru en 1837 : les correspondances d'Andersen et son rapport tourmenté à la sexualité peuvent en effet laisser penser que la jeune Ariel serait la personnification du conteur lui-même. Et le prince ? Il s'agirait du jeune Edvard Collin, fils du bienfaiteur d'Andersen, pour qui le conteur nourrissait des sentiments non-réciproques.

Perdre sa queue, sa famille et sa voix pour pouvoir être aimée du prince

La Petite Sirène, illustration de Bertall (1820-1882)
La Petite Sirène, illustration de Bertall (1820-1882)

"Tu veux te débarrasser de ta queue de poisson, et la remplacer par deux de ces pièces avec lesquelles marchent les hommes, afin que le prince s’amourache de toi, t’épouse et te donne une âme immortelle", s'écrie la sorcière du conte d'Andersen en s'adressant à Ariel, avant de lui proposer de lui préparer un élixir :

Aussitôt ta queue se rétrécira et se partagera en ce que les hommes appellent deux belles jambes. (...) Mais souviens-toi, continua la sorcière, qu’une fois changée en être humain, jamais tu ne pourras redevenir sirène ! Jamais tu ne reverras le château de ton père. (...) il faut aussi que tu me payes ; et je ne demande pas peu de chose. Ta voix est la plus belle parmi celles du fond de la mer, tu penses avec elle enchanter le prince, mais c’est précisément ta voix que j’exige en payement.

Est-il besoin de s'appeler Bruno Bettelheim pour saisir la métaphore de la perte de la queue et de l'ancien monde (le palais du "peuple de la mer", sacrifié pour la découverte du "monde d’en haut et [d]es hommes qui l’habitent"), la difficulté du changement de nature ? Elle ne fait en tout cas aucun doute pour l'autrice, journaliste et docteure en anthropologie Agnès Giard, qui écrivait sur son blog "Les 400 Culs", en janvier 2013 :

Hans Christian Andersen était laid. Il était d’origine modeste. Il était homosexuel. Il était amoureux du fils de son bienfaiteur. Et le fils de son bienfaiteur, à qui il écrivait des lettres parfois traversées d’aveux, ne s’intéressait pas à lui… Faute de pouvoir vivre librement son homosexualité, Hans Christian Andersen se masturbait et se complaisait dans l’écriture de contes cruels, imprégnés de morale chrétienne.

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Des lettres d'Andersen qui laissent peu de place au doute

Hans Christian Andersen photographié par Thora Hallager, en 1869.
Hans Christian Andersen photographié par Thora Hallager, en 1869.

"Je me languis de toi comme d'une belle fille de Calabre. Mes sentiments pour toi sont ceux d'une femme. Mais la féminité de ma nature et notre amour doivent demeurer un secret", écrivait Hans Christian Andersen à Edvard Collin en 1835, alors qu'il était âgé de 30 ans. C'est Edvard Collin lui-même, le fils de Jonas Collin, membre du comité directeur du Théâtre Royal et bienfaiteur d'Andersen, qui rapportait ces aveux amoureux dans ses propres Mémoires, parues après la mort d'Andersen. Et d'y préciser : "Je me trouvais dans l'impossibilité de répondre à cet amour, et cela a fait beaucoup souffrir Andersen."

Dans Le Dictionnaire historique des homosexuel.le.s célèbres, publié en 1997 et réédité en 2017, Michel Larivière rapporte ces éléments de correspondance et met aussi en exergue le "seul aveu - si discret qu'il passe inaperçu " d'Andersen, dans Le Conte de ma vie, autobiographie de l'écrivain danois :

Mon seul ami est l’un des fils de M. Collin, le futur conseiller Édouard Collin. Bien que mon cadet, il était plus mûr que moi et son esprit positif contrastait avec ma nervosité féminine. Je sentais en lui un ami très sûr qui agissait dans mon intérêt, même si je ne comprenais pas ses bonnes intentions.

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Dans cet ouvrage, l'écrivain Michel Larivière souligne aussi qu'Andersen avait certainement témoigné de ses déboires sentimentaux dans un autre de ses textes : non pas un conte cette fois, mais un roman, O.T., publié en 1836, année du mariage d'Edvard Collin avec Henriette Thyberg... quelques mois avant la parution de La Petite Sirène :

Il décrit l’intimité de deux étudiants qui entreprennent ensemble un long voyage. Un pauvre étudiant au caractère très féminin (lui-même) et son alter ego, le riche étudiant (Édouard), qui ne comprend pas que son camarade veuille lui témoigner plus que de l’amitié. Compte tenu du contexte puritain, l’écrivain ne pouvait aller plus loin dans la description d’un amour homosexuel refoulé parce que refusé.

Le philosophe François Flahault, auteur d'une thèse intitulée : "Fictions et spéculation sur les contes de tradition orale et les contes d'Andersen" (1985), se dit au courant de cette "interprétation qui court notamment dans les pays anglophones", mais affirme n'être "pas tellement convaincu" :

Andersen avait tendance à s’enticher de personnes d’un milieu social favorisé, que ce soit des femmes ou des hommes. Il s’est beaucoup intéressé à la sœur de ce jeune Collin, aussi. Ce genre d’intrigues était dans l’air à l’époque romantique : l’amour contrarié, le personnage qui aime désespérément quelqu’un qui lui échappe... on trouve ça dans "Les Travailleurs de la mer", de Victor Hugo, qui n’était pas du genre à avoir des amours contrariées ! Donc je ne suis pas sûr que la biographie soit une clé. Il avait certainement des côtés homosexuels, mais il était surtout un peu asexué ce brave Andersen et n’avait jamais touché ni homme, ni femme.

Concernant la lecture symbolique de La Petite Sirène, et la question de la nécessaire perte de la queue de poisson, François Flahault y voit une lecture chrétienne de renoncement :  "Le sens global est totalement chrétien : ça veut dire 'Tu renonces au sexe et tu gagnes le ciel', c’est aussi  simple que ça”." Mais un tel renoncement de la sexualité chez Andersen ne pourrait-il pas justement s'expliquer par une orientation refoulée ? "Pourquoi sa vie sexuelle était empêchée ? Mystère et boule de gomme. Donc il était d’autant plus porté à adhérer au message chrétien, qu’il ne risquait pas tellement de s’épanouir sexuellement. C’est resté un grand enfant toute sa vie… comme un curé en fait", répond François Flahault, qui reconnaît quand même que l’aventure personnelle d’Andersen a certainement donné à sa plume plus d’intensité émotionnelle, même s'il estime que l'intrigue de La Petite Sirène aurait vraisemblablement été semblable, "même si Andersen n’avait pas eu cette déception" :

"La Petite Sirène" a un succès absolument mondial, et on ne peut pas l'expliquer uniquement par la biographie de l’auteur. Il faut qu’il y ait une résonance avec tout un chacun.

De la lecture queer à la lecture féministe ?

En dépeignant "la féminité de sa nature" et sa "nervosité féminine", Andersen faisait-il uniquement allusion à ses attirances pour les hommes, ou à une possible transidentité ? Nous n'en saurons rien. Reste que dans ses Mémoires, le conteur danois évoque sa féminité juvénile, et les railleries essuyées lorsqu'adolescent, on le comparaît à une "petite demoiselle". Il confesse au passage sa misogynie  ("Celui qui hait se hait d'abord lui-même", prévenait l'anthropologue, historien et philosophe René Girard) :

J'éprouvais un curieux dégoût pour les filles, elles me faisaient littéralement trembler. L'expression que j'utilisais pour qualifier une chose qui me révulsait était : "Ça fait fille !"

Aussi, ce conte inspiré de l'histoire personnelle d'Andersen, de ses questionnements, de ses interdits, interroge indirectement le genre et les conditionnements genrés, qui agissent comme un fatum. La Petite Sirène veut échapper à sa condition de sirène, à ce corps et à ses attributions. Il faut pour cela qu'elle procède à une mue pour trouver son moi-essentiel. On rejoint là les réflexions de Clarissa Pinkola Estés sur la "femme sauvage", qu'elle développe dans son ouvrage Femmes qui courent avec les loups (2001). Ce livre, qui aborde les contes à l'aune des questions du féminin et de l'altérité, a d'ailleurs été une source d'inspiration pour la metteure en scène Géraldine Martineau, qui avait adapté l'an dernier le texte d'Andersen au Studio-Théâtre. Elle en témoignait dans "La Grande table" en novembre 2018 :

J'ai l'impression que c'est un conte qui nous amène à nous accepter tel qu'on est, parce qu'après dans la deuxième partie, cette petite sirène, quand elle n'a plus rien, quand elle n'a plus sa voix, ne peut plus communiquer : et ça creuse du silence, du malaise. Elle devient l'étrangère, la bizarre, alors qu'à la base elle avait tout pour plaire, et tout pour être. Mais pour moi, la fin est lumineuse, parce qu'elle devient aussi quelque chose auquel elle aspirait : une fille de l'air. Elle a une âme immortelle, elle va voir le monde depuis le ciel, en volant, va être libre... C'était peut être sa nature profonde qui se révèle, et du coup, il faut aller au bout de ses désirs, quoiqu'il en soit.

Laissons le mot de la fin à Pinkola Estés qui, dans Femmes qui courent avec les loups, tisse et tresse ce fil de la nature profonde qui se révèle, en analysant un autre conte d'Andersen écrit plus tardivement, en 1843 : Le Vilain Petit Canard :

La nature sauvage va de l’avant. Elle persévère. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons, c’est quelque chose que nous sommes, de manière innée. Quand il nous est impossible de nous développer, nous persistons jusqu’à ce que ce soit possible. Nous avons beau être coupées de notre vie créatrice, ou rejetées par une culture ou une religion, ou exilées par notre famille, un groupe, ou sanctionnées pour nos actes, nos pensées, nos sentiments, notre vie intérieure sauvage continue, et nous avec elle.