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Fabian Scheidler : "Il faut démonter le capitalisme mondial"

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Faut-il détruire le capitalisme mondial pour empêcher la destruction de la planète ?
Faut-il détruire le capitalisme mondial pour empêcher la destruction de la planète ?
© Getty - Peter Dazeley

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour prévenir les êtres humains de l'anéantissement de la vie sur Terre, l'essayiste et dramaturge allemand pense nécessaire la destruction de notre "mégamachine", ce système-monde créé il y a cinq cents ans en Europe.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Fabian Scheidler est essayiste et dramaturge allemand. Il travaille comme auteur indépendant pour la presse, la télévision, le théâtre et l'opéra. Il est l'auteur de "La Fin de la mégamachine : sur les traces d'une civilisation en voie d'effondrement" (Seuil, 2020). Pour en savoir plus sur le livre de Fabian Scheidler : www.megamachine.fr

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Le plus grand mal imaginable pour les êtres humains est sans doute l’anéantissement de la vie sur Terre. Depuis l’explosion de la première bombe atomique en 1945, ce scénario, le pire qui soit, est devenu une possibilité réelle, envisageable, à portée de main. Dès lors, d’autres scénarios qui pourraient sceller notre destin se sont rajoutés : un dérèglement climatique extrême ; l’accélération de l’extinction des espèces que la civilisation industrielle a déclenchée ; l’émergence d’organismes artificiels incontrôlables. Au cours des cinq derniers millénaires, depuis l’émergence des premiers systèmes de domination en Mésopotamie, bon nombre de civilisations brutales et destructrices se sont succédé. Mais aucune d’entre elles n’a atteint, ni de près ni de loin, un tel potentiel d’anéantissement.

Pourtant, c’est précisément la civilisation occidentale – celle qui englobe toute la planète aujourd’hui – qui est habituellement considérée comme l’apogée et le couronnement de l’histoire humaine. Selon cette interprétation, c’est à elle que nous devons les Lumières, la démocratie et la prospérité. Les forces destructrices qui menacent l’avenir de la vie sur Terre sont arrivées pour ainsi dire par accident.

Le mythe de la modernité 

Pour comprendre les racines de la destruction en cours, il faut dépasser ces mythes de l’Occident et de la modernité. Il est vrai que l’expansion occidentale a apporté d’énormes richesses à une partie de la population mondiale. Mais cette histoire a été en même temps, et dès son début, celle d’une série de génocides. Pour les peuples indigènes des Amériques, par exemple, l’arrivée des conquistadors européens a été, littéralement, la fin du monde. Les massacres perpétrés par les Espagnols et la mise en place d’un système de travail forcé ont mis à mort une grande partie de la population et des cultures. En Amérique du Nord et en Asie, les Européens ne firent guère mieux. Les sociétés africaines ont été, quant à elles, ravagées par l’esclavage et le colonialisme. Rien qu’au Congo, le régime de terreur belge a causé la mort de près de dix millions d’êtres humains – sans qu’un seul coupable ne soit jamais désigné, ou puni. 

En Europe même, depuis le XVIIe siècle, les guerres, la terreur étatique envers les pauvres et les dissidents, la torture, les chasses aux sorcières et l’inquisition ont transformé le continent en un théâtre sanglant. Ces phénomènes n’ont pas atteint leur paroxysme au Moyen Âge, comme le veut le mythe de la modernité, mais durant les temps modernes, lors de l’émergence du système capitaliste. Pour une très grande partie de la population mondiale, le pire est déjà arrivé. Pour l’humanité entière et la planète, le pire est imminent. Imminent, pourtant, ne veut pas forcément dire inévitable.

Mais pour éviter le pire, notre anéantissement ultime, il faut comprendre les origines du mal : le système qui s’est formé il y a près de cinq cents ans en Europe. Il est connu sous différents noms : le « système-monde moderne »,  le « capitalisme mondial » ou la mégamachine, terme inventé par l’historien Lewis Mumford. Le principe fondamental de la mégamachine est l’accumulation sans fin de capital. Autrement dit, il s’agit de faire fructifier l’argent dans un cycle éternel de profit et de réinvestissement. Ce principe s’inscrit, entre autres, au cœur des institutions économiques les plus puissantes du monde : les grandes sociétés par action, dont les premières furent créés il y a 400 ans. Aujourd’hui, les 500 plus grand groupes du monde – dont la plupart des sociétés anonymes – contrôlent 40 pourcents du PIB mondial et deux tiers du commerce. Ces institutions n’ont, dans leur forme légale, qu’un seul but : augmenter le capital des actionnaires, et cela à tout prix. Même si c’est l’anéantissement de la vie sur Terre. Leurs produits – les voitures ou les médicaments, les sucettes ou les mitrailleuses, le fourrage ou l’électricité – sont des moyens interchangeables à cette fin. Une fois que la demande pour certains produits est satisfaite, de nouvelles demandes doivent être créées. Voilà pourquoi il est indispensable de transformer les citoyens en consommateurs, dont la contribution à la vie sociale est réduite à acheter des choses. Cette logique est le moteur central de l’expansion agressive et de la croissance permanente dont le système a besoin pour exister. De nouveaux marchés et de nouvelles sources d’énergie doivent être rendus accessibles par tous les moyens et des espaces naturels toujours plus grands sont exploités. Selon cette logique, toute pause, toute décélération ou modération est équivalente à une crise et à un effondrement. 

Cependant, la machine économique ne peut exister sans un autre pilier qui l’appuie : l’État moderne, qui s’est développé de manière co-évolutive avec le capital. 

Au début des temps modernes, l’État était une institution presque purement militaire. Pour acheter des canons et des armées de mercenaires sur lesquels reposaient leur pouvoir, les souverains s’endettaient auprès des marchands et des banquiers. Le modèle d’entreprise était le suivant : des crédits étaient accordés pour que les souverains puissent envahir et mettre à sac d’autres pays ; le butin de ces pillages servait à rendre le retour sur investissement aux créanciers. Tel est le moteur des guerres de plus en plus cataclysmiques qui ont fait rage en Europe et de la colonisation génocidaire ailleurs. L’État moderne et l’accumulation du capital étaient inséparables dès le début.

Aujourd’hui, ce lien se manifeste dans le fait que la plupart des 500 plus grands groupes du monde ne pourraient survivre sans des subventions immenses. Le Fonds Monétaire International a calculé que les États subventionnent les énergies fossiles à hauteur de cinq billions de dollars chaque année. C’est-à-dire que les contribuables financent la destruction de la planète pour maintenir les profits de l’industrie des énergies fossiles. Il en va de même pour le secteur automobile, l’aviation, les grandes banques et l’agriculture industrielle. 

Pour éviter le pire, il faut démonter les fondements de la mégamachine et les remplacer par d’autres institutions économiques qui ne servent pas le profit mais le bien commun ; pour cela il faut transformer l’État et le dissocier du capital, afin qu’il puisse orchestrer la transition. 

En pratique, cela veut dire qu’on a besoin d’un programme de transition écologique et sociale qui ne remplace pas seulement les énergies fossiles par des énergies renouvelables, mais qui transforme la base de notre civilisation. Un tel programme semble, à première vue, peu réaliste. Mais le système qui a mené l’humanité au bord du gouffre se montre de plus en plus instable. Les crises ne vont cesser de se multiplier – crises financières, pandémies, crises d’États surendettés, catastrophes écologiques – et chaque crise nous conduira à faire des choix. Quand les anciennes institutions se brisent, quand les dirigeants politiques et économiques sont en désarroi, quand le grand mythe de l’Occident se fissure, les mouvements sociaux et écologiques – en fait tous les citoyens engagés – peuvent exercer une influence considérable sur les décisions, surtout quand ils sont bien organisés, bien préparés et capables de forger des alliances. La phase chaotique qui nous attend va causer une cascade de bifurcations (grandes et petites) pendant plusieurs décennies. Elle peut nous mener à un effondrement complet ou vers une société plus juste qui apprend à coopérer avec la nature au lieu de la détruire.

Fabian Scheidler
Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

Emmanuel Laurentin, Chloë Cambreling et Hugo Boursier