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Face à la Russie, la Turquie s'allie à l'Ukraine en mer Noire

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Manœuvres navales russes au large de la Crimée. Face à l'emprise de Moscou sur la mer Noire, la Turquie se rapproche de l'Ukraine tout en mobilisant l'Otan.
Manœuvres navales russes au large de la Crimée. Face à l'emprise de Moscou sur la mer Noire, la Turquie se rapproche de l'Ukraine tout en mobilisant l'Otan.
© AFP - VADIM SAVITSKII / RUSSIAN DEFENCE MINISTRY / SPUTNIK

Depuis le conflit du Donbass et l'opération russe dans la Crimée, Moscou a profondément déstabilisé la mer Noire. Et parmi ses riverains, la Turquie s’en inquiète plus que les autres. Au point de remettre un pied en Ukraine, où les turcophones furent par le passé très présents.

Depuis 2019, la Turquie construit des ponts en mer Noire. En vendant, notamment, des drones à son voisin d’en face, l’Ukraine. Le 10 avril dernier a marqué, dans les relations entre les deux pays, une nouvelle étape. En accueillant à Istanbul son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, Recep Tayyip Erdoğan a resserré les liens. Désormais, il ne s’agit plus seulement de vendre des drones – même si Kiev en a commandé 48 nouvelles unités –, mais bien de les produire ensemble.

L'Ukraine, forte d’un solide passé dans l’industrie militaire (en particulier à Dnipro, dans la région d’origine de Zelensky), fabriquera des composants du drone Bayraktar TB2, tandis que la Turquie fournira à l'Ukraine les éléments manquants pour l’achever. 

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Le drone turc Bayraktar TB2, dont Kiev s'est doté, devrait être en partie produit en Ukraine.
Le drone turc Bayraktar TB2, dont Kiev s'est doté, devrait être en partie produit en Ukraine.
© AFP - BAYKAR / Handout / ANADOLU AGENCY

Un signal fort adressé par Ankara à la Russie voisine, qui ne cache pas ses visées impérialistes en mer Noire. Message reçu clair et fort par Moscou : le 15 avril, la Russie a annoncé la suspension des vols vers la Turquie jusqu'au 10 juin… Officiellement du fait de la situation sanitaire sur place. 

Des voisins rivaux

Entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan, les relations sont ambiguës. Tous deux à la tête de régimes autoritaires, partageant par ailleurs une certaine fibre populiste, ils demeurent rivaux. Ils s’opposent dans certaines régions, comme le Caucase turcophone, au sud, en Azerbaïdjan, ou au nord, qui appartient à la Fédération de Russie.

La mer Noire, un espace partagé entre six États.
La mer Noire, un espace partagé entre six États.
© Radio France - Rédaction internationale

Mais pourquoi en mer Noire ? Certes, quand Moscou empêche les bateaux ukrainiens de quitter la mer d’Azov, enclavée entre la Crimée et la Russie, la Turquie rappelle volontiers qu’une organisation internationale a été créée à Istanbul en 1992 – l'Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN) a pris effectivement ses fonctions en 1999 – pour faire de cet espace maritime une zone neutre, pacifique et libre économiquement.

En exprimant son opposition à une attaque russe dans le Donbass et à la prise de la Crimée, Ankara se souvient que la Crimée fut, dès le XIIIe siècle, une région Tatare, bien avant l’arrivée des Russes, et bien avant que ses populations turcophones ne soient déportées, du temps de Staline, après la Seconde Guerre mondiale.

Un lien historique

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que, en 1976, des dissidents tatars, très proches des Ukrainiens, s’engagent au sein du Groupe ukrainien d'Helsinki, chargé de promouvoir la mise en œuvre des accords d'Helsinki sur les droits de l'Homme. Le principal dissident tatar, Moustafa Djemiiev, était d’ailleurs favorable à l'indépendance de l'Ukraine, obtenue en 1991.

À lire aussi : Ukraine-Russie : un différend historique

À cette date, environ 250 000 Tatars ont donc pu revenir en Crimée, où ils ont représenté jusqu’à 12 % de la population… Avant d’être de nouveau expulsés vers d’autres régions ukrainiennes en 2014, à la faveur de l’invasion russe de la Crimée. Signe de son attachement à ces turcophones, Ankara vient de signer un contrat avec l'Ukraine pour construire 500 logements pour des Tatars réfugiés.

Les Tatars, plus encore que la mer Noire, forment donc un trait d’union entre Kiev et Ankara. La Turquie ne les a pas oubliés, et l’Ukraine leur est reconnaissante – ils combattent les indépendantistes pro-russes au Donbass au sein de l’armée nationale. Ils incarnent l’intégrité territoriale ukrainienne, revendiquée conjointement par Recep Tayyip Erdoğan et Volodymyr Zelensky.

Au-delà d’une crise géopolitique, c’est un soubresaut de l’histoire qui remue la mer Noire. Avec en premiers rôles l’Ukraine, la Russie et la Turquie, cette dernière souhaitant inviter l’Otan sur scène – Ankara militant pour que Kiev rejoigne l’Organisation.