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Fang Fang, la Chinoise que Pékin cherche à museler, témoigne

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Fang Fang, le 22 février 2020 à Wuhan. L'autrice a raconté soixante jours de confinement dans la ville où le virus a pour la première fois été détecté.
Fang Fang, le 22 février 2020 à Wuhan. L'autrice a raconté soixante jours de confinement dans la ville où le virus a pour la première fois été détecté.
© AFP

Témoignage exclusif. Depuis la parution de son journal de quarantaine, la romancière fait l’objet d’une campagne de dénigrement violente de la part de l’ultra-gauche nationaliste, qui l’accuse d’avoir déformé la réalité du confinement à Wuhan. Interdite de parler de "vive voix" à la presse, elle nous écrit sa colère.

"Après toute catastrophe, il y a toujours des heureux rescapés et des malheureux naufragés." Fang Fang, auteure de Wuhan, ville close, sorti en France à l’automne 2020 chez Stock, est à la fois rescapée et naufragée. D’abord, rescapée d’une crise sanitaire qui, à Wuhan, épicentre supposé de la pandémie de Covid-19, a fait des ravages. Naufragée, ensuite, pour l’avoir racontée dans son journal de quarantaine, violemment décrié par l’ultra-gauche nationaliste chinoise sur internet.

Ce que la romancière, lauréate du prestigieux prix Lu Xun pour son roman Funérailles molles, déplore : "C’est la première fois que ça m’arrive depuis 1982, date à laquelle j’ai commencé à publier. Cela montre à quel point les ultra-nationalistes sont profondément enracinés en Chine, et en particulier parmi les fonctionnaires."

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Mais cette campagne de dénigrement, c’est d’abord la rançon du succès. Confinée, comme chacun des 11 millions d’habitants de la ville du Hubei, Fang Fang voulait "simplement noter ce qui se passait sur [son] compte Weibo, au gré de [sa] plume, assez librement, sans autre idée".

Je voulais vraiment juste mettre noir sur blanc les événements qui survenaient et mes propres impressions.

Ses posts ont été massivement suivis. Et rapidement, des éditeurs l’ont contactée. "J’ai tout d’abord refusé. La situation à Wuhan était réellement mauvaise, et moi-même je n’étais pas très bien. Loin de moi toute idée de publication." Mais, "en tant qu’écrivaine, j’aspire à ce que mes écrits soient lus". Par la suite, "lorsque les choses ont commencé à aller un peu mieux, (…) j’ai décidé de publier", notamment à l’étranger. Et tout a basculé.

La romancière chinoise Fang Fang s'est confiée à Dominique André

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Campagne politique

"Après l’épidémie, certains ont finalement utilisé la publication de mon journal à l’étranger pour lancer sur internet une violente campagne contre moi, qui n’est toujours pas terminée aujourd’hui." Et "les officiels ont choisi de laisser faire", déplore Fang Fang.

Il est incroyable qu’après quarante ans de politique d’ouverture et de réformes, une personne se voit privée de son droit de publication pour avoir relaté (…) cette épidémie dans une ville mise en quarantaine.

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"De telles méthodes sont très proches de celles utilisées durant la révolution culturelle." Une période dont les ultranationalistes sont nostalgiques, estime-t-elle : "Ils n’ont de cesse que de pousser à revenir à une nouvelle révolution culturelle." Pour Fang Fang, "cette cyberviolence, scandaleuse, restera comme une honte dans l’Histoire".

D’autant que, "avec le temps, tout le monde comprendra que les calomnies et les blessures [qu’elle a] subies ne reposent que sur des mensonges". Ce que l’auteure relate de ses 76 jours de confinement, ce sont des impressions, mais aussi des faits.

Au début de l’épidémie, tout le monde était : nerveux et paniqué. Des rumeurs laissaient entendre que Wuhan était coupé du monde, et que les Wuhanais mouraient abandonnés de tous. (…) Face à l’incertitude, les gens vivaient dans l’angoisse.

Fang Fang, 65 ans, dit l’angoisse de la population, mais aussi son soulagement : "Au premier jour du Nouvel An chinois, j’ai appris qu’une équipe médicale venait d’arriver de Shanghai. Je sais parfaitement que lorsque le pouvoir central prend les choses en main, tous les moyens sont mis en œuvre pour régler les problèmes rapidement. Cela m’a rassurée."

Des ouvriers de Dongfeng Honda prennent leur pause déjeuner dans le respect de règles sanitaires strictes, en mars 2020, à Wuhan.
Des ouvriers de Dongfeng Honda prennent leur pause déjeuner dans le respect de règles sanitaires strictes, en mars 2020, à Wuhan.
© AFP
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Portrait réaliste

C’est justement à partir de ce moment-là que la romancière a commencé à prendre des notes. Et ce qu’elle raconte, c’est la vie ordinaire en temps de confinement. "Je me suis retrouvée seule chez moi avec des provisions pour au moins deux semaines. Quand l’épidémie a un peu diminué, le comité de quartier, les livreurs de différentes plateformes d’achats ainsi que les nombreux volontaires ont été mobilisés pour aider la population. Sur ce sujet, je n’ai jamais douté de la capacité du gouvernement et n’ai jamais eu peur de ne pas avoir à manger. Mes voisins et mes amis m’ont aussi aidée."

Mais le souvenir de ce confinement, malgré la mobilisation des autorités pour assister la population, reste "encore très lourd".

Je n’ai pas cessé d’entendre parler de morts autour de moi, ce qui m’a beaucoup affectée.

"Je pense surtout à toutes ces personnes décédées qui n’ont pas réussi à se faire soigner et qui sont mortes sans aucune préparation psychologique, n’imaginant pas un instant qu’elles allaient trouver la mort. Ce désespoir est encore palpable. Pour les familles des victimes, les cicatrices resteront à vie. Il leur faudra des années pour sortir de cette ombre."

Les rues désertes de Wuhan, une ville de 11 millions d'habitants, durant le confinement.
Les rues désertes de Wuhan, une ville de 11 millions d'habitants, durant le confinement.
© AFP - Noel Celis

Et c’est pour avoir raconté cela que Fang Fang, dont le compte Weibo n’a pas été supprimé, subit encore des menaces. Des menaces qui, dans une ville pourtant déconfinée, l’empêchent de sortir de chez elle. "J’ai découvert le déconfinement sur des vidéos. Quand j'ai vu toutes ces rues désertes qui reprenaient vie, je n’ai pu m’empêcher de pleurer."

Ce n’est alors pas une impression de liberté que nous avons ressentie, mais simplement la chance d’être sorti vivant de cette catastrophe. 

Désormais, celle à qui l'on a interdit de parler de vive voix à la presse, s’oblige "à voir les choses autrement". Certes, déplore-t-elle, "je ne peux désormais plus publier quoique ce soit dans une revue où un magazine, mes romans ne peuvent plus paraître en Chine et il est hors de question que je sois invitée à participer au moindre événement littéraire". Mais "voilà quarante ans que la révolution culturelle est terminée, le progrès social est évident, et bien que de nombreux fonctionnaires aient peur d’être politiquement incorrects, ils ont au moins un minimum de respect pour les lois. C’est un progrès."

Traductions du chinois par Geneviève Imbot-Bichet 

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