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Face au Covid-19, les leçons d'Ebola

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A Goma, en RDC, un panneau dans les locaux de la mission de paix de l'ONU "Monusco" signale les symptômes, le danger d'infection et l'évolution de la maladie d'Ebola. Le 5 septembre 2019
A Goma, en RDC, un panneau dans les locaux de la mission de paix de l'ONU "Monusco" signale les symptômes, le danger d'infection et l'évolution de la maladie d'Ebola. Le 5 septembre 2019
© Getty - Kay Nietfeld / dpa

République démocratique du Congo, Nigeria, Guinée équatoriale : les pays d’Afrique touchés par les épidémies de fièvre Ebola sont-ils mieux préparés que les autres dans la réponse au Covid-19 ?

"Lavez-vous les mains", "Une personne avertie en vaut deux".  Des messages familiers, chantés par les vedettes de la chanson, relayés dans les quartiers par les leaders communautaires, rappelés par d’immenses panneaux en bord des routes, des autocollants dans les dispensaires ou les lieux publics. 

Seul l’ennemi a changé de nom : en République démocratique du Congo, l'arrivée du Covid-19 est un nouveau cataclysme qui s'abat dans un pays rompu aux épidémies. 

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Le mois dernier, les autorités sanitaires du pays annonçaient en effet voir la fin de la dixième épidémie d’Ebola qu’a connu le pays, après dix-huit mois de lutte et plus de 2 000 morts (infographie en bas de page).

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Car avant cette fin officielle, que le gouvernement souhaite prononcer le 12 avril, il faut gérer, déjà les premiers cas de coronavirus. 

6 min

Une éternelle répétition

Ebola, fièvre de Marburg, fièvre de Lhassa... "Pour ces pays, le coronavirus est une crise de plus", rappelle Aurélie Poelhekke, chargée des questions humanitaires pour MSF. Une crise qui va, espèrent beaucoup, bénéficier cependant de l’expérience précédemment acquise dans les épidémies antérieures. Avec une différence, cependant majeure, note-t-elle : les bailleurs internationaux qui avaient permis de financer la riposte à Ebola sont eux aussi désormais pris dans une pandémie qui mobilise leurs ressources

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"Or en RDC, rappelle-t-elle_, le problème n’est pas seulement Ebola ou le coronavirus, c’est aussi le choléra la malnutrition, les conflits armés qui continuent, les violences contre les civils et les déplacés."_ Et alors que le spectre du coronavirus plombe le pays, l’épidémie de rougeole en cours depuis un an a déjà tué plus de 6 300 enfants. 

Au delà de l'épidémie, maintenir le système de santé

"La première des leçons tirées par les crises précédentes, c’est qu’il ne faut pas oublier les autres besoins médicaux existants et donc de maintenir l’accès aux soins les plus urgents", rappelle Aurélie Poelhekke. Une inquiétude qui fait écho à celles de nombreux médecins en Europe qui craignent l’impact de la pandémie au détriment des questions de santé publique, dans un circuit de soins thérapeutiques plus "habituel", comme le traitement des maladies chroniques, les cancers, les diabètes, les pathologies cardiaques. 

Oui, l’Afrique a tiré des leçons des épidémies récentes.            
Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix

En RDC comme au Liberia, au Nigeria ou dans les autres pays frappés par Ebola, les infrastructures existantes, les centres de confinement, de détection ont été réactivées. Beaucoup de personnel soignant a été formé, qui désormais, connaît les gestes. Et alors que trois milliards de personnes, sur Terre, n’ont pas la possibilité d’accomplir le plus simple des gestes de prévention en se lavant les mains faute d’accès à l’eau courante, Aurélie Poelhekke note que des progrès ont été fait dans les pays confrontés à Ebola, où les points d’eau, même très insuffisants, se sont multipliés. "C’est un bon début"

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Dans une interview au journal Le Monde, le médecin congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, assure que grâce à l’expérience des épidémies passées, "des pays ont imposé des mesures de confinement strict alors même qu’ils ne connaissaient encore que quatre ou cinq cas." Et le prix Nobel de la paix de souligner qu’en RDC, c’est le professeur Jean-Jacques Muyembe, 78 ans, codécouvreur du virus Ebola, qui a été appelé par le Président Félix Tshisekedi, pour gérer l’épidémie de Covid-19. "Tous les dispositifs organisationnels de la lutte contre Ebola demeurent et vont nous être utiles. Ecoles, églises, organisations de la société civile sont sensibilisées et réactives." 

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Le 19 octobre 2014, au plus fort de l'épidémie mortelle d'Ebola en Afrique de l'Ouest, alors que 2 000 de mes citoyens avaient déjà péri et que les infections augmentaient de manière exponentielle, j'ai écrit une lettre au monde entier pour demander la mobilisation de personnel et de ressources (…). J'ai fait valoir qu'une contagion incontrôlée, où qu'elle se produise dans le monde et quelle que soit sa localisation, constitue une menace pour l'humanité tout entière.        
Ellen Johnson Sirleaf, première femme élue Présidente en Afrique, a dirigé le Liberia pendant l'épidémie d'Ebola de 2014 à 2016 qui a tué près de 5 000 personnes dans son pays

Un message compris par les populations

Pour Aurélie Poelhekke, l’autre leçon "qu’il s’agisse d’Ebola ou du coronavirus, est d'avoir compris que la confiance des populations dans la réponse des autoritaires sanitaires est un facteur crucial pour le contrôle des épidémies__". Une adhésion essentielle des communautés, qui deviennent ainsi actrices de la réponse sanitaire.

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Lors des premières épidémies d’Ebola, les approches dictées par l’urgence de la situation ont en effet dramatiquement montré leurs limites auprès de populations terrifiées par l'arrivée dans leurs villages d’équipes humanitaires, protégées tels des scaphandriers, pour chasser un virus perçu comme une malédiction

Des communautés hostiles à ces équipes dirigées par des occidentaux – à l'image associée à un passé colonial traumatisant – et qui ont vu ces soignants emporter des malades dans des infrastructures de confinement, dont la majorité – compte tenu de l’effarante mortalité du virus Ebola – ne sont pas sortis vivants. Avec pour conséquence la dissimulation des cas et le maintien de la chaîne de contagion. 

Ce désastre a amené une véritable prise de conscience sur "l’approche transversale et coordonnée" de la maladie, faisant appel à la sociologie et l’anthropologie, comme le développe cette étude de l'anthropologue Paul Richards, traduite sur le site de Libération, ou comme raconté encore par Adrien Absolu, chef de projet à l’ADF qui a raconté dans un livre, Les forêts profondes, son observation de la Guinée équatoriale avant et pendant l’épidémie d’Ebola. 

Des structures de soins existantes et renforcées 

Cette défiance envers les infrastructures importées de l’étranger a aussi conduit les organisations internationales et les autorités à améliorer la prise en charge dans les infrastructures préexistantes, plus familières pour les populations, au delà des nouvelles structures montées pour répondre à l'urgence. 

Résultat ? Des réflexes désormais ont commencé à s'installer, constate avec un soulagement bien que mesuré Jason Rizzo, qui coordonne pour MSF à Goma (RDC) la réponse anti Ebola : "Ici, la majeure partie des restaurants, bars, cafés, les églises, des commerces a fermé. Les gens résolvent, sans trop rechigner, car ils ont le souvenir des crises précédentes." Une 'bonne volonté' manifeste de la population, qu’il tempère avec la contrainte du confinement dans un contexte complexe. "La population a beau se protéger sur son lieu de travail, limiter les contacts", rappelle-t-il, "que faire lorsqu’on ne peut pas se passer de transports en commun pour travailler, ou sans frigo qui permette de limiter les sorties au marché, ou quand on vit à 8 ou 9 personnes dans de minuscules maisonnettes dans des quartiers densément peuplés ?"

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Des réflexes acquis dans des villes, comme Goma (Est) ou Beni (Nord Est), très durement touchées par le virus, mais loin de l’être à Kinshasa, plus éloignée des foyers de l’épidémie d’Ebola. 

Gombe, le cœur politique, diplomatique et économique de la capitale de la République démocratique du Congo, va être "mis en quarantaine" pendant 14 jours à compter de lundi prochain. Siège du gouvernement, des grandes ambassades, de plusieurs banques, le quartier est considéré comme l'épicentre de l'épidémie dans la ville. Un premier "confinement total" de quatre jours de tout Kinshasa avait été annoncé, avant une marche arrière le lendemain par crainte d'une flambée des prix et de l'insécurité.

Difficile encore de faire accepter à tous les mesures, comme l’interdiction décrétée le 18 mars par le président Félix des grandes cérémonies de deuil, une mesure radicale décrétée face aux risques de propagation du nouveau coronavirus qui porte un coup profond aux traditions et à un moment fort de la vie sociale. Un véritable tabou, au regard des cultures coutumières. Là encore, la RDC peut tirer les leçons des enseignements des enterrements "dignes et sécurisés" mis en place par la Croix-Rouge pour lutter contre l'épidémie d'Ebola dans la région de Beni. Des enterrements avaient déjà été source de tensions et d'incompréhension avec les proches des défunts, heurtés d'être tenus à distance.

La majeure partie des pays africains a toutefois mis en place des mesures de confinement d’une durée variable, comme en Sierra Leone, jusqu'alors parmi les rares pays d'Afrique encore épargnés, qui a déclaré son premier cas de Covid-19 le 31 mars et décrété un confinement de trois jours seulement. Dans ce pays, l'un des pays les plus pauvres du monde, la fièvre Ebola avait fait presque 4 000 morts entre 2014 et 2016. 

Au Nigeria, violemment touché, la bouillonnante Lagos et ses 21 millions d’habitants ressemble à une cité fantôme. Une fois encore, tirant les leçons d’Ebola, l'Etat de Lagos a prévu des colis alimentaires d'urgence ciblant les 200 000 foyers les plus vulnérables, soit environ 1,2 million de personnes. Priorité aux vieux, aux handicapés, aux femmes seules. Un geste rare d'aide sociale, mais une goutte d'eau dans un océan de misère. Une grande majorité des habitants de la mégapole nigériane vivent en dessous du seuil de l'extrême pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. 

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Même inquiétude au Liberia, le pays d'Afrique de l'Ouest le plus durement touché entre 2014 et 2016 par la fièvre Ebola, qui y a fait plus de 4 800 morts, aujourd'hui dirigé par l'ancien footballeur George Weah.

Reste, pour Jason Rizzo, ce ressenti des populations locales_. "Les gens sont inquiets de voir les ravages du coronavirus dans des sociétés occidentales dont le système de santé est autrement plus solide que le leur"._ Et cette grande crainte partagée par les humanitaires comme les équipes locales de soignants, dont la lutte contre Ebola a été entravée par les luttes de pouvoir des chefs de guerre, l’impossibilité pour les soignants - pris pour cibles - d’accéder aux zones touchées. Une question ravivée aujourd’hui par la fermeture des frontières et les mesures de quarantaine et de confinement imposée à toute personne ou marchandise arrivée de l’étranger, et perçue comme risquant de propager le virus. 

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