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États-Unis : le fossé béant entre pro et anti-Trump

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Barack Obama et Donald Trump à bonne distance, le 20 janvier 2017 à Washington, lors de la cérémonie d'investiture du Président républicain.
Barack Obama et Donald Trump à bonne distance, le 20 janvier 2017 à Washington, lors de la cérémonie d'investiture du Président républicain.
© AFP - Scott Olson / Getty images north america

Les réflexes partisans ont la peau dure aux États-Unis et même une pandémie ne les empêche pas. L’unité nationale est introuvable et les divisions sont profondes entre démocrates et républicains : la polarisation de la vie politique apparue dans les années 90 est devenue fracture avec Trump.

Les débats peuvent être vifs en démocratie et même en cas de crise, l’unité nationale n’est pas une fin en soi. Mais aux États-Unis, la violence de l’opposition entre républicains et démocrates a atteint un niveau sans précédent ces dernières années. Elle est la conséquence d’une stratégie choisie par Donald Trump, qui lui a permis de gagner la Maison Blanche en 2016, mais la tendance est plus ancienne : théorisée par les républicains depuis les années 90. 

La “Révolution républicaine” face à Bill Clinton

“Jusque dans les années 90, il arrivait régulièrement que des élus démocrates votent pour des textes de loi des républicains, et inversement. La fidélité au parti n’était pas quelque chose de central”, explique Pap Ndiaye, professeur des universités à Sciences Po Paris et spécialiste de l’histoire des États-Unis. “Mais on a constaté à cette époque un durcissement des oppositions entre les deux partis”.

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Tout change aux élections de mi-mandat de novembre 1994, deux ans après la victoire du démocrate Bill Clinton à la présidence. Les républicains font basculer les deux chambres du Congrès dans leur camp : le Sénat et la Chambre des représentants, qui était à majorité démocrate depuis quarante ans. Cette reconquête permet à un nouveau leader républicain d’émerger : Newt Gingrich, qui devient président de la Chambre des représentants avec une ligne dure. C’en est fini des arrangements et des compromis, l’élu de Géorgie promet une guerre sans relâche contre les démocrates et la gauche en général. Dans son esprit, cette gauche est devenue trop dominante aux États-Unis depuis les années 60 et il convient de mener une bataille culturelle.

Newt Gingrich lors du discours sur l'état de l'union de Bill Clinton le 27 janvier 1998 au Congrès. À sa droite, le vice-président Al Gore.
Newt Gingrich lors du discours sur l'état de l'union de Bill Clinton le 27 janvier 1998 au Congrès. À sa droite, le vice-président Al Gore.
© Getty - David Hume Kennerly

Gingrich a théorisé un durcissement très dur et même sectaire des républicains, qui portent une responsabilité très importante dans cette évolution de la vie politique depuis les années 90.                
Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences Po Paris.

L’effet Obama

Mais l’élection d’Obama est aussi un moment de radicalisation de la droite américaine avec un mouvement anti-impôts qui émerge en 2009 : le Tea Party, référence à la “Boston Tea Party”, une révolte contre les taxes imposées par la Grande-Bretagne aux colonies américaines et un prélude à la révolution et à l’indépendance des États-Unis. “Mais au delà de cela, il s’agissait aussi d’une remise en cause radicale de la présidence Obama, y compris pour des raisons racistes”, ajoute Pap Ndiaye. “Le Tea Party a eu une influence considérable sur le parti républicain et a fait monter une nouvelle génération d’élus encore plus durs que Gingrich ne l’avait été dans les années 90”.

Meeting du Tea Party le 29 octobre 2010 à Reno (Nevada). Sur sa pancarte, cette militante a écrite : "Battez-vous pour l'Amérique ou regardez là mourir".
Meeting du Tea Party le 29 octobre 2010 à Reno (Nevada). Sur sa pancarte, cette militante a écrite : "Battez-vous pour l'Amérique ou regardez là mourir".
© AFP - Bill Pugliano

Aux élections de mi-mandat de 2010, beaucoup d’entre eux accèdent au Congrès, balayant parfois des républicains installés depuis des décennies et considérés comme trop modérés ou trop centristes au goût de ce nouvel électorat, très militant et mobilisé. “On observe alors un changement des habitudes à Washington”, note Pap Ndiaye. 

Il existait des habitudes très anciennes de sociabilité, y compris entre démocrates et républicains : on pouvait se retrouver pour le déjeuner, un dîner, une partie de golf… Y compris pour régler pour des différends politiques. Mais les élus du Tea Party rejettent en bloc ces traditions. Et cette acrimonie à l’égard des démocrates ne s’explique pas seulement par la politique d’Obama, qui n’était pas non plus une politique révolutionnaire. Il y avait un arrière fond tout à fait raciste.

Et cette nouvelle donne n’est pas due qu’à un basculement des électeurs du parti républicain. Le durcissement des positions s’explique aussi par la mobilisation d’un nouveau public : les chrétiens évangéliques, qui avaient pendant longtemps dédaigné les élections. Cet électorat a été l’une des clefs de la victoire de Donald Trump en 2016 ; une victoire acquise avec un nouveau “type” de candidat, beaucoup moins consensuel et centriste que les deux précédents - McCain et Romney, tous deux battus par Obama en 2008 et 2012. “ce faisant, le parti républicain s’est énormément éloigné de son modèle historique, y compris sous Reagan”, complète Pap Ndiaye. Avant Trump et le Tea Party, “le parti républicain demeurait un parti conservateur plutôt classique, lié aux milieux d’affaires. Mais aujourd’hui, c’est un parti républicain extrêmement agressif et déterminé à revenir sur des acquis politiques hérités des années 60 et 70”.

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L’exemple le plus évident de cette évolution s’illustre avec le combat pour abolir le droit à l’avortement, pourtant acquis depuis 1973. “Pour la droite américaine, c’est une question centrale et emblématique des dérives qu’ils dénoncent. L’avortement est pour eux l’un des exemples des évolutions libérales, gauchistes et multiculturelles qui ont défiguré l’Amérique ces dernières décennies”. Aux États-Unis, une expression est souvent utilisée pour décrire ces luttes : les “culture wars”, les “guerres culturelles”, “qui ne sont d’ailleurs pas que culturelles”, poursuit Pap Ndiaye. “En France, on parle plutôt de questions sociétales”. En tout cas, ces sujets cristallisent les oppositions et déchaînent les passions entre les minorités, qui ont peu à peu gagné de nouveaux droits, et l’Amérique qui se considère comme étant blanche, conservatrice et attachée à ce qu’elle pense être les valeurs traditionnelles des États-Unis.

Un parti républicain sur la défensive

Dans ce contexte, certains n’hésitent pas à utiliser le terme de “guerre civile froide”, comme Carl Bernstein, l’un des journalistes à l’origine des révélations sur le Watergate (ici sur CNN), ou encore (de l’autre côté du spectre politique) l'animateur ultraconservateur Rush Limbaugh. Aux États-Unis, l’expression “cold civil war” fait écho à deux faits historiques majeurs : la guerre froide bien sûr, où deux blocs idéologiques radicalement opposés se faisaient face, mais aussi la guerre de Sécession (que les Américains appellent “la guerre civile”) qui a fracturé le pays pendant quatre ans. Même si une vraie guerre semble exclue aujourd’hui, certains font le rapprochement : dans un débat organisé par la Heritage Foundation, un think tank conservateur, l’un des intervenants comparait l’immigration actuelle aux angoisses qui existaient avant la guerre de Sécession. “Lors de l’adhésion d’un nouvel état à l’union, chaque camp (esclavagiste et anti-esclavagiste) craignait que le nouveau venu ne vienne renforcer les rangs de l’ennemi”, déclarait Christopher Caldwell. Le journaliste, auteur d’un ouvrage sur les dangers de l’Islam pour l’Europe, faisait le parallèle avec les immigrants actuels.

Pour autant, si le parti républicain a réussi à gagner la Maison Blanche, rien ne dit qu’il pourra y rester. Le durcissement de la vie politique voulu et entretenu par Donald Trump n’est pas validé par une majorité de la population. L’homme d’affaires devenu président n’a pas gagné le vote populaire en 2016 (il a obtenu 62 millions de voix, contre 65 à Hillary Clinton) et son taux d’approbation dans les sondages a rarement dépassé les 50%. La particularité du système politique américain permet cependant de gagner le pouvoir malgré cela.

Barack Obama et Donald Trump dans le bureau ovale le 10 novembre 2016, peu après l'élection de ce dernier. Ambiance froide, à l'image des relations entre démocrates et républicains.
Barack Obama et Donald Trump dans le bureau ovale le 10 novembre 2016, peu après l'élection de ce dernier. Ambiance froide, à l'image des relations entre démocrates et républicains.
© AFP - Win MacNamee

Pour gagner en novembre 2020, Trump compte donc aussi sur la limitation du droit de vote. “Dans beaucoup d’états, et notamment dans le sud, les républicains restreignent l’accès au vote, officiellement au nom de la lutte contre la fraude”, explique Pap Ndiaye. “C’est toute la question du ‘voter ID’, ces papiers d’identité qu’il faut produire pour aller voter mais qui excluent bien souvent les minorités”, car les démarches sont longues ou coûteuses. “De nombreuses études ont montré que plus la participation est élevée, plus le résultat est défavorable aux républicains”, note aussi l’historien.

Mais cette stratégie est risquée à long terme, pour ne pas dire plus. "En se durcissant, le parti républicain s'est coupée des minorités et des grandes villes", analyse Pap Ndiaye. "Sociologiquement et démographiquement, ce parti est en perte de vitesse". Une défaite de Donald Trump en novembre 2020 pourrait rebattre les cartes et permettre à de nouvelles figures plus modérées d'émerger. Mais pour l'instant, ces dernières attendent leur heure ; à l'ère Trump, il ne fait pas bon contester le leader quand on est républicain.