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"Etat profond" : du complotisme à la prise d'otage, retour sur quelques usages d'une expression inflammable

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Continuum ou confiscation ? Emmanuel Macron a soulevé la question de l'autonomie de la diplomatie française en 2019.
Continuum ou confiscation ? Emmanuel Macron a soulevé la question de l'autonomie de la diplomatie française en 2019.
© Getty - Ina Fassbender

La traduction du "deep state" à l'usage très répandu aux Etats-Unis a franchi les frontières complotistes pour irriguer jusque chez Emmanuel Macron. Le signe que l'Etat profond est une réalité bien de chez nous, ou plutôt un épouvantail utile pour jouer un coup à plusieurs bandes ?

Vue de loin, l’expression “Etat profond” vous fait peut-être l’effet d’un bon mot sarcastique ou d’une vanne qui serait rentrée dans le langage courant ? Sauf que, vu de près, cette version ramassée et efficace du “On nous cache tout, on ne nous dit rien” a tellement voyagé qu’elle essaime désormais dans des contrées plus vastes. Et gagne du terrain. Début septembre, le deuxième numéro de la revue de Michel Onfray, Le Front populaire, hissait l'expression en Une, associée à une liste de noms parmi lesquels on retrouve Jacques Sapir, Pierre-André Taguieff, Philippe Douste-Blazy ou encore, Didier Raoult. Sous-titre : “Le vrai pouvoir à abattre”

Les mots “Etat profond” embarquent l’idée qu’il existerait un réseau parallèle de décision, et finalement que le pouvoir authentique niche du côté d’un centre névralgique parallèle, et surtout dissimulé. C’est-à-dire, une forme de pouvoir officieux, donc peu susceptible de rendre des comptes à la collectivité. En somme, quelque chose de l’ordre d’un bras d’honneur à la démocratie et à la transparence requise par l’Etat de droit. Jusqu’à récemment, l’expression braconnait peu sur les terres du débat intellectuel ou dans les sphères légitimes du pouvoir. On la croisait beaucoup plus du côté de l’archipel complexe et pas toujours très lisible du complotisme, que dans la bouche de personnalités réputées penser la politique, ou la faire. Mais depuis tout juste un an, le champ lexical a bougé : en août 2019, Emmanuel Macron en personne a fait sienne l’expression sulfureuse. C’était au G7, et le Président français s’y est repris à plusieurs fois en l’employant devant des journalistes.  Cette semaine-là, il a par exemple mobilisé l’expression “Etat profond” dans une conférence de presse aux journalistes accrédités “presse présidentielle”. Exemple :

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On parle souvent d’État profond lorsqu’il s’agit du ministère des Affaires étrangères et de celui des Finances, mais il est autrement plus puissant dans les domaines de la Santé ou de l’Éducation nationale.

Puis, à toutes fins utiles, l’explication de texte, relayée par de nombreux médias : 

Je ne veux pas être l’otage de gens qui négocient pour moi.

Dire la prise d'otage

A l’époque, de nombreux journalistes ont souligné la part de transgression à voir un président de la République en exercice attiser l’idée, très inflammable, d’un circuit de décision parallèle qui serait devenu tellement puissant qu’il faudrait le nommer, et le combattre. Dans la foulée du même G7, des conseillers de l’Elysée poursuivaient l’exégèse avec une analogie frappante, mais tout aussi explosive :

L'administration, ce sont les meubles. La politique, c'est la poussière. Les gouvernements et les élus passent, mais l'administration, elle reste. Et parfois, quand le président demande à ce que le mur soit peint en blanc, derrière il sera peint en beige.

La formule, répercutée par exemple par BFM à l’époque, a le mérite de faire mouche. Elle a aussi sans doute aussi le pouvoir incandescent de faire frémir dans les chaumières. Elle correspond au fond à ce que Guillaume Erner, dans son Humeur du matin, sur France Culture, nommait fin août 2019, juste après ce G7, “la manière légitime pour le pouvoir légitime d’être complotiste” :

Dénoncer un complot, c’est complotiste ; dénoncer l’état profond, c’est profond.

2 min

Emmanuel Macron n’est certes pas le premier chef d’Etat à enfourcher l’expression : à l’échelle de toute la planète, la notoriété de l’Etat profond doit tout à Donald Trump, qui en fait un usage massif. Sans qu’on voie toujours exactement ce que le président américain entend saisir à travers ces termes finalement vagues qui peuvent désigner, au choix, la bureaucratie ou la technocratie, des lobbies incrustés dans l’appareil d’Etat, ou encore la diplomatie. C’est le propre de cette expression que d’être floue et de ratisser large : elle permet à qui voudra se faire peur d’imaginer le pire, quel qu’il soit. Et d’attiser quelques pulsions naturelles du côté de la souveraineté populaire qui se trouverait fatalement bafouée par les rouages bien huilés de ce pouvoir parallèle et caché, qui ne ressortirait pas d’elle mais d’une sorte de circuit autogéré qui échapperait totalement aux élus.

A l’origine, c’est-à-dire dans les années 60 quand l’expression commence à essaimer, “l’Etat profond” a pu désigner un groupe très distinct en des circonstances autrement plus précises : il s’agissait à l’époque des services secrets turcs pensés explicitement pour assurer la continuité de l’Etat. Un “Etat dans l’Etat”, en somme, dans lequel Mustapha Kemal s’assurait au lendemain de la Grande guerre et à la chute de l’Empire Ottoman, une stabilité. Le chercheur Tancrède Josseran nous apprend que c’est la Guerre froide qui accélèrera la mise en place de cette “hiérarchie parallèle” à même de faire respecter les intérêts nationaux à tout prix - y compris hors des clous de la loi.  Dire “Etat profond” soixante-dix ans plus tard ailleurs dans le monde, c’est toujours entreprendre de dénoncer la confiscation du pouvoir et des mécanismes de décision. Mais c’est aussi tremper le bout du pied dans un étrange pédiluve à l’entrée du grand bain complotiste. 

Fugue sémantique

Car même si, devant la conférence annuelle des ambassadeurs et les ambassadrices en 2019, le même Emmanuel Macron sommait le gratin de la diplomatie de prendre acte de ses décisons en citant “les théoriciens étrangers” qui pointent les logiques de l’Etat profond… “l’Etat profond” appartient en fait fort peu à la sphère des idées et des théories. L’expression saisit d’abord un fantasme, qui voyage d’autant plus commodément que les sciences sociales s’en sont encore mollement emparées par exemple. Même en cherchant longuement, on trouve très peu de travaux pour retracer ne serait-ce que la genèse de l’expression en français, ou même sa grande soeur en anglais, “deep state”. Pour l’essentiel, on trouve des interviews du sociologue Gérald Bronner, qui a pu éclairer ici ou là cette expression qui, pour lui, a fait “une fugue sémantique”, pour être finalement “absorbée par les conspirationnistes”. Pour lui la grande fragilité de cette imaginaire de l’Etat profond est de croire (ou de faire croire) qu’il y aurait une intentionnalité dans la prise d’otage des leviers de décision et de pouvoir :

La naïveté de la théorie conspirationniste de l’Etat profond est de supposer, par une lecture monocausale, que ces contre-pouvoirs vont tous dans le même sens, qu’ils se concertent. C’est le biais d’intentionnalité : attribuer quelque chose à des groupes non constitués, qui à ma connaissance ne se réunissent pas. Il donne lieu à toute une série de croyances et de fantasmes.

Hubert Védrine l’utilise lui aussi à l’occasion, pour désigner la mangrove étatique étatsunienne par exemple et ses circuits de décision. Ou pointer le danger que peut représenter Donald Trump. Quand on reprend cet interview d’Hubert Védrine au magazine Jeune Afrique début janvier 2019, on est frappé de voir que le terme semble tout bonnement aller de soi. Il ne fait pas même l’objet d’une déconstruction. Posé là tout simplement, il semble à peu près délesté de sa charge subversive : “L’État profond américain, qui n’a jamais osé s’attaquer de front à la puissance chinoise, a préféré garder la Russie dans le rôle (exagéré) de menace principale. Cela nous a conduits à des relations encore plus mauvaises que pendant la guerre froide. C’est absurde.” Étonnant de la part de celui qui fut à la fois ancien ministre des Affaires étrangères et cet ancien cacique de la haute fonction publique, secrétaire général de l’Elysée de 1991 à 1995 ? Finalement, cet usage à basse intensité pousse à s’interroger sur qui l’emploie davantage que sur ce qu’il peut bien désigner au juste.

Aux Etats-Unis, le terme a voyagé de la droite à la gauche, avant le match retour puisque c’est plutôt le camp démocrate qui l’utilisait par exemple du temps où la Maison Blanche était occupée par Ronald Reagan. Mais en France, on peut se demander si finalement sa banalisation dans les sphères politiques et intellectuelles ne témoigne pas, aussi, d’une familiarité à la culture militaire. Voire d’une acculturation ordinaire à la façon qu’a l’armée de saisir les rapports de force, et de nommer la real politik ? Quand on cherche à remonter le fil des occurrences de l’expression en français, on est frappé, en effet, de voir que les revues de défense en français sont, de loin, celles qui l’utilisent de plus longue date.

Rappeler la place des réseaux kémalistes et du poids de l’armée sur le pouvoir dans la Turquie d’après-guerre relève directement de cet usage. Mais à quel carburant la transgression d’Emmanuel Macron en marge du G7 2019 se nourrit-elle au juste ? Ce jour-là, il pointait d’abord ses difficultés à faire acter par la diplomatie française sa main tendue à Vladimir Poutine. Or on notera quand même que ce n’est pas “diplomate” qu’il a utilisé pour stigmatiser les velléités de cavalier seul du Quai d’Orsay. Mais plutôt le mot “bureaucrate”.