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Éthiopie : une lutte historique de cultures politiques territorialisées

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Des miliciens amharas combattant aux côtés des forces fédérales contre la région nord du Tigré, à l'entraînement dans un village au sud-est de Gondar, l'ancienne capitale de l'Ethiopie, dans la région d'Amhara, le 10 novembre 2020.
Des miliciens amharas combattant aux côtés des forces fédérales contre la région nord du Tigré, à l'entraînement dans un village au sud-est de Gondar, l'ancienne capitale de l'Ethiopie, dans la région d'Amhara, le 10 novembre 2020.
© AFP - Eduardo Soteras

Façonnée par les Amharas pendant des siècles selon un projet monarchique, l'Éthiopie est depuis 1995 une république fédérale. Les dirigeants d’un des États semi-autonomes, le Tigrée, en conflit avec Addis-Abeba, ne reconnaissent pas de légitimité au Premier ministre, Abiy Ahmed, issu des Oromos.

En provoquant un exode massif vers le Soudan, l’opération militaire menée par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, dans la région sous le contrôle du Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), suscite la crainte d’une guerre civile ou tout du moins d’une déstabilisation de la mosaïque de peuples que constitue le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, avec près de 110 millions d’habitants. Le HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés, évoque d'ores et déjà une "crise humanitaire à grande échelle".

Prix Nobel de la paix 2019, Abiy Ahmed a assuré le 17 novembre que l'offensive entrerait dans sa "phase finale" dans les prochains jours. Le TPLF, qui disposerait de moyens de combat très importants, ne s'avoue pas vaincu, tout en accusant l'Érythrée voisine de prêter main forte à Addis-Abeba.

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Amnesty International a fait état de massacres de civils, depuis le début du conflit, en soupçonnant des miliciens du Tigré d'en être les auteurs. L'ONU a demandé une enquête sur de possibles crimes de guerre. La vérification des informations de manière indépendante est quasi impossible, puisque les journalistes se voient interdire l'accès à la région rebelle.

Le Tigré abrite essentiellement des Tigréens, 6% de la population éthiopienne qui compte trente millions d’Oromos et autant d’Amharas

Le conflit qui aurait fait des centaines de morts depuis début novembre, entre Addis-Abeba et cette région dissidente au nord de l'Éthiopie, illustre les fortes oppositions historiques entre les principaux groupes ethniques, pour le pouvoir. 

Les Amharas, les Oromos et les Tigréens depuis le XVIIe siècle présentent des projets antagonistes sur la conquête et l’administration des territoires

Le socle politique des Amharas, instauré dès le XVe siècle, est basé sur l’armée, l’église et le royaume. Celui des Tigréens est essentiellement communautaire et celui des Oromos présente des points communs avec le système démocratique occidental. 

Les Oromos et les Tigréens ont longtemps été "marginalisés" par la culture amhara, avant que le TPLF soit aux commandes d’une coalition à Addis-Abeba, à partir des années 1990. 

Abiy Ahmed, issu des Oromos et au pouvoir depuis 2018, est accusé par les Tigréens de les avoir totalement écartés de la direction du pays.  

Moins d'un an après avoir reçu en main propre le prix Nobel de la paix à Oslo, le 10 décembre 2019, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a endossé le costume de chef de guerre.
Moins d'un an après avoir reçu en main propre le prix Nobel de la paix à Oslo, le 10 décembre 2019, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a endossé le costume de chef de guerre.
© AFP - Fredrik Varfjell

Le projet "biblique" porté par les Amharas 

La répartition des populations et les relations de conflictualité politique autour des lignes de divisions territoriales, telles qu’on les observe aujourd’hui dans un pays de quelque 110 millions d’habitants, datent du XVIIe siècle.  

Résultats des importantes guerres régionales au XVIe siècle, guerres religieuses entre les États musulmans de l'Est de l'Éthiopie actuelle et le royaume chrétien. 

Pour l'anthropologue et historien, Éloi Ficquet, maître de conférences à l'EHESS, il y avait derrière les "ethnicités" différents projets politiques qui se retrouvent aujourd’hui débattus, avec d’abord : 

Un pôle monarchique centré sur une dynastie qui incarne une centralité du pouvoir, une légitimité du pouvoir de droit divin. Ce projet qui remonte au Moyen Âge éthiopien rattache le pays à l’histoire biblique. L’Éthiopie chrétienne - le nord-ouest de l'Éthiopie actuelle - s’est conçue comme une forme de restauration de la monarchie d’Israël, en adoptant son modèle de justice dans la résolution des conflits territoriaux. La constitutionnalité politique de l'Éthiopie est une constitutionnalité biblique jusqu’à Haïlé Sélassié au XXe siècle, lequel a fait inscrire dans la Constitution que l'Éthiopie s’inscrivait dans la descendance d’Israël, que le "roi des rois" était le descendant de la reine de Saba et du roi Salomon.  

Et si la pensée d’une unité politique coordonnée, autour d’un centre normatif fort, persiste à travers l’ethnicité Amhara, Éloi Ficquet souligne qu’au XVe siècle :

Il y avait déjà cet enjeu d’un noyau dur d’absorber des populations périphériques par l’armée et par l’église, par l’évangélisation. Une sorte de dispositif expansionniste visait à étendre les populations tributaires du royaume, à les intégrer, d’abord dans un statut servile, d’esclave, de populations dominées, puis à les incorporer peu à peu dans une langue, une culture, un modèle normatif Amhara - Ahmara signifiant "gentilhomme" - un modèle "aristocratique" très mobile de transmission des ressources foncières. 

Haïlé Sélassié, dernier empereur d'Ethiopie, a fait inscrire dans la Constitution que l’Ethiopie s’inscrivait dans la descendance d’Israël, que le "roi des rois" était le descendant de la reine de Saba et du roi Salomon.
Haïlé Sélassié, dernier empereur d'Ethiopie, a fait inscrire dans la Constitution que l’Ethiopie s’inscrivait dans la descendance d’Israël, que le "roi des rois" était le descendant de la reine de Saba et du roi Salomon.
© Maxppp - UPPA / Photoshot

Les projets politiques tigréen et oromo

Les Tigréens sont des chrétiens orthodoxes installés au nord du pays, avec une langue proche de celle des Amharas.  

Ces deux populations qui s’affrontent aujourd’hui, pour de très anciens différends territoriaux, ont beaucoup de points communs. Elles partagent la même religion et forment ce qu’elles appellent elles-mêmes la culture abyssine. 

En se considérant comme les héritiers légitimes de l’ancien empire d’Aksoum, les Tigréens ont évolué politiquement au XVIIIe siècle vers une association au royaume amhara, situé au sud de leur territoire, explique Éloi Ficquet : 

En restant au nord, dans leur bastion historique, les Tigréens acceptaient cette sorte de coexistence, mais à condition que les Amharas les laissent dans une forme d’autonomie, pour leur modèle politique extrêmement communautaire, avec des pouvoirs locaux. Le Tigré que l’on désigne comme une entité générale est en réalité une région très morcelée avec des territoires, une dizaine de territoires qui ont de fortes identités politiques claniques. Chacun de ces territoires a son propre droit coutumier, ses propres traditions communautaires et une culture de la palabre, de la décision prise démocratiquement. Et ils se situent autour d’Aksoum, le "cœur sacré" où selon les chrétiens éthiopiens, "l’Arche d’alliance" a été déposée. Les Tigréens se considèrent comme les "gardiens du temple"

Les Oromos étaient à l’origine installés dans les hautes terres du sud-est de l'Éthiopie actuelle. Et c’est dans le contexte de l’affaiblissement des royaumes chrétien et musulman, après les guerres religieuses du XVIe siècle, qu’ils ont occupé l’espace vacant, raconte Éloi Ficquet, en proposant un projet politique alternatif : 

Par une vaste migration de populations adhérant au même projet politique d’organisation, avec une répartition des responsabilités sociales, religieuses et militaires, selon des échéances régulières pour tel ou tel mandat de transmission de ces responsabilités d’une génération à une autre, des anciens au plus jeunes, à travers un système gradué. Ce projet politique complexe est totalement différent du projet hiérarchique, dynastique et monarchique chrétien. Les Oromos présentent, eux, un système de rotation générationnel aux activités sociales et politiques qui s’est répandu à travers les territoires qui constituent ce qu’on appelle aujourd’hui l’Oromia. Nous ne sommes pas juste dans une histoire d’ethnicité. Le modèle politique des Oromos peut être considéré comme démocratique, selon nos termes, puisqu’il propose une forme de participation aux activités de pouvoir, une forme d’organisation de mandats à échéance admises, avec de grands rituels tous les huit ans pour le transfert des charges d’un groupe à un autre. Et des populations ont été collectivement et progressivement intégrées à la culture politique oromo, au point de s’y fondre, au fil des siècles.  

Peinture de Paul Buffet représentant Menelik II qui a bâti, à la fin du XIXe siècle, le socle de l'Ethiopie contemporaine selon "un modèle monarchique impérial unificateur".
Peinture de Paul Buffet représentant Menelik II qui a bâti, à la fin du XIXe siècle, le socle de l'Ethiopie contemporaine selon "un modèle monarchique impérial unificateur".
- RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

La marginalisation des cultures tigréenne et oromo au XXe siècle  

Le socle de l'Éthiopie contemporaine est bâti à la fin du XIXe siècle. L’empereur Menelik II rétablit pendant son règne l’autorité et l’unité ancienne et perdue du royaume, par la reconquête des territoires perdus par la Couronne, en "colonisant" les populations, en intégrant par la force les Oromos notamment. Il achève l’expansion chrétienne sur les territoires méridionaux dont il obtient la validation de sa souveraineté ainsi que celle des frontières de l’Éthiopie par toutes les puissances internationales.  

Éloi Ficquet affirme que : 

Ce modèle monarchique impérial unificateur est constitutif de l’État éthiopien tel qu’il est aujourd’hui. Tout au long du XXe siècle, il y a eu un mépris des cultures locales, en particulier celle des Oromos démographiquement très importante et aussi celle des Tigréens, marginalisés, mis à l’écart et qui n’ont pas profité de l’attraction des investissements étrangers concentrés sur la capitale Addis Abeba. Le Tigrée, abandonné de la politique de développement, était également occupé par des dignitaires militaires et religieux, nommés par Addis Abeba. Les cultures politiques des Oromos et des Tigréens ont alors été folklorisées, considérées comme des traditions populaires archaïques. La modernité politique passait par la culture éthiopienne exprimée en langue amharique. 

Avec le TPLF, les Tigréens étaient au pouvoir à Addis-Abeba quand l'Ethiopie a été divisée dans les années 1990 en une mosaïque de régions administratives, formant une fédération organisée sur des bases ethniques.
Avec le TPLF, les Tigréens étaient au pouvoir à Addis-Abeba quand l'Ethiopie a été divisée dans les années 1990 en une mosaïque de régions administratives, formant une fédération organisée sur des bases ethniques.
© Visactu
10 min

Les Tigréens, après trois décennies au pouvoir, contestent la légitimité du gouvernement central

Bordé à l'ouest par le Soudan et au nord par l'Érythrée, le Tigré est un des dix États semi-autonomes qui forment la fédération éthiopienne, organisée sur des bases ethniques, depuis les années 1990. 

Le TPLF, après avoir fortement contribué à la chute en 1991 du régime militaro-marxiste du dictateur Mengistu Haïlé Mariam, dominait à l’époque la coalition au pouvoir. Une coalition de partis ethno-régionaux dont il a tenu les rênes jusqu’à ce que Abiy Ahmed devienne Premier ministre en 2018. 

Les Tigréens, en raison de leur place prédominante dans l'armée éthiopienne, furent également en première ligne dans la guerre entre 1998 et 2000 contre l'Érythrée qui a officiellement pris fin à l'initiative d'Abiy Ahmed. 

Le lauréat du prix Nobel de la paix est contesté par le TPLF pour avoir "fusionné" l’ancienne coalition au pouvoir en un seul parti, le "parti de la prospérité" et pour avoir progressivement écarté les Tigréens de la direction du pays, dans un contexte de résurgence des tensions ethniques, d’affrontements entre jeunes miliciens amharas et tigréens notamment. 

Et si des Amharas partent au combat aux côtés des troupes fédérales aujourd’hui, c’est dans le cadre d’une opposition historique, affirme Gérard Prunier, ancien chercheur au CNRS et ancien directeur du Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba : 

Il s’agit pour eux d’attaquer l’ennemi tigréen, comme aurait pu le faire le comté de Toulouse contre le duché de Gascogne ! Les Amharas veulent se venger de leur perte de pouvoir quand le TPLF dirigeait le pays de 1991 à 2018, alors même que le pays est actuellement dirigé par un Oromo. Cette rivalité entre Amharas et Tigréens remonte à des siècles !

En septembre dernier, le Tigré a organisé ses propres élections, défiant le gouvernement qui avait reporté tous les scrutins en raison de la crise du Covid-19.

Désormais qualifié d'illégal par Addis-Abeba, le gouvernement du Tigré affiche sa détermination à s'opposer farouchement au jeune Premier ministre âgé de 44 ans, régulièrement accusé d’être un "centralisateur acharné", au détriment des régions. 

"L'ethnicité est avant tout instrumentalisée à des fins politiques"

Abiy Ahmed, confronté à une défiance de l'ensemble de la population et contesté notamment par une partie de la jeunesse oromo, va jusqu'à être, pour son centralisme, qualifié d'autoritaire par ses détracteurs.

La crise du système ethno-fédéral éthiopien se traduit depuis deux ans par une hausse des conflits intercommunautaires, dans cinq régions notamment, selon Amnesty International : Amhara, Oromia, Benishangul-Gumuz, Harar et NPPS ( Nations, nationalités et peuples du Sud). Dans un rapport rendu public le 29 mai 2020 que détaille le journal Le Monde, l’ONG accuse l’armée éthiopienne et les forces de sécurité régionales d’avoir participé à plusieurs reprises à des exactions dans les régions d’Amhara et d’Oromia, les plus peuplées du pays.

Des réfugiés à l'Est de Khartoum, parmi les quelque 27 000 éthiopiens ayant franchi la frontière avec le Soudan, pour se mettre à l’abri des combats ou par peur de représailles communautaires. l'ONU redoute une "crise humanitaire à grande échelle".
Des réfugiés à l'Est de Khartoum, parmi les quelque 27 000 éthiopiens ayant franchi la frontière avec le Soudan, pour se mettre à l’abri des combats ou par peur de représailles communautaires. l'ONU redoute une "crise humanitaire à grande échelle".
© AFP - Ebrahim Hamid 

Le Tigré, très fortement militarisé, est le siège du Commandement du Nord qui regrouperait environ 40% des troupes fédérales.

Et si le rapport de force peut apparaître déséquilibré vis-à-vis d’Addis-Abeba dans le conflit en cours, le journaliste et spécialiste de la Corne de l’Afrique Tristan Coloma affirme que les Tigréens ont les moyens, non seulement de se défendre, mais aussi de conquérir d’autres territoires

L’armée tigréenne est plus puissante que l’armée nationale éthiopienne et elle bénéficie du ralliement de soldats ou d’officiers des garnisons situées aux frontières avec l'Érythrée. Nous ne sommes pas dans le registre d’une guerre civile qui serait purement ethnique. Et s'il y a des exactions, l'ethnicité est avant tout instrumentalisée à des fins politiques. Par une déstabilisation d’Abiy Ahmed, à travers des mouvements d’opposants et nationalistes oromos et amharas, en les finançant, les Tigréens souhaitent faire imploser l’Éthiopie. Ils veulent aussi renverser Isaias Afwerki, le Président érythréen, pour prendre le pouvoir dans le pays voisin et mettre en place un “grand Tigrée”, avec un accès à la mer. Et en faisant alliance avec une partie des Afars d’Éthiopie, ils cherchent également à couper la route d’accès à la mer pour Addis-Abeba, via Djibouti. 

Les Tigréens qui disposent, selon l’International Crisis Group, de plus de 250 000 combattants, accusent Asmara d'appuyer militairement Addis-Abeba dans son offensive.

L'anthropologue et historien Éloi Ficquet estime que l’objectif des Tigréens n’est pas de faire sécession ou de déclarer leur indépendance : 

Alors que les Tigréens se considèrent historiquement comme les gardiens du temple autour d’Aksoum, le “cœur sacré”, le TPLF aujourd’hui, de la même manière, se considère comme le gardien du temple de la Constitution fédérale promulguée en 1995. Je pense que l’option privilégiée par les Tigréens a été de se maintenir dans une Éthiopie refondée autour de sa diversité, en abandonnant leur rôle de coordonnateur du pouvoir central et par un repli sur leur territoire historique. Ils demandaient simplement qu’on les laisse tranquille, en compensation de leur départ d’Addis-Abeba, sans heurt en 2018, après qu’ils ont accepté le fait qu’il y ait une transition, que ce soit au tour des Oromos de prendre en charge les destinées communes.  

Abiy Ahmed est au pouvoir depuis 2018, sans avoir été élu. Nommé selon des arbitrages internes dans la coalition qu’il a ensuite dissoute, le Premier ministre, chrétien pentecôtiste, est connu pour ses discours de prédicateur religieux. En se posant comme leader charismatique, il ne cesse de repousser les scrutins nécessaires, selon les Tigréens, pour confirmer ou non sa légitimité ainsi que la leur devant leur peuple.   

A son arrivée au pouvoir, Abiy Ahmed avait permis la libération d’opposants politiques, le retour des mouvements d’opposition en exil et fait aussi la promesse d'organiser le premier scrutin libre et transparent de l’histoire de l'Éthiopie.

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