États-Unis : Facebook, Twitter et TikTok éliront-ils le Président ?

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États-Unis : Facebook, Twitter et TikTok éliront-ils le Président ?

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Les réseaux sociaux, principale source d'information pour les électeurs américains à la veille de l'élection présidentielle
Les réseaux sociaux, principale source d'information pour les électeurs américains à la veille de l'élection présidentielle
© Getty - SOPA Images

#USA2020. A compter de ce 1er septembre, nous donnons la parole chaque semaine à John Villasenor, enseignant à UCLA et membre du think tank Brookings Institution, sur l'influence des réseaux sociaux dans la campagne électorale américaine, à quelques semaines du scrutin du 3 novembre.

Les deux candidats à la présidentielle américaine, Donald Trump et Joe Biden, ne mènent pas la même campagne. L'un - l'ancien vice-président démocrate - s'est fait discret, notamment en raison de son confinement. L'autre - le président républicain élu en 2016, est resté omniprésent sur la scène publique, notamment en organisant des meetings, mais aussi et surtout en occupant les réseaux sociaux. Derrière les tweets de Donald Trump se cache l'un de ses plus fidèles collaborateurs, Dan Scavino Jr. Scavino qui était déjà aux côtés de Donald Trump lors de sa précédente campagne. 

Twitter, mais aussi Facebook sont submergés de messages pro-Trump. Et aujourd'hui un nouveau réseau apparaît dans le paysage politique : TikTok. C'est notamment là que les anti-Trump se sont le plus exprimés ces dernières semaines. Ce réseau vidéo dénoncé par Donald Trump car détenu et "manipulé" par la Chine. 

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Cette campagne américaine est tellement hors normes que nous donnerons la parole chaque semaine à un expert qui décrypte l'actualité  politique sur les réseaux sociaux. Pour commencer : John Villasenor, directeur de l'Institut de Technologie, Loi et Politique à UCLA (Université de Californie à Los Angeles), professeur et expert à la Brookings Institution.

John Villasenor,  professeur à UCLA et expert à la Brookings Institution
John Villasenor, professeur à UCLA et expert à la Brookings Institution
- John Villasenor

Les changements sont colossaux ces dix dernières années en matière de nouvelles technologies. Que retenez-nous de plus flagrant ? 

On prend cela pour acquis mais nos smartphones sont extrêmement plus perfectionnés et permettent de nombreuses actions qui n'étaient pas possibles il y a encore peu. Par exemple, nous sommes totalement habitués à regarder des vidéos YouTube sur nos téléphones, mais on ne pouvait pas le faire aussi aisément il y a même moins de dix ans. 

Aujourd'hui, selon une étude de 2019 du Pew Research Center, une organisation très respectée et fiable ici aux Etats-Unis, 71% des adultes américains utilisaient Facebook, et 52% obtenaient leurs infos via Facebook, 74% utilisaient YouTube et 28% obtenaient leurs news via YouTube. Il y a seulement quatre ans, la proportion d'adultes qui regardaient les réseaux sociaux était de seulement 44%. Ce chiffre est monté à 54% en 2019 ! Et on peut s'attendre à ce que ce soit encore plus élevé en 2020. 

Les réseaux sociaux ne servent plus du tout uniquement à connecter des amis entre eux, mais ils permettent surtout aux gens de s'impliquer dans ce qui se passe autour d'eux dans le monde entier et à obtenir leurs informations. Tout ceci a un impact profond sur la société y compris bien sûr sur la politique.

Quelles sont les différences fondamentales entre les réseaux sociaux et les médias traditionnels comme la télé, la presse écrite, la radio ? 

La dynamique est très différente. Si l'on regarde la période pré-numérique, un nombre assez limité de supports distribuaient les infos. Aujourd'hui tout le monde est un média. Je suis autant capable d'envoyer un tweet que n'importe quel politicien, aussi connu qu'il soit. 

Si on voit le verre à moitié plein, on peut dire que cela a démocratisé l'éco-système de l'information, où ce n'est plus un petit nombre d'institutions qui contrôlent tout. Mais si l'on regarde le verre à moitié vide, on peut dire que cela a créé un éco-système de mauvaises informations voire de fausses informations. Faire le tri dans tout cela est l'un des plus grands défis de l'avènement des réseaux sociaux. 

Les politiciens évidemment ont plus d'impact que vous et moi par exemple. Mais grâce aux réseaux sociaux, notre voix aussi peut être véhiculée et atteindre nos cibles. Nous avons aussi un porte-voix puisque nous avons la possibilité de filmer et transmettre dans le monde entier des informations que nous ne pouvions pas communiquer il y a vingt ans. 

Quel politicien a été le premier à réaliser l'importance et l'impact des réseaux sociaux ? 

Je ne sais pas qui l'a vraiment fait le premier mais il est sûr que l'équipe du sénateur Barack Obama a très vite compris l'importance des réseaux sociaux pour la campagne présidentielle de 2008. A cette époque, c'était très novateur.   

► LIRE : Obama et la puissance des réseaux sociaux et de la technologique (Stanford University, en anglais)

Maintenant, c'est un sujet central : tout politicien, qu'il soit en campagne ou en poste, sait qu'il faut avoir une stratégie robuste sur les réseaux sociaux. Ce n'est plus une option.

Il n'y a pas beaucoup de personnes dans les staffs politiques. Un politicien n'a besoin que d'une ou deux personnes pour que ça marche. Et même les politiciens les plus en vue n'ont pas une équipe de dizaines et dizaines de personnes. Ensuite, il y a les politiques les plus influents. Par exemple si vous êtes candidat à la présidentielle, vous passez des contrats avec des sociétés extérieures qui travaillent avec vos équipes sur le dispatching de vos informations. 

Un dicton dit "une photo vaut mieux que 1 000 mots". Cela se confirme sur les réseaux sociaux...

Ce qui a changé même ces cinq dernières années, c'est la manière dont nous pouvons non seulement enregistrer mais aussi disséminer des vidéos. Par exemple, ce sont des vidéos qui ont pu mettre en lumière des inégalités sociales ces dernières mois aux Etats-Unis. 

Trente ou quarante ans auparavant, on voyait les photos dans la presse. Ces photos étaient prises par des professionnels. Mais aujourd'hui, tout le monde est photographe et les photos et les vidéos qui font le plus la une aujourd'hui sont justement prises par des amateurs avec leur appareil photo, en l'occurrence leur smartphone. 

L'immédiateté des vidéos leur donne un avantage sur la photo. Sauf que le plus grand danger est de sombrer dans les fausses nouvelles. L'expansion de nouvelles technologies fonctionne toujours de la même manière. Il y a évidemment un énorme progrès, mais elle est aussi accompagnée d'inquiétudes : la plus grande, ce sont les fake news. Comme il est très facile pour tout le monde de disséminer des  informations, il est également très facile de disséminer de fausses informations. Ce peut être des vidéos manipulées (comme les deep fakes) et c'est le plus grand défi que tout l'éco-système de l'information doit relever.

Peut-on dire que les politiques manipulent les masses via les réseaux sociaux ? 

Les politiques ont toujours essayé de retourner les citoyens quel que soit leur moyen de communication. C'est arrivé avec la presse écrite, puis avec la radio. Aujourd’hui, c'est la vidéo et les réseaux sociaux.  

Certains politiciens tentent de transmettre leurs messages de la manière la plus directe et la plus éthique qui soit sans tenter de manipuler avec de fausses infos mais plutôt en transmettant leurs messages. Puis il y a ceux qui ont moins d'éthique et exploitent ces mécanismes pour créer des informations trompeuses. Cela a toujours existé. 

Par exemple, quand vous êtes électeur, vous recevez des quantités de messages, d'articles sur Facebook, en fonction de vos centres d'intérêt. Cela peut-il changer votre vote ? 

Oui, tout à fait. Des milliers de tweets sont envoyés dans le monde chaque seconde. Personne n'a la possibilité bien entendu de voir tous ces messages. Idem sur toutes les autres plateformes. La masse d'information est colossale. Donc, ce qu'on voit sur toutes ces plateformes est agrégé par des algorithmes qui décident à notre place mais en fonction de ce que l'on est censé aimer. Et ce que les algorithmes décident a un énorme impact pour modeler l'opinion publique. C'est l'aspect le plus complexe de ces technologies émergentes. 

C'est justement ce qui s'est passé au Brésil. Peu de manifestations pro-Bolsonaro dans les rues mais des réseaux sociaux très chargés (en l'occurrence WhatsApp) et finalement Bolsonaro élu.

Oui, au Brésil il n'y a pas eu de débats télévisés traditionnels et Bolsonaro s'est reposé sur les réseaux sociaux. Son élection prouve l'impact énorme de ces technologies. C'est carrément devenu le seul moyen de s'informer.

L'invité innovation
12 min

Est-ce ce qui se passe maintenant aux Etats-Unis pour la campagne présidentielle du 3 novembre prochain ? 

Non, car nous avons tout de même une très forte couverture de la campagne présidentielle par les médias traditionnels, mais aussi par les sites internet de ces médias traditionnels. Mais en même temps, il est vrai que l'on peut faire le parallèle avec le Brésil car les candidats mènent une campagne spécifique sur les réseaux sociaux, et cette campagne va jouer un rôle essentiel. Je pense que c'est pour cela qu'il est devenu très difficile de prédire un résultat.

Vous diriez que Trump a eu une bonne idée de tweeter autant ? 

C'est sans précédent. Bien sûr, le président américain est toujours sur le devant de la scène mais cette fois-ci c'est sans précédent. Encore faut-il regarder le type de messages que Donald Trump veut faire passer. Son style ne va pas convaincre des électeurs qui n’adhèrent pas à sa cause. Ce qu'il tweete semble destiné à ceux qui sont déjà déterminés à voter pour lui. Donc en tweetant autant, d'un point de vue purement stratégique, je ne pense pas que cela serve à grand chose car cela ne va lui rapporter de nouveaux électeurs. 

En fait, cela lui permet plutôt de consolider sa base. Il fait de ces réseaux sociaux l'un de ses outils essentiels et s'affranchit de toute relation avec les médias traditionnels qu'il critique tant. Et ceci c'est une stratégie. 

L'Invité(e) des Matins
36 min