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Europe 2020

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Face à la Chine, aux USA et la Russie, l'UE se défend plutôt bien mais peut mieux faire...
Face à la Chine, aux USA et la Russie, l'UE se défend plutôt bien mais peut mieux faire...
© Getty - Nora Carol Photography

L'UE représentait 30 % du PIB mondial en 2008. 18 % cette année. Comment conserver une capacité à défendre nos intérêts dans le monde de Poutine et de Trump ?

Pour la première fois depuis le lancement du processus d’intégration européenne, en 1957, notre entité politique bizarroïde, l’Union européenne, est confrontée, écrit Zaki Laïdi dans la revue Project Syndicate, à l’hostilité ouverte des trois autres puissances planétaires

L'Europe, face à l'hostilité des trois autres blocs dominants du monde actuel

La Russie, comme l’Union Soviétique dont elle est l’héritière à travers Vladimir Poutine, n’a jamais caché son objectif : démanteler l’Europe unie. Elle préfère négocier ses livraisons de gaz et de pétrole dans une position de force plus avantageuse avec chacune de nos petites nations, prises une par une que d’avoir à négocier avec l’Europe en bloc. Et elle y parvient trop souvent, dans la mesure où chaque Etat membre entretient avec l’immense Russie des relations particulières, comme le démontre l’affaire du pipeline gazier Stream 2, qui oppose l’Allemagne à la Pologne.

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Mais la nouveauté, c’est que les Etats-Unis, autrefois favorables à l’intégration européenne dont ils ont favorisé les premiers pas, considèrent à présent l’Union européenne comme un concurrent commercial redoutable et un rival à mettre au pas. Trump s’insurge contre « l’invasion des voitures allemandes » aux Etats-Unis. Comme l’écrit Zaki Laïdi, « Sans l’UE, les USA dirigés par Donald Trump seraient déjà probablement parvenus à forcer l’Allemagne et la France à accepter ses exigences commerciales. » Mais « L’UE, en tant que front commun agit comme un multiplicateur de puissance ». C’est pourquoi Trump, comme Poutine, voudrait casser ce front. 

La Chine, de son côté, a pris pied dans plusieurs pays européens, en particulier ceux dont les finances publiques sont exsangues et auxquels elle consent volontiers des prêts – en échange d’une influence politique. L’UE, autrefois ouverte à toute sorte d’investissements, est récemment devenue plus prudente. Elle tente de protéger ses secteurs de pointe et ses actifs stratégiques. 

C’est la raison pour laquelle la Chine investit à présent massivement dans les pays des Balkans qui ne sont pas encore membres de l’UE. Pékin multiplie ainsi les têtes de ponts en Europe, comme ailleurs, afin de créer les nœuds et les relais de ses futures « Nouvelles Routes de la soie ». Là encore, l’Allemagne, très dépendante du marché chinois, a longtemps joué les cavaliers seuls. Mais Berlin a réagi depuis le rachat en 2016 de sa « pépite robotique » Kuka par le géant chinois Midea (4,5 milliards). Depuis, Berlin a bloqué d’autres introductions de capitaux chinois dans son économie au nom de sa sécurité nationale (Leifeld Metal Spinning et 50Hertz). Et le Bundestag a voté une loi abaissant de 25 % à 15 % les prises de participation non-européennes entraînant un contrôle politique. 

L'UE se défend plutôt bien...

Selon Zaki Laïdi, l’Europe se défend plutôt bien. Par exemple, si on compare notre situation à celle du Japon, dont le relatif isolement le contraint à accepter les diktats commerciaux américains. C’est ainsi l’Europe qui a posé les bases d’une régulation de l’économie du numérique, à travers le Règlement général sur la protection des données de 2016, devenu un standard mondial. 

Grâce à son poids commercial et à la taille de son marché intérieurs, l’UE reste un acteur politique mondial. Mais si elle veut continuer à peser sur le cours des événements, elle devra travailler à compenser son déclin relatif : l’UE représentait 30 % du PIB mondial en 2008, 21 % en 2018. Ce ne sera plus que 18 % seulement à la fin de ce mois, une fois consommé le Brexit…

... mais peut mieux faire... 

Et Zaki Laïdi trace plusieurs pistes. 

Nous devons d’abord, comme le tente de son côté la Chine, concurrencer le rôle du dollar américain dans les échanges mondiaux. L’euro n’est pas encore parvenu à s’imposer sur les marchés mondiaux comme monnaie de réserve. L’émission d’Euro-obligations (E-bonds) sur le modèle des Bonds du Trésor américains se heurte toujours à l’inégalité des situations financières des différents Etats membres, les Allemands ne voulant pas se porter garants des dettes des « Etats cigales » du Sud. 

Mais l’UE doit surtout favoriser la création et l’affermissement de « champions européens ». Cela exige « d’approfondir le marché intérieur des capitaux qui demeure trop fragmenté en ce qui concerne les services. » Et bien sûr, un assouplissement de la régulation portant sur la concurrence. On se souvient de la déception provoquée par la décision de la Commission de s’opposer à la fusion d’Alstom et Siemens. Tandis que nos concurrents, américains et chinois, favorisent leurs propres champions, nous persistons à empêcher la création des nôtres, en vertu d’une idéologie excessivement libérale. 

« Et enfin, écrit Zaki Laïdi, l’Europe a désespérément besoin de constituer une capacité militaire__, pour conférer de la crédibilité à l’exercice de son pouvoir commercial et à son soft power. » Et de lancer l’idée d’un déploiement de forces européennes significatives dans le détroit d’Ormuz, afin de démontrer que l’Europe est capable de protéger ses approvisionnements pétroliers sans avoir à compter sur les Américains. 

Une efficace modestie vaut mieux que les plans grandioses non suivis d'effet. Le cas du Plan Vert

Et Zaki Laïdi de conclure par une mise en garde adressée aux institutions européennes : l’Europe n’a pas besoin de déclarations tonitruantes, ni de « stratégie grandiose », mais d’une « efficace modestie ».

Cet avertissement est assez comparable à celui qu’adresse, de son côté Jean Pisani-Ferry à la Commission pour ses engagements concernant la protection du climat. L’UE s’est déjà engagée à parvenir à la « neutralité climatique » en 2050 en supprimant toute émission de gaz à effet de serre, mais la présidente Ursula von der Leyen prétend « aller plus loin encore ». « Les plans grandioses concernant un avenir éloigné suscitent le scepticisme. Pour des leaders soumis à réélection tous les quatre ou cinq ans, l’objectif 2050 n’est guère contraignant », écrit Pisani-Ferry. 

On peut s’attendre à ce que toute sorte d’intérêts, en particulier les secteurs économiques devant affronter la concurrence extra-européenne non soumise aux mêmes contraintes, parviennent à empêcher la réalisation de cet objectif. En outre, il est insuffisant. L’objectif de limitation de la température à 1°5 est d’ores et déjà hors d’atteinte… L’Europe, relativement sobre en émissions de gaz à effets de serre, n’est pas seule au monde. L’inde, la Russie et la Chine sont responsables, chacune, de beaucoup plus de pollution atmosphérique. 

En outre, ce plan n’est pas réaliste, puisque chaque Etat européen l’applique à sa manière. Ainsi, les émissions de CO² sont taxées à 113 Euros la tonne en Suède, à 45 Euros en France. Et l’Allemagne, l’un des pires pollueurs d’Europe depuis l’abandon du nucléaire, accorde des exemptions de taxe systématique, pour protéger ses industries…

Place ses espoirs dans la « finance verte », en espérant que les investisseurs se détournent enfin des énergies polluantes, puisque les ressources s’amenuisent nécessairement, n’est guère crédible. Quant aux aides publiques à l’achat de véhicules moins polluants, elles ont eu des effets indésirables : une augmentation de la consommation d’énergie...

Puisque les coûts vont renchérir , il faut rassurer les électorats par une augmentation de la croissance et de l'emploi

Dans la mesure où les politiques écologiques vont inévitablement se traduire par un renchérissement des coûts pour le consommateur européen, assurer leur popularité – et le soutien des électorats – passe donc par la capacité de ces politiques à créer des emplois et à accroître la croissance. Et certainement pas par des politiques de décroissance. 

La Commission s’est engagée à injecter 260 milliards d’investissements supplémentaires chaque année dans la réalisation de son Plan Vert. C’est en gros ce qui est nécessaire, conclut Pisani-Ferry, qui lance cet avertissement : « Quand l’explorateur Hernan Cortés accosta à Vera Cruz, au Mexique, il y a 500 ans, il ordonna à ses soldats de brûler leurs vaisseaux. Une manière de faire entendre aux maigres troupes qui l’accompagnaient que la victoire était à présent la seule option. En annonçant son nouveau Plan vert, l’UE vient de faire la même chose. »