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Être pauvre en France en 2018 : de qui et de quoi parle-t-on ?

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Exemple de pauvreté extrême : un homme seul et sans-abri dans les rues de Paris pendant la vague de froid de janvier 2017
Exemple de pauvreté extrême : un homme seul et sans-abri dans les rues de Paris pendant la vague de froid de janvier 2017
© AFP - Olivier Morin

Repères. La France comptait 8,8 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté en 2016 d'après l'Insee, soit 14% de la population. Mais que signifie précisément "être pauvre" en France aujourd'hui ? La réponse varie selon les indicateurs et les ressentis.

"Etre pauvre, c'est disposer de peu. Définir la pauvreté revient à définir ce que représente ce peu", explique le directeur de l'Observatoire des inégalités, Louis Maurin, sur le site Internet de l'association. Alors qu'Emmanuel Macron présente ce jeudi son plan pauvreté et que les gouvernements échouent un à un à faire reculer la précarité, voici les principaux éléments à connaître sur ce phénomène qui inquiète de plus en plus les Français.

Le taux de pauvreté ne baisse plus depuis le tournant des années 2000

Evolution du taux de pauvreté depuis 1970 (aucune donnée disponible de 1970 à 1990 pour le seuil à 40%)
Evolution du taux de pauvreté depuis 1970 (aucune donnée disponible de 1970 à 1990 pour le seuil à 40%)
- Insee, Observatoire des inégalités

Pour mesurer le phénomène de la pauvreté, il faut d'abord en cerner l'ampleur. En France, l'Insee a adopté en 2008 la définition la plus large du seuil de pauvreté* en situant son commencement à 60% du revenu médian* (voir définitions en pied de page). C'est la définition européenne de la pauvreté (utilisée par l'institut Eurostat), différente de celle qui était appliquée auparavant, à 50% du revenu médian. Ce "saut" change tout puisqu'il fait passer le seuil de pauvreté mensuel de 855 à 1 026 euros (pour une personne seule), le nombre de personnes concernées de 5 à 8,8 millions et le taux de pauvreté de 8 à 14% (selon les dernières données publiées par l'Insee pour 2016)

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Plus la définition est large et plus elle mélange des populations diverses, allant de l'extrême pauvreté aux couches populaires. Mais dans tous les cas, en conservant la même définition sur la durée, il est possible de mesurer des évolutions dans le temps. Sur le long terme, la situation s'améliore grâce à la forte baisse de la pauvreté entre les années 1970 et le début des années 1990 : le seuil de pauvreté est ainsi passé de 12% en 1970 à 6,6% en 1990 (seuil calculé sur la base de 50% du revenu médian). Mais depuis, les choses ont empiré : "Les années 2000 et 2010 constituent un tournant de notre histoire sociale", note l'Observatoire des inégalités ; le taux de pauvreté n'a plus baissé durablement depuis 1990 (il atteint 8% en 2016). 

L'espoir est cependant permis : "Au cours de la période 2011-2016, le nombre de pauvres a baissé de 100 000 au seuil à 50 % et de 200 000 au seuil à 60 % (...). Entre septembre 2015 – point haut du nombre de foyers allocataires du RSA, à 1,8 million – et mars 2017, le nombre d’allocataires du RSA a diminué de 5 %, soit 95 000 personnes de moins en un peu plus d’un an (...). Le nombre de chômeurs diminue aussi. On peut donc espérer une légère amélioration entre 2016 et 2018."

>>> Louis Maurin, président de l'Obvservatoire des inégalités (association indépendante de l'Etat) était l'invité du journal de 22 heures de France Culture mercredi 12 septembre.

Louis Maurin dénonce le deux poids deux mesures d'Emmanuel Macron dans la lutte contre la pauvreté

4 min

Être pauvre au quotidien, c'est se priver

Les problèmes d'alimentation : marqueur de pauvreté
Les problèmes d'alimentation : marqueur de pauvreté
- Secours populaire et Insee

Mais au delà des chiffres et des grandes tendances macroscopiques, la pauvreté est avant tout affaire de ressenti pour ceux qui la vivent au quotidien. C'est d'ailleurs le parti-pris du dernier baromètre publié par le Secours populaire avec l'Ipsos en septembre 2018 : "C'est un sondage dans lequel nous donnons la parole aux Français sur la façon dont ils vivent et perçoivent la pauvreté, à travers leur propre expérience ou via les personnes qu'ils peuvent côtoyer", explique Richard Béninger, secrétaire national du Secours populaire. "Cette année, nous avons mis l'accent sur les problèmes liés à l'alimentation. Plus de 80% des sondés nous disent qu'avoir des difficultés pour s'alimenter est un marqueur de pauvreté.", précise-t-il.

Dans cette étude, on apprend que 27% des Français interrogés éprouvent un peu ou beaucoup de difficultés à acheter des fruits frais chaque jour (voir tableau ci-dessus), 22% pour consommer du poisson au moins une fois par semaine, 21% pour se procurer une alimentation saine permettant de faire trois repas par jour, 19% pour payer la cantine des enfants et 17% pour manger de la viande au moins une fois par semaine. "Les chiffres globaux sont déjà préoccupants mais ils le sont encore plus lorsque l'on met la focale sur les personnes les plus modestes", note Richard Béninger.

Dans les foyers modestes, plus de la moitié d'entre eux n'arrivent pas à payer la cantine ! C'est une tendance confirmée par nos 80 000 bénévoles, dont certains travaillent dans l'Education nationale. Et bien souvent, les dépenses de nourriture deviennent la variable d'ajustement face à toutes les autres dépenses contraintes comme le logement, la santé, l'électricité... Il y a un problème quantitatif : on saute un repas (notamment chez les étudiants auprès desquels le Secours populaire installe des antennes et distribue de l'aide alimentaire dans les campus) et un problème qualitatif : les gens achètent les produits les moins chers, les plus caloriques, les pâtes, les chips, on prend alors de mauvaises habitudes alimentaires. On est loin du discours sur les cinq fruits et légumes par jour ! Une situation difficile à vivre et excluante lorsque vous entendez à longueur de journée qu'il faut manger équilibré.              
Richard Béninger, secrétaire national du Secours populaire

Faire attention sans cesse à son budget et se priver est le quotidien des personnes en situation de pauvreté. En 2015, le Secours populaire avait aussi calculé ce qui restait à ceux qui fréquentent l'aide alimentaire du SPF, une fois les dépenses contraintes soustraites : "5 euros 60 par jour !", s'exclame Richard Béninger, "c'est un budget impossible à gérer pour répondre aux besoins les plus vitaux". En dehors de l'alimentation, l'Observatoire des inégalités a dressé une liste de toutes les privations auxquelles il faut se résoudre lorsque l'on est pauvre : retards de paiement pour 8,3% des Français (impossibilité de payer à temps à plusieurs reprises) ; impossibilité de maintenir le logement à bonne température pour 5,7% des personnes ; 24,1% qui ne peuvent payer une semaine de vacances par an ; acheter des vêtements neufs (13,6%) ; offrir des cadeaux (9%), etc. 

Lorsque l'on est pauvre, on sait aussi que l'on vivra moins longtemps : 6,4 années d'espérance de vie en moins entre les cadres et les ouvriers en 2013, stable par rapport à 2008 d'après l'Observatoire des inégalités. Par ailleurs, l'espoir de s'en sortir par l'ascension sociale est mince en France : l'OCDE a calculé qu'il fallait six générations pour que les descendants d'une famille en bas de l'échelle des revenus (les 10% les plus bas) se hissent au niveau du revenu moyen, soit 180 années.

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Jeunes, peu diplômés, femmes seules avec enfant(s), citadins et immigrés : qui sont les pauvres ?

Taux de pauvreté selon l'âge et le sexe en 2015 en France (en %)
Taux de pauvreté selon l'âge et le sexe en 2015 en France (en %)
- CCMSA, Cnaf, Cnav, DGFiP, Insee, ERFS

Quel est le portrait-type de la personne pauvre ? "Plutôt jeune, vivant en famille, peu diplômée, ouvrière ou salarié", c'est le portrait robot dressé par l'Observatoire des inégalités. Un tiers des pauvres sont des enfants et des adolescents, soit 1,8 millions de personnes (en prenant comme référence le seuil de pauvreté à 50% du revenu médian), les jeunes adultes (20 à 29 ans) comptent pour 17%. Les plus de 60 ans en revanche sont moins concernés et ne représentent "que" 10% des personnes pauvres.

La pauvreté est un phénomène qui se vit au sein de la famille également : les deux tiers des personnes pauvres vivent dans un ménage avec des enfants, 40% sont en couple et 25% dans une famille monoparentale.
Du côté des inégalités entre sexes, la différence n'est pas si nette : 52% sont des femmes et 48% des hommes.
L'absence de diplôme et l'origine sociale comptent beaucoup également : deux tiers des personnes pauvres n'ont pas plus qu'un CAP ; à peine 10% des personnes démunies ont un diplôme supérieur à bac +2.
Lorsque le ménage est constitué de personnes actives, les deux tiers d'entre elles appartiennent à la catégorie des ouvriers ou des employés mais l'essentiel (70%) des pauvres sont inactifs ou chômeurs.
Les immigrés sont beaucoup plus fragiles que les Français : en 2013, 37% des personnes vivant dans un ménage immigré étaient sous le seuil de pauvreté contre 14% pour l'ensemble de la population. 

Enfin, on vit plutôt dans une grande ville lorsque l'on est pauvre : près d'un tiers habitent les centres-villes et un autre tiers dans leurs banlieues. 

Mais du point de vue du Secours populaire, si la pauvreté ne frappe qu’une partie de la population, "la réponse des responsables politiques doit être globale et s’adresser à l’ensemble de la société", précise Richard Béninger, "cette question ronge l’ensemble des Français et ne concerne pas seulement ceux qui la vivent dans leur chair. Dans notre étude, nous avons constaté une hausse inédite des personnes inquiètes ou angoissées pour l’avenir : 80% des personnes interrogées pensent que leurs enfants connaîtront une situation de pauvreté. En 2006 quand nous avions commencé ce baromètre, seul un tiers des Français faisaient ce constat. Concernant le plan pauvreté du gouvernement, nous attendons des actes et surtout des résultats, pas seulement des paroles."

Les chiffres de référence

Seuil de pauvreté : 1 026 euros par mois pour une personne seule selon la définition française et européenne calculée sur la base de 60% du revenu médian. Avant 2008, le seuil de pauvreté était fixé à 50% du revenu médian par l'Insee, ce qui vaut 855 euros par mois (données de 2016).

Revenu médian : 1 710 euros par mois en 2016 (la moitié de la population gagne moins, la moitié gagne plus).

RSA mensuel : 550 euros pour une personne seule sans enfant. 

SMIC mensuel : 1 170 euros net, le Salaire minimum de croissance correspond au salaire minimum légal que le salarié doit percevoir.

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