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Europe centrale : les maires des capitales créent un bloc contre-populiste

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Cette alliance s’est officialisée lundi 16 décembre à Budapest.
Cette alliance s’est officialisée lundi 16 décembre à Budapest.
© AFP - ATTILA KISBENEDEK

Déconstruire les clichés occidentaux concernant cette partie de notre Europe, afin de mieux comprendre ce qui s'y joue.

Sous prétexte que le gouvernement polonais est entre les mains du Parti Droit et Justice (PiS) et que les Hongrois ne cessent de réélire Viktor Orban, on en arrive à dire des bêtises sur l’Europe centrale. Ces peuples-là, parce qu’ils ont subi des régimes autoritaires dans l’entre-deux-guerres, puis quarante-cinq ans de dictature communiste, manqueraient "d’expérience de la démocratie". Cela suffirait à expliquer le phénomène populiste qui les atteint plus que d’autres. 

La rengaine de "la prédisposition atavique des peuples centre-européens à l'autoritarisme"...

De l’autre côté de l’ex-Rideau de fer, on ne manque pas de rétorquer que l’on s’est émancipé de l’empire soviétique avec courage et habileté, mais tout seuls. Sans recevoir beaucoup d’encouragements de la part des gouvernements occidentaux, dont certains s’effrayaient même de leur audace, avertissant qu’elle pourrait provoquer une guerre en Europe… La démocratie libérale, en Europe centrale, n’est pas venue toute seule, d’un mouvement spontané de l’histoire. Les peuples se sont battus pour la conquérir contre des dictatures brutales, protégées par les forces militaires écrasantes d’un empire impitoyable.

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L'arrogance des Occidentaux a suscité le désenchantement de peuples qui avaient bien mérité leur carte de membre du club UE....

Par la suite, après 1989, malgré les efforts déployés en un nombre d’années records, par les gouvernements, alors libéraux et euro-enthousiastes, afin d’avaler le fameux « acquis communautaire », les Centre-européens eurent le sentiment d’être accueillis dans la famille européenne du bout des lèvres. Tant de bons esprits, alors, estimant que « l’approfondissement » était préférable à « l’élargissement » ; que les parents pauvres de l’Europe centrale allaient décidément nous coûter trop cher, vu le délabrement de leurs économies après quarante-cinq ans de gabegie communiste.

Et notre arrogance de l’époque est l’une des causes du « moment illibéral » qui frappe cette partie de l’Europe, selon les auteurs d’un livre fort recommandable, « Le moment illibéral. Trump, Poutine, XI Jinping : pourquoi l’Occident a perdu la paix », signé par le politologue bulgare Ivan Krastev et le professeur de droit américain Stephen Holmes. (Fayard)

Pour ces auteurs, il faut partir de la théorie élaborée par René Girard à partir de la notion « d’imitation ». Ce philosophe français a montré comment le modèle à imiter peut se muer en objet de ressentiment ; en particulier, lorsqu’il semble hors d’atteinte ; ou lorsqu’il provoque une forme d’auto-dépréciation

Or, nous disent les auteurs, le « modèle occidental » avait été fortement idéalisé. Et présenté comme exigeant le sacrifice des modes de vie traditionnels, l’oubli d’une histoire nationale – particulièrement douloureuse et traumatisante dans cette région du monde.  Les réactions de dépit et de rejet étaient inévitables. La superbe occidentale a, en effet, blessé des peuples qui estimaient avoir bien mérité leur place à la table européenne – ne serait-ce qu’en provoquant, par leur résistance pacifique, la faillite de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide. 

Le temps des "convertis" a fait place à celui des récalcitrants.

Les premiers dirigeants élus à Varsovie, Prague, Budapest et Bratislava, Krastev et Holmes les décrivent comme des « convertis ». Pour obtenir leurs cartes de membres de l’Union européenne, club alors prestigieux, ils ont imposé à leurs pays des métamorphoses souvent traumatisantes et toujours coûteuses sur le plan social. 

Au contraire, les élites russes post-soviétiques n’ont jamais cru au modèle occidental. Ces « stratèges de l’imposture » ont bâti une « démocratie Potemkine », dont Poutine a pris les rênes, à la tête d’une bande d’oligarques mafieux, afin de s’emparer des richesses du sous-sol russe. 

Le populisme centre-européen aurait également à voir avec l’écroulement de la cote du « modèle occidental », dû en particulier à la crise de 2008. Et non on ne sait avec quel « atavisme » autoritaire et xénophobe des peuples centre-européens. Car lorsque le modèle si désespérément idéalisé s’est révélé incapable de faire face avec efficacité au tsunami venu de l’autre côté de l’Atlantique, le désenchantement a été proportionnel aux espoirs antérieurs. D’où la « vague populiste ».

Reflux de la vague populiste : l'appel des quatre capitales. 

Mais des signes encourageants montrent que ce moment populiste est peut-être en train de se clore. Les maires des quatre capitales des Etats membres du « groupe de Visegrad » (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) viennent de signer un texte très prometteur, le « Pacte des villes libres ». 

« Ensemble, nous sommes plus forts, écrivent les premiers édiles de Budapest, Varsovie, Prague et Bratislava. Nous avons des ressources et nous sommes bien informés. Nous devons prévenir toute nouvelle vague de populisme qui fournirait des réponses trop simples à toutes les questions complexes. » Les signataires se revendiquent des valeurs traditionnelles du libéralisme : respect de l’Etat de droit, justice sociale, tolérance, pluralisme politique et culturel.

Florent Parmentier fait observer qu’en Europe centrale, les grandes métropoles ont non seulement bien résisté aux tentations politiques populistes, mais que c’est d’elles qu’est en train de partir une vague en sens inverse de la vague populiste : « aucune des grandes villes polonaises n’est dirigée par un représentant du PIS. » A Budapest, c’est un écologiste de centre-gauche qui a battu le candidat du pouvoir (Gergely Karacsony). A Varsovie, le candidat de la Plateforme civique (centre droit) (Rafal Trzaskowski). A Prague, un médecin, membre du Parti des pirates (Zdenek Hrib). A Bratislava, un architecte et musicien indépendant (Matus Vallo). Ils ont en commun d’appartenir à la génération née dans les années 1970.

On retrouve certes, en Europe centrale plus encore qu’en Europe de l’Ouest, le clivage opposant les habitants des métropoles, ouvertes et connectées, à ceux des petites villes et des campagnes, qui se sentent tenues à l’écart des progrès phénoménaux réalisés en trente ans par ces Etats en termes de niveau de vie. Mais il est probable que l’avenir politique appartienne à ces jeunes élus plutôt qu’aux caciques, souvent âgés, des partis populistes.  (PiS)