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Etat islamique : "L'appareil de propagande est détruit, mais son message a infecté le globe"

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Lundi 29 avril, Abou Bakr al-Baghdadi tentait, dans une mise en scène dépouillée, de rassembler les militants islamistes. Une image rare d'un leader affaibli.
Lundi 29 avril, Abou Bakr al-Baghdadi tentait, dans une mise en scène dépouillée, de rassembler les militants islamistes. Une image rare d'un leader affaibli.
© AFP

Entretien. Pour Asiem El Difraoui, politologue spécialiste de la propagande islamiste, la dernière vidéo du leader de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, marque le déclin d'un appareil de production mais aucunement l'effacement du message. Le virus islamiste alimente désormais une lutte clandestine sans frontières.

Asiem El Difraoui est docteur en sciences politiques à Sciences Po Paris, spécialiste du monde arabe et de la propagande djihadiste. En 2013, il a signé un ouvrage qui fait toujours référence : Al-Qaida par l'image. La prophétie du martyre (PUF, Proche-Orient).

Le politologue revient sur la diffusion, lundi sur internet, d’une nouvelle vidéo montrant Abou Bakr al-Baghdadi, leader du groupe Etat islamique. Un événement d’autant plus marquant, après la défaite militaire en Syrie du "califat" islamique autoproclamé, qu’Al-Baghdadi s’est toujours fait rare à l’image, sa dernière apparition, dans une mosquée à Mossoul, datant de 2014.

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Biographie du chef du groupe Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi.
Biographie du chef du groupe Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi.
© AFP - Gal Roma / David Lory

Pourquoi le groupe Etat islamique a-t-il décidé de diffuser cette vidéo, et pourquoi aujourd’hui ? 

Le timing est assez révélateur. Abou Bakr al-Baghdadi veut rallier les troupes qui lui restent, en Irak et en Syrie, mais surtout à l'étranger. Peut-être les attentats du Sri Lanka marquaient-ils l'occasion de montrer, avec cette vidéo, que l'Etat islamique va continuer à exister, même s'il n'est plus une puissance territoriale.

Dans cette vidéo, on voit quelqu'un lui apporter des dossiers sur lesquels on peut lire des noms de pays, la Turquie et le Yémen notamment. Des pays où le groupe Etat islamique (EI) va continuer sa lutte ?

L'EI va continuer la lutte comme organisation clandestine. Et les djihadistes ont une grande tradition en la matière, beaucoup d'expérience de la guérilla et des attentats. Ils veulent nous faire peur. Si je crois qu’il ne faut pas paniquer, je pense qu’on ne devrait pas non plus crier victoire. Le "califat" est détruit mais la menace persiste, comme on l’a vu au Sri Lanka. Bien d’autres pays sont vulnérables. Dans de grandes zones comme le Sahel, l'EI essaie de se recomposer, et il ne menace pas uniquement les populations locales mais aussi les Occidentaux. L'EI dit clairement "malgré les revers militaires, nous allons persister et recréer le 'califat'".

En 2014, lors de sa dernière apparition en vidéo, Abou Bakr al-Baghdadi annonçait dans une mosquée, devant un public de fidèles, la naissance d'un "califat" au Levant.
En 2014, lors de sa dernière apparition en vidéo, Abou Bakr al-Baghdadi annonçait dans une mosquée, devant un public de fidèles, la naissance d'un "califat" au Levant.
© AFP - AL-FURQAN MEDIA / ANADOLU AGENCY

Avec ce film, Al-Baghdadi, le pseudo-calife, ne veut pas uniquement rallier ses troupes et nous terroriser. Il veut aussi entrer dans la grande épopée djihadiste, une lutte des "forces du Bien" - les djihadistes se définissent comme tels -, contre tous les autres, les "forces du Mal". Dans le souci d'assurer une certaine légitimité historique, comme Ben Laden avant lui. D’ailleurs, Al-Baghdadi admire Oussama Ben Laden. Les militants de son mouvement aussi.

Même si le pseudo Etat islamique est aujourd'hui en compétition avec Al-Qaïda ?

Dans toute la propagande de Daech, de leurs nombreux films à leur magazine de propagande Dabiq, qui a cessé de paraître, on trouve des articles de photos de Ben Laden. Il y a clairement un vrai culte au sein de toute la mouvance djihadiste pour Ben Laden. Chacun de ses groupuscules, même s'ils sont souvent des frères ennemis, voient en Ben Laden l’une des figures de la grande épopée djihadiste.

La mise en scène est très étudiée…

Oui, tout cela est très étudié, autour de codes visuels bien établis. La barbe teinte en rouge avec du henné, un turban sur la tête, comme on l'a vu chez des dizaines d'autres chefs djihadistes. La Kalashnikov, un symbole très important dans toutes les vidéos du genre depuis maintenant plus de trente ans. Mais si le caractère rudimentaire de la mise en scène rappelle les vidéos de Ben Laden, il annonce aussi une forme de bonne nouvelle, si je puis dire. Il révèle que l'appareil de propagande de Daech, ce studio de la terreur qui, pendant deux années, sortait plusieurs vidéos très sophistiquées chaque jour, semble détruit.

On est loin du "califat 2.0", comme on l'a présenté par le passé…

On est loin de la production des trois dernières années, mais il faut se méfier. Les djihadistes, et spécialement Daech, ont créé un corpus de propagande qui, même si on le trouve de plus en plus difficilement sur internet, est sauvegardé par des milliers de sympathisants autour du monde. La propagande a déjà infecté le globe, et tous sont prêts à ressortir ces vidéos.

Et c’est bien ce que l’EI cherche à faire : les convaincre par la propagande que malgré la disparition du "califat", la "lutte" peut continuer sous d’autres formes. Avant Noël, déjà, ils avaient par exemple publié des images incitant les jeunes Européens à commettre des attentats contre les chrétiens. Je ne me souviens tout particulièrement d'un photomontage où l'on voyait un combattant vêtu en noir devant le Vatican appelant à s’en prendre aux chrétiens et aux faux musulmans partout au monde.

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