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États-Unis : que se passe-t-il lors d'une élection serrée ? Les exemples du passé

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L'élection présidentielle de 2000 reste l'une des plus serrées de l'histoire américaine. Ici, une opération de recomptage en Floride où George Bush Jr l'emporta avec 537 voix d'avance sur Al Gore. Une maigre victoire qui lui donna la Maison blanche.
L'élection présidentielle de 2000 reste l'une des plus serrées de l'histoire américaine. Ici, une opération de recomptage en Floride où George Bush Jr l'emporta avec 537 voix d'avance sur Al Gore. Une maigre victoire qui lui donna la Maison blanche.
© Getty - Robert King

Entretien. Joe Biden est crédité d'une large avance dans les sondages pour l'élection présidentielle face à Donald Trump. Pourtant, le scénario d'un scrutin serré dans les états pivots demeure, avec son lot de troubles et de contestations. Retour sur les exemples du passé avec l'historien François Durpaire.

"Too close to call" : c'est l'expression consacrée des chaînes d'information américaines les soirs d'élection lorsqu'un vote est "trop serré pour se prononcer". Cette année, quelques États pivots pourraient de nouveau être concernés (les fameux "swing states" ou "battleground states" en version originale) et le résultat final pourrait se faire désirer. En 2000, il avait fallu attendre plus d'un mois entre le jour de l'élection (le 7 novembre) et la proclamation du résultat par la Cour suprême (le 12 décembre) qui décida d'arrêter le recompte des votes en Floride. Après un imbroglio interminable, ce fut finalement George Bush Jr qui s'imposa dans cet état par 537 voix d'avance sur son rival démocrate Al Gore : le républicain raflait du même coup tous les grands électeurs du Sunshine State et gagnait son ticket pour la Maison blanche, malgré un déficit de plus de 500 000 voix au niveau national. 

Mais en 2020, un tel scénario suscite bien plus d'inquiétudes en raison de la polarisation de la vie politique américaine et du comportement imprévisible de Donald Trump. L'actuel président a refusé de s'engager à reconnaître le résultat en cas de défaite et il accuse régulièrement Joe Biden et le camp démocrate de fraudes massives pour gagner l'élection, sans preuves. Dans ces conditions, comment ses électeurs accepteraient pacifiquement un scrutin serré qui leur serait défavorable ? Pour mieux comprendre, retour sur les exemples du passé avec l'historien François Durpaire, spécialiste des États-Unis et professeur à l'université de Cergy.

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Graphique présentant tous les résultats des élections présidentielles américaines depuis 1788 jusqu'à 2016 avec les scores en voix et en grands électeurs des candidats. Le vote populaire est parfois serré mais le système électoral amplifie bien souvent l'ampleur de la victoire. Dans certains cas, le résultat est même inversé : le vainqueur du vote populaire n'est pas celui qui gagne la Maison blanche, comme en 1824, 1876, 1888, 2000 et 2016.

Dans l'histoire, quelles sont les élections qui ont été les plus serrées et avec quelles conséquences ?

Il y a deux catégories d'élections que l'on cite aujourd'hui pour comparer avec la situation de l'année 2020 : les élections serrées et les élections "surprise". Cette année, Joe Biden a beaucoup d'avance dans les sondages et les républicains se raccrochent à l'élection de 1948 où le démocrate et président sortant Harry Truman avait été donné battu. Une célèbre photo le montre brandissant la Une du Chicago Tribune qui titrait avec la victoire de son adversaire, Thomas Dewey. Le cas d'une élection surprise peut aussi poser la question de l'acceptation du résultat par le camp qui se voyait vainqueur.

Il y a également beaucoup d'exemples d'élections serrées. On peut évidemment penser à 1960 et aux 112 000 voix d'écart entre John Kennedy et Richard Nixon. De manière plus récente, on fait très souvent référence à l'élection de 2000 qui pourrait ressembler à celle de 2020 : une décision de la Cour suprême, un recomptage des votes, de nombreuses contestations... On compare aussi le tempérament de Donald Trump à celui d'Al Gore, qui avait accepté la défaite au final. On aura peut être le même cas cette année avec une contestation en Floride ou en Pennsylvanie.

Et puis, l'une des élections les plus serrées de l'histoire est la plus récente, il y a quatre ans. En 2016, Hillary Clinton a gagné le vote populaire avec près de 3 millions de voix d'avance sur Donald Trump mais elle a perdu la Maison blanche car elle a gagné moins de grands électeurs. Sa défaite a tenu à 77 000 voix d'écart réparties sur trois états, le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, et qui ont fait la victoire de Donald Trump ; tout cela sur 135 millions de suffrages exprimés.

Il y a les élections serrées mais aussi les élections surprise. En 1948, une partie de la presse avait annoncé la victoire de Thomas Dewey mais c'est finalement Harry Truman qui l'emporta (il brandit ici la Une annonçant la victoire de son rival).
Il y a les élections serrées mais aussi les élections surprise. En 1948, une partie de la presse avait annoncé la victoire de Thomas Dewey mais c'est finalement Harry Truman qui l'emporta (il brandit ici la Une annonçant la victoire de son rival).
© Getty - Bettmann

Le système électoral est-il bien conçu face à l'éventualité d'un scrutin serré ? En 2020, beaucoup s'inquiètent des conséquences d'une telle éventualité, la presse américaine évoquant même parfois des risques de guerre civile...

Aux Etats-Unis, des voix s'élèvent pour dénoncer un système mal conçu et qui devrait effectivement être repensé. Quasiment personne ne propose de défédéraliser le vote ou d'instaurer un système à la française avec seulement un vote populaire. Il y a quand même l'idée chez les Américains qu'il existe des spécificités liées à leur pays : ce sont des "États unis" et chaque État vote en envoyant un groupe de grands électeurs. On a une élection au suffrage universel indirect et il n'y a pas de remise en cause profonde de ce système-là : c'est-à-dire qu'on doit trouver un "mix" entre le vote populaire et l'émanation des États.

Mais il y a tout de même des propositions, voire des contestations, de ce système démocratique. Certaines voix réclament ainsi que le collège électoral soit plus l'émanation de ce que l'Amérique est devenue. Par exemple, il y a des demandes de suppression de la règle dite du "winner takes all" : le fait que tous les grands électeurs de l'État votent dans un seul sens. L'idée serait qu'on ait un vote plutôt à la proportionnelle : qu'on répartisse les grands électeurs en fonction du score des candidats dans chaque État [NDLR : aujourd'hui, un candidat arrivé en tête dans un État, même d'une courte majorité, gagne l'intégralité des grands électeurs de cet État].

Une autre proposition porte sur le nombre de grands électeurs dans chaque État. Est ce normal que le Wyoming ait trois grands électeurs et que la Californie en ait 55 ? Le premier État compte moins de 600 000 habitants et le second près de 40 millions... Un électeur du Wyoming compte plus qu'un électeur californien (un grand électeur pour 200 000 habitants dans le Wyoming et un pour 700 000 en Californie). Et puis une troisième proposition consisterait à donner le droit de vote à des territoires qui ne l'ont pas, c'est notamment le cas de Porto Rico. Une possibilité qui intéresserait beaucoup les démocrates.

Qu'est-il prévu par la Constitution en cas de scrutin trop serré ? On a vu que la Cour suprême était intervenue en 2000 mais le Congrès peut aussi départager des candidats si aucun n'a obtenu de majorité absolue des grands électeurs...

Oui, le Congrès peut départager s'il n'y a pas de majorité absolue mais en 2020, on peut penser que ce cas de figure ne se présentera pas [NDLR : cela n'est arrivé que deux fois en 1800 et 1824]. En revanche, on voit déjà qu'il existe beaucoup de contestations, y compris dans les États clefs : en Pennsylvanie, la Cour suprême de l'État a autorisé la prise en compte des votes par correspondance reçus jusqu'à trois jours après l'élection (s'ils ont été postés avant l'élection). Les républicains ont tenté de faire annuler cette décision par la Cour suprême fédérale mais ils n'ont pas obtenu satisfaction. Cependant, le vote des juges a été serré, 4 contre 4, et la prochaine nomination d'une juge conservatrice, Amy Coney Barrett, pourrait changer la donne. On peut penser que cette Cour suprême va avoir un rôle très important en cas de contestations.

Mais il y a aussi le rôle des gouverneurs dans chaque État et qui ont juridiquement la possibilité de faire invalider certains résultats. On a là des acteurs multiples de la démocratie américaine qui peuvent rendre cette élection assez incertaine. Au fond, il n'y a que deux scenarii : la victoire de Biden en Floride qui, sans doute, ouvrirait la porte vers un raz de marée bleu dès le 3 novembre. Mais si Biden ne gagne pas en Floride, on pourrait voir un enlisement et peut être même un "mirage rouge", une fausse victoire républicaine le 3 novembre et une carte qui basculerait vers le bleu au fil des jours suivants, mais avec des contestations dans plusieurs États. Avant même l'élection, on compte déjà plus de 200 recours intentés sur le vote par correspondance.

On s'attend à une multitude de petits cas et de petites situations, à la manière de ce qui s'est passé en Floride en 2000. C'est pour cela que les démocrates se disent qu'il faut plier l'affaire rapidement et faire sauter le verrou de la Floride pour gagner ensuite soit l'Ohio, soit la Caroline du Nord, soit un mélange de Delaware et d'Iowa, pour pouvoir l'emporter dès le 3 novembre. Dans ce cas là, il n'y aurait pas de contestation possible.

En 2000, il avait fallu attendre cinq semaines pour connaître le nom du vainqueur mais au final, Al Gore avait accepté sa défaite. Et c'est aussi sur cela que repose le transfert pacifique du pouvoir : sur le comportement du vaincu...

La transition est un moment fort de la vie des institutions américaines et elle est très différente du système français. Car il y a quand même 4 000 fonctionnaires fédéraux à remplacer et c'est pour cela que cette période dure 70 jours entre l'élection de novembre et l'investiture du 20 janvier. Cela implique que la transition s'effectue de manière souple. On se rappelle d'Al Gore reconnaissant sa défaite mais on peut aussi citer les mots d'apaisement de Barack Obama alors que des militants démocrates disaient de Donald Trump, "not my president". Il a expliqué que l'histoire n'allait pas dans un sens, que la démocratie américaine s'était faite par à-coups et que les choses n'étaient pas linéaires. Il y avait eu un effort de pédagogie et la reconnaissance de la défaite était un moment très important. 

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Aujourd'hui cependant, il est vrai qu'on n'avait jamais connu de situation où il fallait poser la question à un président "est ce que vous allez reconnaître votre défaite ?" On l'a même posé au colistier de Donald Trump et Mike Pence y a répondu sans y répondre. C'est quelque chose d'inédit qui montre la spécificité de Donald Trump. On dit souvent qu'il est un test pour les institutions américaines.

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Dernière conférence de presse de Barack Obama à la Maison blanche le 18 janvier 2017, deux jours avant de quitter ses fonctions. "We're going to be ok", déclare l'ancien président à la presse (à partir de 56'57''). Ce moment de pédagogie et d'acceptation de la défaite fait partie des moments forts de la vie politique américaine mais Trump ne semble pas décidé à respecter les traditions.