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Eva Illouz : "Le foyer domestique ne peut pas être un monde"

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"Nous avons perdu non seulement un monde public, mais le monde lui-même."
"Nous avons perdu non seulement un monde public, mais le monde lui-même."
© Maxppp - Romain Boulanger

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour la sociologue franco-israélienne spécialiste des émotions, le confinement nous rappelle à quel point nous avons besoin du monde, y compris pour nous cacher de nous-mêmes et des autres.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. 

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici. 

Aujourd'hui, la sociologue Eva Illouz, directrice d’études à l’EHESS et professeure à l’Université hébraïque de Jérusalem nous explique pourquoi il est selon elle si difficile de se passer du monde.

Plus de quatre milliards de personnes à travers le monde ont cessé de se déplacer, de travailler, de fréquenter la rue,  et de socialiser, volontairement, sans protester. Elles ont été confinées à leur domicile, en supposant qu'elles en avaient un, et ont dû abandonner, du jour au lendemain, tout ce qui faisait leur vie, des cafés aux magasins en passant par les transports publics. 

Que des personnes renoncent volontairement à leur liberté pour défendre leur santé n'est pas, en soi, terriblement surprenant. Après tout, comme Thomas Hobbes (et d'autres) l'a dit  : nous serons toujours prêts à sacrifier une grande partie de notre liberté pour notre sécurité. La peur de la mort est si puissante que les gens acceptent volontiers l'autorité d'un État qui peut les sauver, y compris quand cela passe par des mesures de surveillance qui suspendent leurs droits civils fondamentaux et par des formes d'enfermement frôlant l'assignation à résidence. 

Ce qui est proprement inédit ici, c'est la forme que prend cette absence de liberté : une quasi assignation à résidence à l'échelle planétaire.  La peur qui l'a accompagnée n'a pas non plus de réel  précédent. En temps de guerre, la peur de la mort existe mais nous la confrontons généralement à d'autres personnes, nous savons qui est l'ennemi et nous pouvons puiser dans le vaste répertoire symbolique de l'héroïsme pour combattre ou se cacher. Dans le cas actuel, avec la peur du Coronavirus, nous n'avons que très peu de représentations symboliques connues dans lesquelles puiser. La bombe mortelle n'est peut-être pas celle que l'ennemi nous envoie, mais ce que, sans le  savoir, nous portons en nous et causons à quelqu'un d'autre. 

C'est pourquoi nous sommes tous désormais agglutinés à l’intérieur et autour de notre maison, effrayés par quelque chose d'invisible qui a suspendu dans l'air nos relations avec les autres. 

Le doux foyer est devenu le centre de gestion d’une crise d'ampleur planétaire sans précédent.  Mais le foyer ne peut pas combler l'absence d'un monde public : la production et la consommation sont les principaux moyens par lesquels les contemporains créent leur propre sens de la valeur, se socialisent et même forgent leur intimité (le déplorer n’y change rien, c’est un fait). Le travail est l'endroit où nous exerçons nos compétences et d’où nous tirons un sens de la finalité et de la valeur. Les loisirs sont le lieu où nous éprouvons du plaisir, du jeu et la possibilité de voir et d'être vu par les autres. 

Avec l’enfermement, nous avons donc perdu l'espace public des apparences, de la civilité polie, du flirt, des rituels vides mais ô combien nécessaires, du sens du possible : tout ce qui fait de nous des êtres proprement sociaux. Nous avons perdu non seulement un monde public, mais le monde lui-même. S’il y a bien une chose que  le confinement montre, c’est à quel point Rousseau avait tort : l’intimité intense et un état de totale transparence avec les autres sont à long terme insupportables.  Si nous avons besoin du monde, c’est précisément bien pour pouvoir nous cacher de nous-mêmes et des autres, pour changer de personnalité et d’apparence. Le foyer domestique ne peut pas être un monde.   

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.