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Fabrice Balanche : "La Syrie est devenue un condominium irano-russe"

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Un hélicoptère militaire russe patrouille au-dessus d'un site pétrolier du nord-est de la Syrie. Moscou entend monnayer son engagement vis-à-vis de Damas.
Un hélicoptère militaire russe patrouille au-dessus d'un site pétrolier du nord-est de la Syrie. Moscou entend monnayer son engagement vis-à-vis de Damas.
© AFP - DELIL SOULEIMAN

Dix ans de guerre en Syrie. Spécialiste du conflit syrien, Fabrice Balanche est docteur en géographie. Il a soutenu sa thèse sur les Alaouites. Maître de conférences à Lyon 2, il a publié "Atlas du Proche-Orient arabe" (PUF) et a réalisé les cartes du dernier ouvrage de Gilles Kepel, "Le Prophète et la pandémie" (Gallimard).

Après la Tunisie et l'Égypte, la Syrie est touchée à partir de mars 2011 par la contagion des protestations populaires. Le mur de la peur tombe et les Syriens descendent massivement dans les rues. 

Face à cette situation inédite, le pouvoir syrien se cabre et emploie la manière forte pour réprimer les manifestations pacifiques. Cette répression implacable, qui entraînera la militarisation de l'opposition, va très vite plonger le pays dans une guerre civile. A ce jour, elle a fait près de 400 000 morts. 

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Dix ans après les premières manifestations, Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir. Mais le président syrien, héritier d'un régime autoritaire créé par son père cinquante ans plus tôt, règne sur un pays dévasté et morcelé, comme l'explique le géographe Fabrice Balanche, maître de conférences à Lyon 2.

Après dix ans de conflit, les lignes de front sont-elles désormais gelées en Syrie ? 

Elles pourraient encore évoluer dans certaines zones, comme à Idleb [au nord-ouest de la Syrie, ndlr]. Mais à mon avis, on n’est plus dans le temps des grandes offensives comme on l’a vu dans le passé. Dans la zone d’Idleb et d’Al-Bab à la frontière turque, on est sur des batailles où l’on reprend quelques centaines de kilomètres-carrés, souvent après négociation entre la Russie et la Turquie. Tout cela est assez bien encadré. 

La grande question, c’est le devenir du nord-est. Est-ce que les troupes américaines vont partir ? Est-ce que les Turcs vont lancer une nouvelle offensive ?  

Si les Kurdes continuent de rester alliés des États-Unis et que les négociations avec Damas restent dans l’impasse, les Russes vont laisser les Turcs attaquer de nouveau. On pourrait alors assister à un écroulement de l’administration kurde dans le nord-est. 

À ce stade, la Syrie offre le tableau d’un pays fragmenté en plusieurs morceaux… 

Oui, avec Damas qui contrôle environ les deux tiers du territoire, les Kurdes un petit tiers, et le reste étant entre les mains des pro-turcs. 

Ce qui ne veut pas dire que ces zones sont homogènes. Dans la poche d’Idleb, on voit bien qu’entre Hayat Tahrir Al-Sham [HTS, branche locale d’Al-Qaïda, ndlr], Houras El-Din, les unités Ouigours, chacun contrôle un morceau du territoire, ce qui n’empêche pas de la bagarre entre les différents groupes jihadistes. 

Côté kurde, c’est plus unifié avec les Forces démocratiques syriennes (FDS). Mais du côté de Raqqa et de Deir Al-Zor, Daech est toujours présent. Sans parler des tribus arabes qui sont en guerre larvée avec les FDS. 

Et puis côté gouvernemental, la zone n’est pas stabilisée puisque dans le sud, les ex-rebelles ont toujours de l’autonomie dans certaines villes comme Tafas. Ils ne veulent pas du retour de l’armée syrienne. 

Le djebel druze est contrôlé par des milices loyalistes mais qui font leur propre loi. Donc, dans beaucoup d’endroits, le contrôle du gouvernement central est faible. 

Le statu quo en Syrie en octobre 2020.
Le statu quo en Syrie en octobre 2020.
- Fabrice Balanche

Est-ce que les lignes politiques bougent au niveau des négociations entre l’opposition et le pouvoir de Bachar Al-Assad ? 

Non, rien ne bouge. On a pu constater à Genève l’échec du comité constitutionnel, censé proposer un nouveau cadre institutionnel sous l’égide de l’ONU. 

Quant aux négociations entre Damas et les Kurdes, là aussi, elles sont au point mort. Récemment, des responsables kurdes me disaient qu’on avait même régressé par rapport à l’offensive turque d’octobre 2019. 

Si avant octobre 2019, Damas était prêt à quelques concessions à l’égard des Kurdes, aujourd’hui c’est fini. Le message, c’est retour dans le giron de l’État syrien en échange d’une amnistie. Il ne faut plus compter sur une autonomie. 

Au niveau international, tout dépendra du bras de fer entre l’Iran et des États-Unis et de son évolution. Y aura-t-il un apaisement ? Ou au contraire va-t-on vers un blocage et une surenchère ? À mon avis, on en saura davantage à l’automne. Il faut laisser passer les élections présidentielles iraniennes pour savoir qui va l’emporter, même si on se doute que les conservateurs sont bien placés. 

Mais au-delà, quelle sera l’attitude de l’Iran par rapport aux États-Unis. Et puis est-ce que ces derniers ne vont pas se lasser ? Robert Ford, un ancien diplomate américain en charge du dossier syrien, faisait remarquer que la Syrie est un problème que les États-Unis ne peuvent pas régler (« fix »). 

Les Américains vont sans doute continuer à faire le job contre Daech, qui reste une menace pour leur sécurité, mais ne voudront pas perdre leur temps et leur énergie en Syrie.  

Tout dépend de ce que Joe Biden veut pour la région, sachant que le nucléaire iranien est évidemment la priorité. Est-ce qu’il est prêt lâcher du lest sur la Syrie, c’est-à-dire retirer ses troupes, qui peuvent être harcelées comme le sont les troupes américaines en Irak ? Si d’aventure, il y avait un retrait des soldats US, ce signifierait l’écroulement du système kurde. 

La Turquie est un acteur majeur de la crise syrienne. Est-ce qu’on assiste à un enracinement de l’armée turque au nord-ouest de la Syrie ? 

Oui clairement. On se dit de plus en plus que les Turcs vont occuper une bande de territoire au nord de la Syrie, de laquelle Idleb pourra faire partie. C’est d’ailleurs sur cela que compte Mohamed Al-Joulani, le chef de Hayat Tahrir Al-Sham, qui pourrait devenir un « émir » dans cette petite bande de Gaza qui est en train de se créer au nord de la province d’Idleb sous protectorat turc. 

Et puis, la Turquie pourrait utiliser les déplacés de la région d’Idleb pour les installer à la place des Kurdes à Afrin, à Ras Al-Aïn, voire à Kobané. Il semble d’ailleurs que Kobané pourrait être la prochaine cible de la Turquie, qui veut étendre sa zone de sécurité sur toute la frontière nord et, à terme – pourquoi pas ? – faire comme à Chypre avec l’établissement d’une république du nord de la Syrie sous contrôle turc. 

Les Russes, eux aussi, s’installent pour longtemps en Syrie ? 

La Syrie devient un protectorat russo-iranien, un condominium entre Moscou et Téhéran. Les Russes ont des bases militaires à Lattakié, à Tartous, à Qamischly, à Palmyre, mais aussi à Damas. La Syrie est devenue leur porte-avions, leur base principale au Moyen-Orient.

Ils ont mis la main sur quelques ressources, comme les phosphates, les permis d’exploitation pour le gaz et le pétrole, pour se rembourser des cargaisons d’armement et de leur soutien militaire. La Syrie est devenue un pays satellite de la Russie. 

Bachar Al-Assad contrairement à tous les pronostics est parvenu à se maintenir au pouvoir d’une Syrie aujourd’hui appauvrie et morcelée. Pour autant, le régime syrien a-t-il encore une capacité de projection ? 

Bachar Al-Assad va se représenter à la prochaine élection présidentielle, à l'été. Il y aura quelques candidats de façade pour montrer que la Syrie est un pays « pluraliste ». Il y aura sans doute un communiste, un libéral, il y aura peut-être une femme, mais évidemment, Assad va l’emporter avec la majorité des électeurs inscrits, en tout cas dans la zone qu’il contrôle. 

L’enjeu pour lui sera de faire voter le nord-est. C’est en négociation avec les Kurdes. Et à condition que les électeurs de ces régions votent pour Assad. Car au final, il ne fait pas de doute que le scrutin présidentiel sera manipulé. 

Bachar Al-Assad est prêt à reconstruire un contrat social avec la population, même s’il n’a pas grand-chose à lui offrir. La livre syrienne s’écroule, en même temps que la livre libanaise parce que les deux monnaies sont corrélées. La faillite du Liban où les Syriens avaient placé plusieurs milliards de dollars impacte directement les réserves de devises de la Syrie. 

Comme je l’ai dit depuis 2013, Bachar Al-Assad peut effectuer une redistribution à ceux qui sont restés loyaux, qui sont demeurés en Syrie, des biens appartenant à ceux qui sont à l’étranger. Dit de manière triviale, on se partage le gâteau, ou plutôt les miettes ou les ruines. Il est en train de mouiller la population pour avoir du soutien. 

Pendant cette guerre, de nouvelles élites sont apparues. Typiquement au sein de la classe des hommes d’affaires, les seconds couteaux qui sont restés en Syrie alors que la grande bourgeoisie est partie pour Dubaï ou ailleurs. Eux, aujourd’hui, ont pris le pouvoir dans les chambres de commerce d’Alep et de Damas. Et évidemment, ils tiennent à conserver ce pouvoir. Ils ne veulent pas à que les grands hommes d’affaires en exil reviennent au pays. Et ceux-là sont évidemment derrière Assad. 

Ces hommes d’affaires profitent d’une reconstruction qui a lieu notamment grâce à l’argent qu’envoient les réfugiés syriens à l’extérieur, en Europe notamment. Ils transfèrent de l’argent qui sert à reconstruire un immeuble, une maison, un commerce. 

Mais on ne peut pas reconstruire les infrastructures, comme les réseaux d’eau, d’égouts, d’électricité, etc. Pour avoir été à Kobané ou à Qamischly, j’ai vu pousser des immeubles et quand je demandais d’où venait l’argent, on me répondait : les fonds viennent de réfugiés en Suède ! Ils aident leurs familles restées sur place à reconstruire leur logement. 

Le problème ce sont les grandes infrastructures qui ne sont pas financées. Ce qui signifie que la reconstruction des villes et des villages se fait au détriment du capital environnemental, car les eaux usées, par exemple, ne sont plus traitées et sont directement évacuées dans la nature. 

Quid des Européens ?  

Ils sont hors-jeu. L’Union européenne en tant que telle a toujours été hors-jeu. La France a joué un rôle moteur jusqu’en 2014-2015. Mais elle est aujourd’hui complètement marginalisée sur le dossier syrien.