Exposition sur Fernande Olivier, modèle, peintre, autrice : "Ce n'était que justice que de lui rendre hommage"

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Exposition sur Fernande Olivier, modèle, peintre, autrice : "Ce n'était que justice que de lui rendre hommage"

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Portrait de Fernande Olivier aux environs de 1900 et autoportrait de l'artiste exposé au musée de Montmartre.
Portrait de Fernande Olivier aux environs de 1900 et autoportrait de l'artiste exposé au musée de Montmartre.
- Fine Art Images / Heritage Images / Getty Images et Margot Delpierre / Radio France

L'exposition "Fernande Olivier et Pablo Picasso, dans l'intimité du Bateau-Lavoir", au musée de Montmartre, remet en lumière une artiste oubliée et rend hommage à celle qui a partagé la vie du jeune peintre espagnol de 1904 à 1912. Une femme au passé douloureux, qui fut modèle et écrivaine.

Le musée de Montmartre, à Paris, rend hommage à une femme oubliée. Fernande Olivier est au coeur d'une nouvelle exposition, visible du 14 octobre 22 au 19 février 2023 et qui lance les célébrations Picasso, cinquante ans après la disparition du peintre espagnol. Sauf que cette exposition s'intéresse plus à elle qu'à lui : elle, femme indépendante, femme de lettres, modèle pour les artistes et qui, très jeune, a fui un violent mari, pour se réinventer sous le nom de Fernande Olivier. Née Amélie Lang en 1881, la même année que Pablo Picasso, elle sera ensuite de 1904 à 1912 la compagne du peintre, avant qu'il ne devienne l'un des artistes les plus célèbres au monde. Fernande Olivier le voit passer de sa période bleue à sa période rose et assiste aussi à la naissance du cubisme. Elle publiera chez Stock en 1933 un témoignage précieux, Picasso et ses amis.

"Quelques écrivains, dans leurs livres sur Picasso, m’ont présentée sous le nom de la 'Belle Fernande', ce qui m’a donné la mesure de leur appréciation. Je n’avais donc représenté pour eux qu’une valeur toute physique. Au fait, qu’auraient-ils pu savoir de moi ?", écrit Fernande Olivier. "En France, on a toujours tendance à considérer les femmes comme incapables de pensées sérieuses, surtout dans les milieux intellectuels. Je le sentais et cela me paralysait."

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Cette exposition semble un pied de nez à Picasso, lui qui par sa notoriété a éclipsé ses nombreuses compagnes et dont l'image est aujourd'hui écornée, accusé d'avoir été misogyne et violent. Elle raconte Fernande Olivier, mais aussi la difficile condition des femmes de l'époque, une histoire qui résonne avec les 5 ans du mouvement #MeToo, selon Nathalie Bondil, l'une des deux commissaires de cette exposition.

Portrait de Fernande Olivier en 1908, autrice de "Picasso et ses amis" paru en 1933 chez Stock.
Portrait de Fernande Olivier en 1908, autrice de "Picasso et ses amis" paru en 1933 chez Stock.
- ©RMN-Grand Palais Musée national Picasso Paris Madeleine Coursaget © Succession Picasso 2022

Comment s'est passée votre découverte de Fernande Olivier ?

Nathalie Bondil : J'ai été commissaire de plusieurs expositions Picasso, dont la fameuse exposition Picasso érotique, il y a très longtemps. Je connaissais l'ouvrage de Fernande Olivier Picasso et ses amis, qui avait été publié en 1933. Mais je n'avais jamais lu ses Souvenirs intimes, inspirés de son journal intime, publié post-mortem en 1988. À la faveur de cette exposition, j'ai lu ces Souvenirs intimes écrits par Fernande. On y lit un récit très personnel, très sincère, cru, de Fernande Olivier pour elle-même et par elle-même. Ce n'est plus le témoin du Bateau-Lavoir qui raconte avec énormément d'humour, parfois un peu de causticité, le banquet du Douanier Rousseau, Marie Laurencin et d'autres grandes figures comme Max Jacob et Guillaume Apollinaire. C'est vraiment son journal intime où on découvre le destin d'une femme et, au travers elle, le destin et la condition des femmes très difficiles, il y a un siècle, et qui parfois le demeurent aujourd'hui.

En ce jour d'inauguration - nous sommes  cinq ans après #MeToo - c'est une expo très pertinente parce qu'elle permet de retracer le chemin de ces femmes qui sont violentées, violées, subissent des violences conjugales, enfermées dans le mariage, mariées de force et qui finalement ont beaucoup, beaucoup de mal à trouver la voie vers l'indépendance et l'émancipation.

Comment s'est montée l'exposition ?

Nous sommes partis de Fernande. On l'a beaucoup appelée "la Belle Fernande", parce qu'elle a été modèle. C'était une très belle femme. Elle a inspiré l'œuvre de Picasso pendant les années les plus révolutionnaires de son art, entre 1904 et 1912. Elle était là, mais on ne la nomme pas. C'est toujours "la Belle Fernande". Finalement, elle est plus objet que sujet. Au travers de cette exposition, c'est plutôt la femme de lettres, c'est-à-dire Fernande, écrivain, autrice, qui a écrit Picasso et ses amis, recommandés par Paul Léautaud, qui loue ses qualités d'écrivain. C'est vraiment la femme de tête et donc c'est elle qui raconte, qui prend la première place, le "je", et qui décrit avec ses mots sa vie en tant que femme, sa vie en tant que modèle, sa vie en tant que compagne de Picasso et tout simplement qui elle est, c'est-à-dire, au-delà de Fernande Olivier, une femme qui s'appelait Amélie Lang.

Reportage sur cette exposition consacrée à Fernande Olivier par Margot Delpierre

1 min

À l'exposition consacrée à Fernande Olivier, au musée de Montmartre à Paris, le 12 octobre 2022.
À l'exposition consacrée à Fernande Olivier, au musée de Montmartre à Paris, le 12 octobre 2022.
© Radio France - Margot Delpierre

Quelle était sa vie, avant de devenir Fernande Olivier ?

Fernande Olivier est née d'une liaison non autorisée. Sa mère l'a confiée à un membre de la famille. Son père ne l'a pas déclarée. C'était une enfant bâtarde. Suite à cela, elle a fait une rencontre assez malheureuse à 17 ans, avec un homme qui va la séduire et la violer. Étant donné qu'elle est mineure, elle se trouve dans une situation où elle va être obligée de se marier. On la contraint soit au mariage forcé, soit à la maison de correction, alors qu'elle n'y est pour rien. C'est quelqu'un qui est totalement abusé, mais c'était la condition de l'époque. Elle va se marier avec cet homme, Paul Percheron, qui était effectivement violent, fou. Il va mourir à l'hôpital d'aliénés de Villejuif en 1904. Elle va subir ce mariage. Elle va même avoir un enfant qu'elle va abandonner. Et ça, nous l'avons découvert pendant l'exposition parce qu'elle aura toujours caché sa condition de femme mariée et cet enfant à Picasso. De nouvelles recherches le montrent.

Ensuite, elle va s'échapper de cet enfer qu'elle décrit avec des mots extrêmement touchants, de cette terreur quotidienne qu'elle subissait. Un jour, elle est entaillée par une carafe : elle part le lendemain ses poches vides, mais toujours avec ses livres et son journal pour essayer de vivre. C'est comme cela qu'elle va devenir modèle. C'est comme cela qu'elle va changer de nom parce qu'elle ne voulait probablement pas être reconnue et retrouvée par son mari. Parce qu'être modèle n'était pas non plus un métier très digne. Du coup, elle se choisit ce nom et ce destin de Fernande Olivier. Nous sommes en 1900.

Comme elle est un modèle très appréciée, elle travaille avec les plus grands artistes académiques de son temps. Elle décrit ce travail de modèle qui est méconnu, elle le fait très sérieusement et c'est comme cela qu'elle va côtoyer des bandes d'artistes, et notamment Pablo Picasso, alors tout jeune, au Bateau-Lavoir.

Picasso est le premier véritable amour de Fernande Olivier, et cela semble aussi valable dans l'autre sens. Mais Picasso est aussi  dépeint comme un homme misogyne et même parfois agressif avec les femmes de sa vie. Qu'en était-il avec Fernande Olivier ?

C'est effectivement une vision un peu différente de ce que l'on lit au travers des écrits de Françoise Gilot [artiste peintre et écrivaine, compagne de Picasso de 1944 à 1953], du livre de Laurence Madeline récent sur Marie-Thérèse Walter [muse et amante de Picasso entre 1927 et 1935], des récits de Dora Maar [photographe et peintre, amante de Picasso entre 1936 et 1943] ou encore de la famille de Picasso. En fait, c'est Pablo avant d'être Picasso. Il faut comprendre qu'ils sont nés tous les deux en 1881, donc c'est un couple d'âge égal. Quand Fernande rencontre Picasso, lui-même n'a pas de sous. C'est un jeune peintre de l'avant-garde, mais qui n'a pas encore percé. Elle va vraiment être, comme elle le dit, la compagne des années de misère et non pas des années prospères. C'est une femme qui a du caractère, qui est intelligente. C'est une très belle femme. Elle lit beaucoup. Picasso est certes jaloux, mais elle est très heureuse dans cet échange. Il faut savoir aussi qu'il la trompe, elle le trompe. Bref, c'est une relation qui a été passionnée, amoureuse et elle en garde de très beaux souvenirs. Elle le dit.

Après, Picasso n'aura pas toujours été d'une grande aide envers Fernande, notamment à des moments où elle lui demande de l'aide financière. Il va y concéder beaucoup plus tard, alors qu'elle est âgée, parce qu'il s'oppose à la publication de ses Souvenirs intimes, ce qui permet à Fernande de pouvoir vivre sa vieillesse relativement tranquillement. Mais c'est une femme très résiliente, courageuse, une femme qui était assez orgueilleuse aussi et qui a toujours été très correcte envers Pablo Picasso. C'est une histoire de jeunesse qui doit être contextualisée dans la vie de Picasso et qui justement, amène un certain regard plus nuancé. C'étaient deux jeunes amants.

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Est-ce grâce à elle que Picasso passe de sa période bleue à sa période rose ?

En tout cas, c'est un changement qui se fait sous ses yeux. Quand Fernande arrive la première fois dans l'atelier de Pablo au Bateau-Lavoir, il est encore à cette période bleue. Elle est très impressionnée par ses toiles qui montrent des malheureux, avec ce style inspiré du Greco. Ensuite, elle va décrire l'arrivée de ses arlequins, de ses saltimbanques. Effectivement, ce virage vers la période rose, vers un certain bonheur, se fait à un moment où Pablo et Fernande sont très amoureux. Et Fernande, qui était une femme assez froide, dit que seul Pablo l'a tenue sensuellement. C'est un quelque chose que l'on lit dans ses Souvenirs intimes et c'est quand même très rare d'avoir ce genre de témoignage.

Nathalie Bondil devant un autoportrait de Fernande Olivier, à l'exposition "Fernande Olivier et Pablo Picasso" au musée de Montmartre, le 12 octobre 2022.
Nathalie Bondil devant un autoportrait de Fernande Olivier, à l'exposition "Fernande Olivier et Pablo Picasso" au musée de Montmartre, le 12 octobre 2022.
© Radio France - Margot Delpierre
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Dans l'exposition, on découvre, au-delà de Picasso, Fernande pour ce qu'elle était. Était-ce important pour vous de montrer sa vie, sa carrière ?

Absolument. C'était indispensable et c'est la clé de lecture de cette exposition. C'est justement de ne pas utiliser encore et encore la parole de Fernande pour expliquer Picasso. C'est une femme qui a vécu, c'est une femme qui a été une jeune fille pleine d'espoir, une jeune mariée violentée, un modèle expérimenté, la compagne de Pablo à une époque révolutionnaire et ensuite une femme de lettres. Et je crois que c'est cette richesse et cette complexité qu'il fallait apporter à Fernande Olivier plutôt que de continuer à piller ses écrits au nom de Picasso, sans reconnaître ce qu'elle était vraiment.

Peut-on encore lire ses écrits ?

Oui, Picasso et ses amis, qui est le livre qu'elle a publié en 1933 chez Stock avec le soutien et les encouragements très chaleureux de Paul Léautaud, est réédité. Il est accessible. Les Souvenirs intimes ne sont pas réédités. Et pourtant, c'est un récit poignant, vraiment bouleversant, sur la condition des femmes. J'adresse cette lecture à toutes les jeunes femmes, les jeunes filles, pour qu'elles se rendent compte de la difficulté des femmes il y a un siècle et qui malheureusement éclaire aussi toujours violemment la réalité de beaucoup de femmes, y compris même dans notre pays aujourd'hui.

C'est donc le message principal que vous souhaitiez faire passer ?

Absolument et c'est pour cela que je souhaitais avoir l'intervention d'une artiste contemporaine féministe, Agnès Thurnhauer, pour montrer à quel point ces paroles d'il y a un siècle restent pertinentes aujourd'hui et à quel point le message de Fernande et son témoignage doit être entendu, visibilisé, dirons-nous, pour que l'on puisse avancer sur ce chemin de l'émancipation de toutes les femmes.

Le Bateau-Lavoir (à gauche), Fernande Olivier et Pablo Picasso avec leurs chiens Féo et Frika, vers 1904-1906 (à droite).
Le Bateau-Lavoir (à gauche), Fernande Olivier et Pablo Picasso avec leurs chiens Féo et Frika, vers 1904-1906 (à droite).
- Musée de Montmartre / Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN- Grand Palais /image Centre Pompidou, MNAM- CCI

Est-ce la première fois qu'une exposition est consacrée à Fernande Olivier ?

C'est la première exposition consacrée à Fernande Olivier et c'est totalement étonnant. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles ce projet m'a passionné. Dans l'immense bibliographie consacrée à Picasso, surtout sur ces années essentielles pour l'avancée de l'art moderne - Fernande a accompagné la naissance des Demoiselles d'Avignon en 1907 - c'est exceptionnel : elle a côtoyé toute l'avant-garde moderne mais elle n'a jamais été sujet d'une exposition. Pourtant, on a beaucoup utilisé son écrit parce que son témoignage reste un ouvrage capital, canonique. D'ailleurs, Picasso lui-même dira que Picasso et ses amis est un excellent témoignage et probablement le plus fidèle. Max Jacob et André Salmon aussi vont louanger ce livre, alors même qu'ils ont été des témoins au premier plan de cette époque. Je crois que ce n'était que justice que de lui rendre hommage. On n'a jamais eu d'intérêt pour cette personne qui écrivait, pour l'auteure de cet ouvrage. Et même parfois, on a mis en cause la réalité de son journal intime et la véracité en la taxant de bovarysme, alors qu'en fait c'est très clair et c'est acté qu'il s'agit de véritables témoignages et que c'était tout simplement la très, très difficile condition des femmes à l'époque.

D'ailleurs, elle se trouve dans une précarité financière, avant de recevoir de l'argent de Picasso vers la fin de sa vie.

Contrairement à d'autres compagnes, elle est partie et a laissé Picasso sans le sou, comme elle lui écrit : "On ne peut pas me taxer d'intéressée". Ensuite, elle va vivre d'expédients. Elle va avoir une histoire avec l'acteur Roger Karl, assez connu. Elle va continuer à être professeur de dessin, de diction et de français et va vivre d'expédients. Mais c'est très difficile quand on est sans famille, sans pension, quand on est une femme âgée de gagner sa vie. On sent que malgré sa fierté et sa résilience, c'est une femme qui pense au suicide, qui veut lutter contre la neurasthénie. Je crois que c'est un récit difficile, même si elle prend toujours la pose d'une femme joyeuse, fière. Ce qu'on lit entre les lignes, c'est une très, très difficile condition des femmes, qui finalement était si banale.

Cette exposition lance les célébrations Picasso en France à l'occasion des 50 ans de la disparition du peintre, or elle est consacrée à l'une des femmes de sa vie. C'est un pied de nez ?

C'est très bien dit. Effectivement, c'est un pied de nez. Pour une fois, c'est Fernande Olivier qui est en haut de l'affiche. Et pas Pablo. C'est excellent et cela engage bien ces célébrations !

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