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Face à la violence en uniforme, la pensée retrouvée de Judith Shklar

Par
Judith Shklar (1928-1992)
Judith Shklar (1928-1992)
© Getty - Getty Images / Archive Photos

Le Tour du monde des idées. Nous ne saurons jamais comment Judith Shklar aurait analysé l’assassinat de George Floyd par le policier Derek Chauvin à Minneapolis. Comment ne pas évoquer aujourd'hui l'œuvre de cette philosophe disparue en 1992, tant elle nous paraît appropriée pour penser un crime qu'elle semble avoir anticipé ?

Judith Shklar, première femme à avoir été élue présidente de l’American Political Science Association, en 1990, et disparue précocement deux ans plus tard, à 63 ans, refusait de se considérer comme la conceptrice d’une théorie politique d’ensemble, à la différence de ses collègues John Rawls, Hannah Arendt, Isaiah Berlin ou Charles Taylor, avec lesquels elle a pourtant débattu. Sa philosophie politique se voulait avant tout défensive et minimale. Elle l’a résumée dans un article devenu fameux : Le libéralisme de la peur

La violence d'Etat ou le "souverain Mal"

Il est erroné et même dangereux, écrivait-elle dans cet article, de chercher à établir dans une société comme les nôtres un souverain Bien en matière politique. La modernité a fait en sorte que nous ne saurions nous accorder sur un tel idéal commun. Nos idéaux sont trop divers. Nous vivons à l’époque de la "guerre des dieux" décrite par Max Weber. Mais cela ne doit pas nous détourner d’une autre tâche, à la fois essentielle et réaliste : empêcher le surgissement et l’installation, parmi nous, d’un souverain Mal. Car nous sommes capables, quelles que soient nos cultures, nos traditions et nos idéaux, de nous mettre d’accord sur ce dont nous ne voulons à aucun prix. 

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Or, ce Souverain Mal, selon elle, c’est la cruauté politique. La violence, commise par des agents de l’Etat, en particulier s’ils sont armés, à l’encontre de personnes réduites à l’impuissance. 

Et ce souverain Mal est la cruauté et la peur qu’elle inspire, et la peur de cette peur. (…) La cruauté est le fait d’infliger délibérément une souffrance physique, et secondairement émotionnelle, à une personne plus faible ou à un groupe de personnes, afin d’atteindre un but quelconque, qu’il soit tangible ou intangible. Judith Shklar

Le Journal de la philo
5 min

Refuser la peur comme outil de contrôle social

Née en 1928 dans une famille de la bourgeoisie juive germanophone de Lettonie, puis parvenue en 1940 à traverser l’Union soviétique sous une fausse identité suédoise jusqu’à Vladivostok, avant d'aborder au Japon, Judith Shklar a d’abord étudié à l’université McGill de Montréal à partir de 1944, avant d'obtenir son doctorat à Harvard en 1955, où elle est devenue une professeure très réputée. Comme certains de ses éminents confrères émigrés aux Etats-Unis (Leo Strauss, Hannah Arendt, Friedrich Hayek), elle avait choisi d’y fuir la violence totalitaire. Elle savait donc d’expérience jusqu’où pouvait aller la violence meurtrière d’un Etat envers ses propres citoyens. 

Mais Judith Shklar avait observé que ce qui maintenait les peuples dans un état de soumission et de passivité, c’était la peur. La peur de la cruauté gratuite infligée par certains agences de l’Etat, spécialisées dans la surveillance et la répression de la population. Or, les régimes démocratiques eux-mêmes, relevait-elle, pouvaient fort bien compter de tels personnages dans leurs rangs. 

En disciple de Montaigne, elle estimait que le libéralisme auquel elle se référait était né à partir de l'horreur éprouvée par les esprits modérés et sceptiques de la Renaissance face aux atrocités commises durant les guerres de Religion. C'est pourquoi elle appelait à une extrême vigilance quant au respect de la séparation entre les sphères publique et privée. Mais elle avait rompu avec l'optimisme naïf des Lumières, convaincues du caractère durable et nécessaire des progrès de la civilisation. Les deux guerres mondiales et les totalitarismes avaient démontré la fragilité de cette illusion. Sur la base de ces expériences, il fallait, selon elle, "bâtir un ordre politique sur l'évitement de la cruauté et de la peur."

Bien sûr, admettait Judith Shklar, tout pouvoir politique comporte nécessairement des moyens de coercition : les libéraux ne sont pas anarchistes. Mais ce qu’il faut absolument prévenir, c’est la crainte que suscitent les "actes de force non nécessaires, illégaux, imprévisibles" ; la violence arbitraire exercée par les détenteurs d’un pouvoir sur une personne qui en est elle-même démunie. 

Une pensée qui s'accorde profondément à notre époque

Judith Shklar a critiqué "l’exceptionnalisme américain", ce sentiment de supériorité que tant de ses concitoyens ressentaient en particulier durant la guerre contre le nazisme et ensuite, durant la guerre froide, face à l’Union soviétique. 

Durant une période presque égale à un siècle, entre la Déclaration d’Indépendance (1776) et la fin de la Guerre de Sécession (1865), les Etats-Unis ont institutionnalisé l’esclavage. En pleine modernité, dans ce pays, "la lutte du maître et de l’esclave", pièce centrale de la pensée de Hegel, n’était pas une parabole, mais une réalité, disait-elle. Hannah Arendt, estimait Judith Shklar, avait trop tendance à magnifier la Révolution américaine, en l’opposant à bon compte aux résultats, longtemps chaotiques, de la Révolution française. De son point de vue, les cicatrices de l’esclavage n’avaient pas disparu, malgré les proclamations égalitaristes de son temps. Elle sympathisait avec le mouvement pour les Droits civiques de Martin Luther King. 

Le libéralisme que prônait Judith Shklar était strictement limité à la sphère politique. Elle réclamait que le pouvoir politique soit "divisé et même subdivisé", afin de protéger les droits individuels. 

Le libéralisme n’a qu’un seul objectif prépondérant : assurer les conditions nécessaires à l’exercice de la liberté personnelle. Tout adulte devrait pouvoir prendre autant de décisions importantes, sans peur, ni devoir rendre un service, dans autant de domaines de sa vie compatibles avec la liberté semblable de chaque autre adulte. (...) Ce que veut sécuriser le libéralisme de la peur, ce sont les menaces que font peser, sur les sans-défenses, l’abus de pouvoir et l’intimidation. Judith Shklar

Judith Shklar prônait aussi des vertus telles que "la patience, la retenue et la modération, toutes ces formes de discipline sociale qui favorisent l'harmonie de la vie en commun." Elle est l’auteure d’une œuvre importante, en voie d'être redécouverte aux Etats-Unis parce qu’elle paraît plus en phase avec les doutes qu’éprouvent aujourd’hui les Américains qu’avec le triomphalisme arrogant qui suivit la chute du communisme sur le continent européen.