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Face à la crise sanitaire, "beaucoup d'artistes et musiciens pensent à arrêter leur carrière"

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"Restez chez vous" : la façade de l'Olympia le 23 mars 2020 lors du premier confinement en France. Avec la deuxième vague du Covid-19, la Sacem craint évoque une situation catastrophique et appelle à soutenir la création musicale.
"Restez chez vous" : la façade de l'Olympia le 23 mars 2020 lors du premier confinement en France. Avec la deuxième vague du Covid-19, la Sacem craint évoque une situation catastrophique et appelle à soutenir la création musicale.
© Maxppp - Sébastien Muylaert

Entretien. La cérémonie des Grands Prix Sacem n'a pas eu lieu ce lundi. La société chargée de redistribuer les droits des artistes l'a annulée pour faire des économies et appelle à soutenir la scène française, à l'arrêt depuis neuf mois à cause du Covid. Son directeur général, Jean-Noël Tronc, s'explique.

Depuis mars à cause de la crise sanitaire, quasiment plus aucun concert n'a lieu... Aucune tournée, aucun spectacle, aucun enregistrement de nouveaux disques et la reprise n'est pas encore pour demain. L'ensemble de la filière est dans une situation "catastrophique" et jamais vue estime le directeur général de la Sacem, Jean-Noël Tronc, invité de notre journal de 12h30 ce lundi 7 décembre et qui nous a accordé un peu plus de temps à l'issue de son passage en direct. La Société des artistes, compositeurs et éditeurs de musique a aussi annulé sa soirée de remise des Grands Prix Sacem initialement prévue le soir même au théâtre du Châtelet. Pas en raison des restrictions sanitaires mais tout simplement pour faire des économies.

Jean-Noël Tronc, invité du journal de 12h30 du lundi 7 décembre : "La filière musicale représente 240 000 emplois en France, 8 milliards d'euros"

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Quelle est l'ampleur de la crise dans la filière musicale ?

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Le secteur représente 240 000 emplois en France et génère à peu près 8 milliards d'euros. On estime que cette crise va entraîner la perte d'environ la moitié des revenus de la filière musicale française pour la période du Covid. Au sein de cette filière, certains métiers sont très connus : les artistes interprètes, on pense aux maisons de disques, aux salles de spectacle... Mais on oublie le premier maillon de la chaîne créative, ceux qui fabriquent la musique : les auteurs, les compositeurs et leurs partenaires que sont les éditeurs de musique. La Sacem les représente, nous sommes leur société : une entreprise privée à but non lucratif. Et comme notre société ne fait pas de profit, nous n'avons pas de réserves financières, nous n'avons pas d'actionnaires pour amortir le choc. La chute des collectes en droits d'auteur est liée au fait que les commerces sont fermés, les festivals annulés, que les ventes de disques ont baissé... Et cet effondrement entraîne une crise très grave pour la société elle-même, qui va avoir un déficit d'exploitation d'à peu près 30%. 

En conséquence, les droits d'auteur de nos sociétaires vont baisser drastiquement du fait de la crise et l'impact se fera ressentir essentiellement en 2021, risquant de se prolonger en 2022. D'où le cri d'alarme que nous lançons : beaucoup d'aides ont été mobilisées mais très peu portent aujourd'hui sur l'indispensable compensation des pertes de revenus pour des individus comme les artistes et auteurs ou pour des entreprises comme les éditeurs de musique.

Le reconfinement est particulièrement dur ?

L'impact économique est prolongé bien évidemment mais avec un risque exponentiel, parce que beaucoup d'auteurs et compositeurs financent eux-mêmes leur travail et ne sont rémunérés qu'une fois leur œuvre diffusée. Ces derniers mois, beaucoup de professionnels ont pu tenir le coup parce qu'ils avaient des économies et parce que des mesures ont pu être prises par la Sacem. Nous avons mobilisé des dispositifs exceptionnels que nous allons d'ailleurs renouveler en janvier, avec des avances remboursables à partir de 2022, sans intérêt, et avec un fonds de secours qui a permis d'aider ceux qui étaient dans les situations les plus graves. Le fonds de secours d'urgence lancé début mai par la Sacem sur ses propres ressources était d'un peu plus de 5 millions d'euros. Nous avons aidé plus de 5 000 de nos membres en leur versant des sommes allant de 300 à 5 000 euros. Mais aujourd'hui, tout cela s'épuise : les ressources de nos sociétaires et les nôtres. Nous sommes une société à but non lucratif, nous n'avons pas d'épargne et n'avons pas le droit de faire de profit, nous n'avons pas d'actionnaires et nos moyens sont de plus en plus sous pression, malgré un plan d'économies et un plan de départs volontaires lancés récemment. Nous aurons un déficit d'exploitation très durable et il nous faudra plusieurs années pour revenir à l'équilibre.

Et ce reconfinement est plus dur car il y a une incertitude totale sur la reprise des activités. C'est dur moralement, c'est dur psychologiquement. En mars lors du premier confinement, les artistes et tous les professionnels de la scène musicale étaient comme le reste de la population : personne ne réalisait vraiment ce qui était en train de se passer et personne n'anticipait une deuxième, voire une troisième vague... Aujourd'hui, on voit une forme de désespoir s'installer et pour beaucoup de professionnels, la question d'arrêter purement et simplement leur carrière n'est pas une figure de style.

La Sacem compte 176 000 sociétaires, dont beaucoup peinent à vivre de leur activité ?

On l'oublie souvent : la Sacem compte plusieurs milliers d'auteurs, de compositeurs et d'éditeurs de musique qui ne vivent que des revenus de leur métier et, bien souvent, un auteur compositeur n'est pas intermittent du spectacle. Souvent, on n'est pas interprète et on n'a donc pas de cachet. Rares sont ceux qui sont salariés et les éditeurs de musique sont à la tête d'entreprises extrêmement fragiles qui, et c'est scandaleux, n'ont pas accès aux crédits d'impôt, alors que les producteurs de disques et les producteurs de spectacles y ont accès depuis des années. Le Sénat a d'ailleurs retenu la demande d'élargir enfin ce crédit d'impôt aux éditeurs et nous attendons que le gouvernement soutienne cette demande. Dans le budget 2021 qui sera présenté par l'État pour le tout nouveau Centre national de la musique (CMN, créé en 2020), qui devrait être de 170 millions d'euros, nous demandons qu'une trentaine de millions d'euros viennent compenser toutes ces pertes.

Et l'important pour vous est aussi d'obtenir une meilleure répartition des aides au sein de la filière musicale ? Notamment en direction du premier maillon de la chaîne, que vous représentez, les créateurs de musique et de chansons ?

C'est exactement cela et d'ailleurs, nous lançons aujourd'hui une action de solidarité "Soutenez la scène française" avec le mot-clef #SceneFrançaise sur les réseaux sociaux. C'est une action de solidarité avec toute la scène française : beaucoup de nos artistes auteurs témoignent aujourd'hui dans les médias de leur solidarité totale avec tous les métiers. 

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Et vous avez décidé d'annuler la cérémonie des Grands Prix de la Sacem, qui aurait dû avoir lieu ce lundi : pas à cause de la crise sanitaire mais pour faire des économies...

La cérémonie était à Pleyel l'an dernier et devait être au Châtelet cette année. On l'a annulé la mort dans l'âme mais nous avons tout de même publié un palmarès et il est incroyable. Une fois encore, on montre une évidence que peu de Français ont forcément en tête : jamais les talents français n'ont été aussi nombreux, ni d'ailleurs aussi présents à l'international. Aujourd'hui, le rappeur Zola est dans le top 5 mondial des albums les plus écoutés sur Spotify. Donc, le rayonnement de la France et son attractivité sont liés notamment à ses talents créatifs... S'il n'y a pas de mesures fortes, complémentaires et centrées sur nos membres, la casse risque d'être telle qu'il faudra peut-être une ou deux générations pour rattraper les dégâts... Car beaucoup d'auteurs pourraient arrêter leur carrière dans les mois qui viennent, des éditeurs de musique mettre la clé sous la porte.

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Vous demandez aussi de l'aide aux radios, aux télévisions, aux plateformes en ligne et même aux bars et aux restaurants lorsqu'ils rouvriront : qu'ils diffusent des artistes de la scène française ?

Oui, cela ne leur coûtera rien et aux contribuables non plus mais pour les artistes, on parle de millions d'euros en plus. Car aujourd'hui, la Sacem rémunère en droits d'auteur les artistes qui sont diffusés : l'enveloppe bouge très peu. Mais en diffusant plus d'artistes de la scène française, qui sont nos sociétaires, nous leur reverserons d'autant plus de droits d'auteurs. Un chiffre m'a toujours beaucoup frappé : aux États-Unis, une étude avait mesuré que sur les radios locales américaines, la part du répertoire américain était de 98%... Mais quand vous regardez les enquêtes d'opinion en France, les gens plébiscitent l'écoute des artistes français. De plus, lorsque vous regardez ce qu'est la scène française aujourd'hui, vous avez de tout ! Y compris des artistes qui chantent en anglais dans l'électro, vous avez tout un répertoire français d'électro qui cartonne au niveau mondial, vous avez du jazz français, du classique contemporain français. Rares sont les genres musicaux dans lesquels il n'y a pas tout ce qu'il faut dans le répertoire français donc notre discours n'est absolument pas chauvin. C'est plutôt un discours de prise de conscience et de responsabilité.

Vous disposez d'un calendrier pour le retour des concerts et des tournées ?

Je n'ai aucune autre information que ce qui se dit dans les médias. Je suis très inquiet parce que s'il n'y a pas en janvier ou février un calendrier de retour à la normale, dans le total respect des contraintes sanitaires évidemment, on ne pourra pas jouer les festivals cet été. Il faut avoir en tête que le festival n'est pas comme une salle de cinéma qu'on rouvre quasiment du jour au lendemain. Il faut un rétro planning pour qu'en janvier ou février, on puisse y voir clair sur un retour à la normale. 

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