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Être noctambule aujourd’hui : portrait d’un hédoniste averti

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Vie nocturne à Shanghai (Chine)
Vie nocturne à Shanghai (Chine)
© Getty - DuKai photographer

Tribune. La nuit est morte ; vive la nuit. Alors que les modalités de la fête sont en train de changer, que la nuit se déplace, qu'elle est ici commerciale et là contre-culturelle, France culture tente de décrypter ces mutations de la vie nocturne.

En prolongement de l'émission "Soft Power" de ce dimanche consacrée à la nuit (podcast ici), le point de vue de Basile Rabouille, membre du Comité Parisien de la nuit.

La nuit a quelque chose de fascinant pour quiconque l’aime et la vit. Il s’agit de cette dimension de l’espace-temps où chacun peut chercher son espace de liberté, trouver son sas de décompression, assouvir sa quête de bonheur. À la fois belle et sulfureuse, la vie nocturne est un moment traversé par des problématiques tout-à-fait sérieuses : la nuit parisienne en est l’exemple le plus parlant. 

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La fermeture définitive du célèbre club techno « Concrete » pour un différend économique avec son propriétaire puis la fermeture administrative de son successeur « Dehors Brut », tenu par la même équipe, suite à une overdose mortelle résonnent comme l’incarnation d’un équilibre qui tient finalement à peu de choses. En effet, à la fin des années 2000, de nombreux acteurs de la vie nocturne, suivis par les noctambules à l’aide d’une pétition, se sont inquiétés de voir cette vie en état de mort clinique. Concrete fut le vaisseau amiral de cette renaissance, ses difficultés sonnent donc comme une crainte de voir Paris s’endormir définitivement après des années d’une renaissance foisonnante. 

1h 18

Aujourd’hui, qu’ils soient organisateurs, collectifs, forces de sécurité, commerçants, riverains, les acteurs de la nuit s’organisent. Parfois de concert mais aussi parfois les uns contre les autres. Or la vie nocturne est avant tout une demande massive à défaut d’être unanime. Car au milieu de tous les questionnements politiques, économiques voire éthiques, déambule la masse des noctambules. 

Que pensent en effet ceux qui vivent cette vie nocturne ? Cette majorité dont le fait qu’elle soit silencieuse sonne comme un oxymore. Comment se positionnent-ils par rapport à leurs envies, leurs craintes mais aussi des sujets plus sociétaux comme le poids politique de la nuit, sa transformation numérique ou ses problématiques de sécurité individuelle et collective. 

En discutant avec Adèle, Alan, Jean-Baptiste*, Malo, Nathanaël, Paul*, Pierre-Alexandre, Tony et Tricia* ; il apparaît que les noctambules sont des observateurs attentifs et avisés. L’expérience des noctambules au service de l’expérience en elle-même qu’est la nuit, voici le portrait de l’hédoniste averti qu’est le fêtard d’aujourd’hui. 

Hector Oaks lors de la soirée Possession - 20/12/2019
Hector Oaks lors de la soirée Possession - 20/12/2019
- Guillaume Ramond

Le noctambule en quête d’espaces de liberté et d’évasion

Pourquoi sortir et faire la fête la nuit ? La question peut sembler basique mais elle se situe pourtant à la base de la problématique de la vie nocturne. Pour Alan : “c’est une quête de liberté”, Tony dira “qu’il a besoin de danser et d’oublier son corps”, Jean-Baptiste ira chercher “l’absence de jugement”, Pierre-Alexandre évoquera “un sas de décompression” nécessaire, Tricia dira “qu’elle aime être avec ses amis”. Pour tous en tout cas, il s’agit de lâcher prise avec le quotidien. 

Tous évoquent en effet une volonté de prendre de la distance avec leur vie d’étudiant, d’acteur associatif, de professionnel de la communication ou de journaliste. Mais aussi de prendre de la distance avec un contexte global peu rassurant : “toute l’incertitude du monde d’aujourd’hui avec par exemple le changement climatique nous pousse à chercher des moments où s’évader” précise Jean-Baptiste. Et ce malgré des dépenses inhérentes à l’activité nocturne qui peuvent être très importantes : “le Uber à 20€, l’entrée à 15€, le verre à 12€… Sortir le soir peut revenir vite à très cher” selon Alan.

Néanmoins, beaucoup constatent à quel point le public, quel que soit le lieu de sortie a finalement une vie tout-à-fait conventionnelle la semaine. Malo remarque : “lorsque je discute avec des gens à la Possession par exemple, ils sont tous très différents et ont en général une activité la semaine”. Même son de cloche du côté de chez Jean-Baptiste : “quand je suis allé pour la première fois à la Péripate, j’ai vraiment mis de côté les préjugés de type ‘backroom géante’ que je pouvais avoir pour y trouver des gens tout-à-fait sains d’esprits”. Comme si finalement, beaucoup trouvaient leur liberté dans la nuit.

Dès lors, où trouver cette liberté aujourd’hui ? “On a une offre qu’on n’imaginait pas il y a quelques années” nous indique Tony qui a fréquenté autant les clubs institutionnels que des lieux éphémères en banlieue investis aujourd’hui par des collectifs. Si la recherche de qualité se retrouve chez tous, les critères peuvent néanmoins diverger : Nathanaël sera dans une demande “expérientielle pour un lieu ou une ambiance”, Tricia basera avant tout son choix sur “les artistes programmés” quand Alan choisira des collectifs “aux valeurs qui se rapprochent le plus de siennes”. On observe néanmoins une appétence pour le concept plus que pour un établissement bien défini : “on va certes dans un lieu mais on va avant tout dans une soirée” nous indique Paul qui complète “certaines boites vont changer du tout au tout d’une soirée à une autre”. 

Mais les lieux bien établis et les collectifs qui peuvent les investir s’opposent-ils ? Alan nous indique “un syndicat d’acteurs de la vie nocturne a fait en sorte de faire fermer une soirée car ils estimaient qu’elle leur faisait trop de concurrence”. Or pour Tony : “tous les lieux et toutes les fêtes sont complémentaires, chacun a besoin de s’y retrouver pour que la nuit ne soit pas uniforme”. Alan évoque même “un processus d’initiation” pour faire de soi un fêtard accompli dans une grande ville comme Paris : “on va d’abord dans des lieux aseptisés puis à force de rencontres et de recherches, on finira par aller dans des endroits que l’on ne connaît que lorsque l’on est initié”. Le parcours du noctambule sédentaire dans une ville ne serait donc pas linéaire, ce qui est néanmoins précisé par Jean-Baptiste : “les expériences n’annulent pas les précédentes” qui ajoute : “j’aime toujours aller dans des lieux où j’allais lors de mes premières sorties”. 

Mais si l’on parle beaucoup de Paris, les problématiques nocturnes s’appliquent partout. Alan se fait catégorique en disant que “la nuit meurt en province !”, et elle y traverse effectivement des difficultés réelles. Nathanaël précise à ce sujet : “dans les villes moyennes, il est très difficile de faire tenir une boite de nuit, cela est vu comme une nuisance au sein de la ville, donc elles sont repoussées loin des centres, ce qui pose des problèmes du transport pour beaucoup des noctambules et donc la pérennité des établissements si personne n’a la capacité de venir en voiture”. 

Malo a de son côté organisé des événements technos dans la région de Brest et admet la difficulté de promouvoir une nuit alternative hors des grands ensembles urbains : “il faut un public et celui-ci est naturellement plus contraint là où il y a moins de monde”. Ce qui n’empêche pas Pierre-Alexandre de participer à des événements électroniques… Diurnes ! A l’image notamment des fêtes l’après-midi que l’on peut retrouver à Paris ou à Berlin, “les Ilôts Électroniques rassemblent un public de niche mais très divers”, comme si la nuit dans toute sa beauté pouvait aussi avoir sa version de jour. 

Un noctambule numérique : le mobile et les applis indispensables du fêtard

Facebook pour la veille et Instagram pour la story, Shotgun pour le billet et Lydia pour les paiements, Shazam pour checker et Spotify pour écouter, CityMapper pour l’aller et Uber pour le retour, il est indéniable que la fête s’est numérisée. Est-il possible de faire la fête aujourd’hui sans son mobile ? Cela semble en tout cas bien difficile.

“J’avais supprimé mon Facebook le mois dernier mais je n’étais plus du tout au courant de ce qu’il se passait” nous indique Tricia comme pour confirmer que l’on ne peut se passer de la plus puissante des plateformes sociales. Alan confirme de son côté : “j’ai fait travailler les algorithmes pendant des années avec mes clics, Facebook sait quelle soirée m’intéresse aujourd’hui et me les propose”. La prédominance de Facebook sur les événements festifs pose donc tout naturellement la question de la data, que les noctambules n’ignorent pas. 

“On laisse une masse de données très importantes mais comme pour toutes nos autres activités finalement” indique Jean-Baptiste, il citera l’exemple de l’un de ses amis ayant “reçu sur Instagram une publicité pour des outils de consommation de drogue, ça interpelle quand même” et d’ajouter : “cela pose évidemment la question si un régime totalitaire arrive au pouvoir et décide de réprimer la nuit, il pourra potentiellement avoir accès à beaucoup de données... ” Conscient de cela, Paul lui tente de “brouiller les algorithmes” : “je dis que je suis intéressé par plein d’événements, je ne précise jamais vraiment où je vais sur Facebook alors que je sais très bien dans quelles soirées je vais me rendre”. 

Lorsque l’on pose la question de savoir s’il est possible de faire la fête sans son mobile aujourd’hui, tous sont unanimes pour dire que cela est très compliqué. Pierre-Alexandre citera néanmoins l’exemple de Berlin où “l’usage de l’appareil photo est interdit et ce qui est dans le club reste dans le club”, “cela commence d’ailleurs à arriver en France” confirme Alan. Mais cela reste un usage parmi d’autres du mobile et tous s’accordent sur l’aspect pratique, notamment des billetteries numériques. L’aspect sécuritaire est également évoqué par Adèle : “si je veux prendre un Uber pour rentrer chez moi sans marcher seule la nuit” ou encore “si je dois appeler ma mère ou une copine car je décide tout de même de marcher, je dois avoir mon téléphone à portée de main”.

Néanmoins, la vie nocturne peut parfois rentrer en opposition avec le numérique. On a beaucoup évoqué le concept de “Nesting” qui est le fait de rester chez soi pour des soirées plus tranquilles ou alors des applications de rencontre tels Tinder qui n’inciteraient pas les gens à sortir pour faire des rencontres. Pour beaucoup, la nuit est au contraire un moyen de se retrouver : “j’aime être avec des gens que je ne connais pas, même le temps d’une soirée” nous confirme Tricia. Tony indique de son côté : “je peux sortir avec des grands groupes d’amis de 15 voire 30 personnes !”. Le besoin de rencontre et de communion est donc toujours un marqueur fort de la vie nocturne, ce qui tend à relativiser la place du numérique dans celle-ci. 

Le noctambule averti des risques de la nuit

La vie nocturne a la réputation non-usurpée d’être sulfureuse voire propice aux excès, ce que les noctambules n’ignorent pas et abordent de manière très pragmatique. Néanmoins pour Nathanaël : “la nuit si elle est un espace de liberté, doit être exemplaire notamment sur les questions de sécurité dans les établissements vis-à-vis des femmes”. Tricia et Adèle abondent en ce sens : “il y a toujours des relous, dans certains endroits plus que d’autres, ce qui nous pousse à faire attention” nous indique la première. Elles refusent néanmoins cet état de fait, Adèle ajoutant que quoiqu’il arrive “les femmes n’ont pas à subir des agissements contraires à leur consentement dans les clubs”. 

Pour ce qui est des problématiques d’homophobie, Paul dresse ce constat : “je sors parfois en drag-queen et avec mes amis, on constate qu’on se fait beaucoup plus agresser la nuit que le jour”, incitant donc à plus de prudences et à certaines stratégies comme le déplacement en groupe ou le recours à des taxis ou VTC. De quoi adapter sa tenue vestimentaire en conséquence : “non car je dois quand même briller !” confirme Tony. La tenue et le trajet sont également un sujet pour les femmes : “je ne vais pas mettre de talon car je vais davantage attirer l’attention si je marche dans la rue : ça fait plus de bruit, je vais moins facilement pouvoir m’échapper” indique Adèle. Elle dit néanmoins : “j’ai le droit de porter une jupe en soirée sans me faire emmerder !”

Enfin, pour ce qui est de la consommation de drogue, dont le sujet est inhérent à la nuit, le sujet de la réduction des risques revient régulièrement. “J’ai l’impression que les gens évoluent mais que les pouvoirs publics n’évoluent pas” constate Jean-Baptiste à ce sujet. “On parle de réduction des risques depuis les années 90 !” indique Paul qui travaille en partie ce sujet pour son mémoire de fin d’étude. La prévention semble donc être le maître-mot. Pour Tony les noctambules aujourd’hui sont informés : “pour ne pas mélanger l’alcool avec tel produit, boire de l’eau, fractionner…”. 

Mais pour Malo : “les pouvoirs publics empêchent de mener une vraie politique de réduction des risques au sein des espaces nocturnes” alors que “c’est là où ceux qui consomment des produits peuvent trouver de l’information et on constate d’autant plus que les morts par overdoses sont très marginales”. Mais comme pour l’exemple de Dehors Brut précédemment cité, quand cela arrive, cela est particulièrement bruyant, notamment médiatiquement, mais aussi particulièrement pénalisant puisque le club se voit fermé administrativement par les pouvoirs publics. 

De quoi trouver de nouvelles solutions et de nouvelles méthodes de prévention ? Pour Nathanaël, « on devrait aller voir les gens dans la file d’attente pour le vestiaire, qui est quand même le moment le plus pénible de la soirée pour échanger avec eux sur l’alcool, la drogue, le consentement…”. Tony qui a assisté à plusieurs réunions avec les acteurs de la nuit sur le sujet des overdoses en club : “un texte de loi de 2016 dit ‘qu’il faut réduire les risques par tous les moyens’, et ce n’est pas rien cette phrase, cela veut dire que finalement on peut aller très loin dans la réduction des risques, on peut imaginer par exemple la distribution d’un kit à l’entrée du club”. Alan va encore plus loin : “les endroits de vie nocturne devraient être les seuls endroits où l’on peut consommer des drogues ! Car les gens ne sont pas seuls chez eux, ils pourraient être encadrés, informés et ce sont sans doute déjà les noctambules les usagers les moins à risque car ils ont accès à l’information quand des actions de réduction des risques sont mises en place”.

Finalement, la nuit qui est certes envisagée par un espace d’évasion reste traversée par des problématiques sociétales plus larges. Pour Nathanaël : “la vie nocturne n’est pas imperméable aux problèmes de la société que ce soit au niveau de l’alcool, de la dépendance ou du consentement”. De quoi en être le reflet ? Loin en tout cas d’en être en opposition, cette ambivalence entre nécessité d’évasion et sujets concrets rappelle que la nuit a également ses contradictions mais aussi une dimension politique non-négligeable, y compris pour les noctambules.

Soirée Possession - 20/12/2019
Soirée Possession - 20/12/2019
- Guillaume Ramond

Un noctambule engagé pour sa nuit ?

En effet, pour Paul “la nuit est politique” et ce dans toute la complexité du terme. “Si les boîtes de nuit apportaient des voix, cela se saurait” renchérit Nathanaël à ce sujet. Beaucoup pointent en effet un contexte législatif contraignant, “la loi ERP est totalement inadaptée, quand on voit des clubs à Berlin qui sont particulièrement dangereux où il n’y a ni morts, ni blessés, cela montre que la rigidité française est hors de propos”. 

Cette rigidité rend donc la nuit particulièrement précaire. Pour Alan “il faut une volonté de dingue pour monter un club aujourd’hui pour se conformer aux réglementations’ mais surtout “une grande puissance financière”. Il renchérit : “beaucoup de collectifs indépendants aimeraient avoir leur propre lieu, mais c’est quasiment impossible, d’autant plus avec le prix du foncier à Paris qui est l’une des villes les plus concentrées au monde”. Malo, qui est organisateur événementiel de métier, ajoute de son côté : “la nuit est précaire, ce mot la définit malheureusement très bien…”. Toutes ces contraintes font dire à Alan la “nécessité des acteurs de se fédérer et non de se faire la guerre, ils ne survivront que s’ils agissent ensemble !”

De quoi engager les noctambules dans un militantisme pro-nuit ? Le Comité des Noctambules a vu le jour en 2016 au sein de la Ville de Paris dans une démarche participative. Cet organe fait partie du Conseil de la Nuit et porte la parole des noctambules au sein de cette instance. Alan, Tony et Adèle en font notamment partie, mais pour les deux premiers c’est encore insuffisant : “les noctambules ne se saisissent pas assez des problématiques de la nuit” affirme Alan. Tony de son côté imagine aller plus loin avec “un comité extérieur qui pourrait porter la parole des noctambules de manière plus large”. 

Certains s’engagent concrètement sous d’autres formes, notamment dans des associations de réduction de risque comme Alan. “On peut se rapprocher d’un collectif qu’on apprécie et l’aider de manière utile” indique Malo de son côté. Et si finalement organiser son propre événement n’était pas le stade ultime du noctambule accompli, à la fois libre et engagé ? Au-delà de Malo dont c’est la profession, Alan et Pierre-Alexandre sont proches de certains collectifs et organisent des événements nocturnes. Inspirés par cette recherche de liberté, à leur image, qui finalement est le sens même de la vie de noctambule. “Ma plus belle réussite quand j’organise un événement c’est quand les gens s’amusent, qu’ils sont heureux le temps d’une soirée” conclue finalement Malo.

* Certains prénoms ont été changés

Basile Rabouille

* Basile Rabouille est spécialiste de communication. Il est membre du "Comité des Noctambules" au sein du "Conseil de la Nuit de la ville de Paris". 

Suite aux États Généraux de la Nuit qui se sont tenus en 2010, le Conseil parisien de la Nuit a été créé en décembre 2014 pour permettre une concertation et une structuration de l’ensemble des acteurs parisiens de la vie nocturne. Le Conseil est une structure autonome qui accompagne la Ville de Paris dans sa volonté de développer une politique participative alliant développement et promotion de la vie nocturne, prévention et régulation. En son sein, un Comité des Noctambules porte depuis 2016 la parole des usagers de la nuit.