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Etats-Unis : la campagne électorale permanente

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Seize mois avant l'élection présidentielle américaine de 2020, les candidats démocrates débattent en direct le 27 juin 2019 à Miami en Floride.
Seize mois avant l'élection présidentielle américaine de 2020, les candidats démocrates débattent en direct le 27 juin 2019 à Miami en Floride.
© AFP - Saul Loeb

Entretien. L'élection présidentielle américaine aura lieu le 3 novembre 2020 mais la campagne électorale bat déjà son plein : le système politique a été conçu ainsi par les pères fondateurs mais la tendance s'est accentuée ces dernières années. Entretien avec Laurence Nardon, chercheuse à l'Ifri.

L'élection est terminée, vive l'élection ! Aux Etats-Unis, les cycles électoraux se succèdent à un rythme effréné. Tous les quatre ans pour élire le président, tous les deux ans pour les législatives et tous les ans pour des scrutins locaux. La campagne électorale de 2020 est déjà lancée avec une nouvelle série de débats chez les démocrates ce mardi et mercredi. Les rédacteurs de la constitution de 1787 l'ont voulu ainsi, mais cette année la tendance est accentuée : face à Trump, les démocrates sont partis en campagne très tôt. Le déplafonnement des budgets de campagne incite aussi les candidats à ne jamais se reposer.

Entretien avec Laurence Nardon, reponsable du programme Amérique du Nord à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

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L’élection présidentielle américaine a lieu le 3 novembre 2020, dans quinze mois, mais la campagne bat déjà son plein : pour quelles raisons ?

Dans le système américain, les élections ont lieu en permanence : c'est le système fédéral qui veut ça. D'une manière générale, le premier mardi de novembre sert à la tenue des élections, et ce chaque année, même si les médias français n'en parlent pas. On élit par exemple le shérif, les élus du conseil de l'école primaire, on tranche des questions par référendums. Les élections législatives du Congrès ont lieu tous les deux ans - la totalité de la Chambre des représentants et un tiers du Sénat - et l'élection présidentielle se déroule tous les quatre ans. 

C'est donc un rythme électoral extrêmement rapide avec des mandats assez courts. Ce système a été conçu comme cela car le régime américain est un système présidentiel avec une séparation très stricte des pouvoirs. Si les chambres changent de couleur politique lors d'une élection de mi-mandat, le président et le gouvernement ne changent pas, il n'y a pas de cohabitation. La conséquence est que le gouvernement peut se bloquer facilement, c'est ce qu'on appelle le "gridlock". Mais dans l'esprit des rédacteurs de la constitution, ce blocage devait être surmonté grâce à l'esprit de compromis des élus - qui fait défaut aujourd'hui car les Etats-Unis sont très polarisés - ou par la fréquence des élections.

Pour les anglophones : vidéo d'Antonin Scalia, juge à la Cour suprême de 1986 à 2016, où il explique que le système américain a été conçu pour qu'il y ait des blocages ("gridlocks") par ceux qui ont écrit la constitution.

Ce phénomène de campagne permanente s'est-il accentué ces derniers temps ? Les premiers candidats démocrates ont commencé à se déclarer en janvier 2019, soit 21 mois avant l'élection présidentielle.

Oui et non. Ces candidatures précoces existent depuis quelques décennies mais cette année, le parti démocrate sort d'une période de gel qui a duré une trentaine d'années : à la fois sur les personnes et sur les idées. Depuis les années 90, le parti était aux mains du clan Clinton et suivait une idéologie très libérale, dans la lignée des "new democrats" des années 80, qui avaient renoncé à un Etat puissant et régulateur pour devenir quasiment reaganiens. 

D'autre part, après Bill Clinton (président de 1993 et à 2001), le parti préparait la candidature d'Hillary Clinton, battue par Obama aux primaires en 2008 et battue en 2016 par Trump. Pendant toute cette période, les nouvelles générations de démocrates n'ont pas pu émerger ou être sélectionnées et aujourd'hui, vous avez un nombre exceptionnel de candidats - plus d'une vingtaine - car ils n'ont jamais pu être pré-sélectionnés ces dernières années. De plus, ils ont des idées très diverses car le dogme libéral a sauté depuis la crise financière de 2008 : on assiste à une efflorescence d'idées et certaines sont radicales, il suffit de voir l'émergence de figures comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio Cortez qui se revendiquent socialistes. 

Tout cela a fait que les candidats ont voulu se mettre en ordre de bataille assez tôt. C'est un peu le même phénomène qu'en 2015 dans le camp républicain où le nombre d'aspirants était très important. Il a fallu du temps pour trancher une ligne et trouver un candidat. Aujourd'hui, le parti démocrate a trop de personnes, trop de programmes, trop d'idées !

À lire : "Socialiste" : comment ce mot vénéneux pendant un siècle est devenu porteur aux Etats-Unis

Cette campagne électorale permanente est-elle un sujet de débats ou d'inquiétudes ? Pour gouverner sereinement, il faut un peu de temps.

Pas vraiment non. Aux Etats-Unis, culturellement, il y a l'idée que les choses se font vite quand on veut et il n'y a pas cette idée qu'il faut du temps pour installer les réformes, comme en France. En revanche, les Américains débattent beaucoup de la question de la levée de fonds. L'histoire du financement électoral est marquée par des allers et retours entre plus ou moins de contrôle. Actuellement, la période est à un laxisme terrible depuis un arrêt de 2010 de la Cour suprême (Citizens united vs Federal electoral commission) qui a décrété que les entreprises étaient assimilées à des personnes du point de vue de la constitution. Or, en vertu du droit à la liberté d'expression, elles ne peuvent pas être limitées dans cette liberté et ont le droit de faire des dons d'un montant illimité, sans aucun plafond. 

Cette décision de la Cour suprême a eu un impact énorme sur la conduite des campagnes et sur le fait qu'elles soient permanentes puisque du coup, les candidats peuvent engranger énormément d'argent. En 2016, Hillary Clinton avait reçu en tout plus d'un milliard de dollars. Mais à partir du moment où il n'y a plus de limite, les candidats entrent dans une course en avant : le personne politique est en permanence en levée de fonds. Une étude avait ainsi montré que les élus du Congrès passaient la moitié de leur temps à chercher des dons, aux dépens de leur travail parlementaire...

Pour le coup, ce sujet pose problème à beaucoup d'Américains et suscite de nombreux débats. Mais cette évolution risque de durer car les derniers juges nommés à la Cour suprême l'ont été par Donald Trump et sont en accord avec cette dérégulation électorale.

A-t-on une vague idée de la date à laquelle on connaîtra le candidat démocrate face à Trump ?

Ils sont encore 23 candidats mais le nombre va régulièrement diminuer avec les débats publics : les premiers ont eu lieu fin juin, les seconds fin juillet et les prochains sont prévus en septembre avant d'autres encore à l'automne. A partir de février 2020, on entrera dans le processus des élections primaires dans les états : les premiers résultats vont alors donner une dynamique à certains candidats et inciter d'autres à jeter l'éponge. Cette course s'achèvera avec l'investiture du candidat démocrate en juillet 2020 à Milwaukee.

En savoir plus : Trump, Républicains et Démocrates en campagne pour les élections pésidentielles de 2020