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"Être poète et éditeur de poètes, c’est être deux fois pauvre, et deux fois riche"

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Bateau en papier sur livre ouvert
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A quelques exceptions près, la poésie n'a jamais compté parmi les grands succès de librairie. Aujourd'hui, moins encore qu'hier. Rencontre avec des éditeurs passionnés, et déterminés à continuer envers et contre la dictature de la rentabilité.

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Seghers, ça vous parle ? En 2009, ces célèbres éditions consacrées à la poésie étaient mises en sommeil : "Le groupe catalan Planeta, qui les avait rachetées, a considéré que dans un monde en crise, la poésie n’avait pas tout à fait sa place. (…) La poésie, bien évidemment, ne peut pas avoir la même rentabilité que le roman ou les sciences humaines", regrette Bruno Doucey. Poète, éditeur de poésie actuelle et du monde entier, il a été le dernier directeur de Seghers. Loin de se laisser décourager, le poète a depuis créé des éditions à son nom. Pourquoi une telle persévérance ? L'enjeu n'est pas économique, mais bel et bien symbolique : "L’écriture, c’est la forme privée de nos utopies. Et l’édition, c’est ce qui permet de transformer ces utopies singulières, individuelles, subjectives, en force collective." A cet égard, pour Bruno Doucey, la poésie est plus puissante que la fiction, plus pérenne également :

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Bruno Doucey, sur ce que la poésie a de plus que la fiction

2 min

"Ce qui fonde la poésie c’est sa polysémie, son tremblement de sens. (…) L’acte de lire devient un acte de création puisqu’il donne un sens aux mots du poète, il en renouvelle le sens." Bruno Doucey

Yves di Manno lui, s’occupe depuis plus de vingt ans de la collection Poésie de Flammarion, qui ne publie que des auteurs contemporains francophones. Une collection créée dans les années 1980 par Claude Esteban, qui lui a transmise en 1994. Chez Flammarion aussi c'est la tradition, et non la rentabilité, qui sauve la poésie : "J’ai la conviction que la poésie fait partie de la littérature, mais est même un élément central de la littérature, qu’on ne peut pas impunément faire l’économie de la poésie quand on est un éditeur littéraire." Flammarion étant l'une des maisons d'édition françaises qui génèrent les plus gros chiffres d'affaires (elle a été rachetée par Gallimard en 2012), la question de la rentabilité de la collection n'a jamais été posée : "Il était très clairement admis que l’enjeu n’était pas sur ce terrain là. La poésie échappe aux règles du marché. La collection dont je m’occupe, évidemment ne rapporte pas d’argent. Elle n’en perd pas trop non plus."

L'éditeur témoigne de la modestie des tirages et des ventes, de l’ordre de quelques centaines d’exemplaires. "Et ça quels que soient les éditeurs, petits, grands, moyens, spécialisés…" Poésie Flammarion fait l’essentiel de ses ventes dans un réseau très serré, d’une cinquantaine de librairies sur l’ensemble du territoire.

Quant aux éditions Bruno Doucey, qui sont une toute petite structure vieille de cinq ans et donnant du travail à deux personnes, elle ont déjà publié une centaine de titres (dont de nombreuses anthologies), et ont un tirage moyen de 1200 exemplaires. Quand on l'interroge sur la rentabilité, Bruno Doucey élude en ayant recours aux métaphores : « Quand des enfants me posent la question, je leur dis "Être poète et éditeur de poètes, c’est être deux fois pauvre, et deux fois riche." Je ne serai probablement jamais très riche sur le plan financier en écrivant de la poésie et en en publiant, et en même temps c’est une richesse formidable sur le plan humain, intellectuel, artistique. »

Mais comme le souligne Yves di Manno, que ce soit aujourd'hui ou il y a cinquante ans, les recueils de poésie, à quelques exceptions près, ne se sont jamais vendus comme des petits pains :

Yves di Manno, sur les ventes de poésie qui ont toujours été modestes

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Aujourd'hui, l'essentiel du travail est fait par des éditeurs spécialisés. Même s'il y a cinquante ans, de nombreuses maisons dites "générales" n'éditaient déjà pas de poésie, la situation n'a pas évolué dans le bon sens, témoigne Yves di Manno : "Fayard a rarement publié de la poésie, le Seuil en a publié à une époque, mais depuis très longtemps n’en publie plus. Grasset a eu une toute petite collection dans les années 70, mais qui a disparu depuis belle lurette. Finalement, il y a eu Gallimard, Flammarion, et puis des maisons de taille plus modeste, comme le Mercure de France, ou P.O.L, évidemment."

Mais même chez les éditeurs spécialisés, les publications restent extrêmement confidentielles. Jean-Pierre Chambon, écrivain, poète, coanime la revue biannuelle Voix d’encre, depuis son lancement en 1990. Cette revue, consacrée à la poésie et aux arts graphiques, a été créée à Montélimar par Alain Blanc en même temps que les éditions Voix d’encre, qui publient une douzaine d’ouvrages par an. Elle ne compte qu'une centaine d'abonnés, principalement des gens qui écrivent eux-mêmes, et son tirage est de 300-400 exemplaires, la revue étant aussi vendue au cours de manifestations, salons, Marché de la poésie de Paris… : "L’économie est très serrée, ce n’est pas rentable du tout. Il vaut mieux faire autre chose si on veut gagner de l’argent", témoigne Jean-Pierre Chambon.

"Les revues c’est un peu comme un laboratoire. Quand on a envie de publier ses premiers textes, ou de faire paraître un extrait d’un travail en cours, c’est intéressant de le proposer à une revue, ça fait déjà un premier essai." Jean-Pierre Chambon

Dernier numéro de la revue Voix d'encre
Dernier numéro de la revue Voix d'encre

Une désaffection des éditeurs qui s'explique aussi par une baisse globale des ventes dans l'édition littéraire. Du coup, le lectorat reste majoritairement très spécialisé :

Bruno Doucey sur le lectorat de la poésie

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Mais Bruno Doucey est résolument optimiste, rappelant que  la poésie, bien plus que la fiction, est un genre qui s'installe dans le temps :

Bruno Doucey : la poésie prend sa revanche dans la durée

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"Alcools d’Apollinaire, vendu à quelques dizaines, peut-être quelques centaines d’exemplaires de son vivant, a fait depuis plus d’un million cinq cent mille exemplaires. Là, il y a une rentabilité à très long terme." Bruno Doucey

Il souligne de plus que l'économie de l'édition de la poésie ne repose pas seulement sur la vente de livres, mais sur les manifestations culturelles qui accompagnent une publication : "Les auteurs que je publie perçoivent souvent moins de droits d’auteur que de cachets versés dans diverses manifestations culturelles." C'est d'ailleurs pour cette raison que l'éditeur, dans ses choix éditoriaux, évalue à la fois le texte... et la personne :

Bruno Doucey sur le choix des textes et des poètes

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Pourquoi la poésie est-elle boudée ?

Quoiqu'on en dise, il est certaines périodes durant lesquelles la poésie était extrêmement vive : pendant la Seconde Guerre mondiale notamment, les poètes ayant joué un rôle majeur dans la libération de la France occupée : "Elle était devenue une arme. Le général de Gaulle par exemple, a reconnu le rôle éminent des poètes pendant la guerre", explique Bruno Doucey. Pour lui, c'est la génération suivante qui a tourné la page, pensant que "ce bouche à bouche vital avec l’Histoire" n’était plus d’actualité . En s'affranchissant des carcans formels (plus de rimes, plus de versification...), les poètes ont eu tendance à s’enfermer dans des laboratoires d’expérimentation littéraire en se tournant vers des démarches avant-gardistes qui les ont coupés du grand public. Même si certains auteurs reviennent aux formes d’autrefois. "Mais nous sommes face à une liberté plus grande qui est probablement celle de la société dans laquelle nous vivons.", estime l'éditeur.

"Les thèmes sont les mêmes : l’amour, la mort, la vie… C’est la manière de les aborder qui change. Par exemple, il y a beaucoup de narration, dans la poésie contemporaine. Beaucoup de constructions en séries, de construction d’un livre, plus que d’écrire des poèmes isolés et de les rassembler ensuite comme un bouquet. La narration a pris une part plus importante que le lyrisme simple." Yves di Manno

Yves di Manno, lui, note le hiatus important entre le nombre de  personnes qui écrivent de la poésie, et la modestie des ventes. Pour lui, quelques milliers de personnes seraient susceptibles de lire et d'acheter de la poésie, mais il s'interroge : le lectorat n'est-il pas (aussi) découragé par la diversité de la production ?

Yves di Manno, sur l'accès plus difficile à la poésie

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Autre hypothèse : manquerait-il à la poésie une caisse de résonance historico-politique ? Peut-être la poésie n'a-t-elle le vent en poupe que lorsqu'elle est engagée... Ce que conteste Yves di Manno : "Depuis la fin du XIXe siècle, et à l’exception de la période de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a jamais eu ça, sauf pour la francophonie, au moment de la négritude par exemple."

Pourtant, Bruno Doucey, qui publie de nombreux poètes étrangers, semble dire que les lieux où la poésie est la plus vivante (surtout à travers la tradition orale), sont ceux  où elle est utilisée comme un moyen d'information et de communication à part entière :

Bruno Doucey sur la poésie étrangère

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Bruno Doucey est confiant quant à un retour de la poésie comme force vive : "Il y a eu à la fin du XXe siècle, un espèce de repli sur soi des poètes qui se sont éloignés du public. Mais depuis une quinzaine d’années, on constate un retour. Le vent de la poésie tourne, me semble-t-il, dans le bon sens, et la poésie revient. En témoigne la présence d’une manifestation comme Le Printemps des Poètes, majeure en France et à l’étranger. Ou encore la présence de très grands festivals de poésie, comme le festival de Sète, "Voix vives de Méditerranée en Méditerranée", dans l’Hérault."

Affiche du 18e Printemps des Poètes (2016)
Affiche du 18e Printemps des Poètes (2016)

"Peut être ce qu’il manque à la poésie aujourd’hui, c’est le soutien et la reconnaissance des grands medias. Non pas la radio, qui fait du bon travail dans ce domaine, mais plutôt la télévision. C’est une parole que l’on n’entend pas sur les plateaux, que l’on considère peut-être comme folklorique, décalée, ou simplement rébarbative, austère, inaudible. Mais je crois qu’il ne manque que cela", avance Bruno Doucey. Un avis partagé par Jean-Pierre Chambon :

Jean-Pierre Chambon : la poésie n'est pas soutenue par les médias

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Yves di Manno pointe aussi du doigt l'éducation : si à l'école, le panthéon des poètes est le même depuis des années (Verlaine, Apollinaire, Prévert...), c'est que, d'après lui, les élèves ne reçoivent plus le bagage d'histoire littéraire suffisant pour pouvoir aborder les contemporains. Plus optimiste, Bruno Doucey se réjouit de l'engouement du public, et notamment des jeunes, dont il peut prendre la mesure lors de ses interventions auprès de scolaires... lorsqu'il fait rimer "poésie" avec "nouvelles technologies" :

Bruno Doucey sur la poésie et les jeunes

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