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Fatoumata Hane : "En Afrique, le Covid est en concurrence avec d’autres épidémies"

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Zone de décontamination dans un centre de traitement du coronavirus COVID-19,  à Dakar le 26 juin 2020.
Zone de décontamination dans un centre de traitement du coronavirus COVID-19, à Dakar le 26 juin 2020.
© AFP - JOHN WESSELS / AFP

Coronavirus : une conversation mondiale. Une troisième vague est à craindre sur le continent africain, qui n'a reçu que 1% des doses de vaccin contre le coronavirus. Fatoumata Hane, maîtresse de conférences à l’Université Assane Seck de Ziguinchor au Sénégal, essaie de comprendre comment la crise sanitaire s'y est matérialisée.

Dès le début du confinement, l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont  ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise  mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale, entamée le 30 mars 2020, continue de s'étoffer et dépasse à présent les 110 contributions. En outre, chaque vendredi, Le Temps du débat propose une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Fatoumata Hane est socio-anthropologue de la santé et enseignante chercheure à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, au Sénégal. Elle a effectué différents travaux sur les systèmes et politiques de santé en Afrique, sur les reconfigurations professionnelles dans la santé et la place des enfants dans les dispositifs de soins pédiatriques. Elle a aussi effectué des travaux sur le vieillissement au Sénégal et en contexte de migration et sur des questions liées au genre. Ses recherches portent principalement sur les politiques de santé et la gouvernance sanitaire

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"Une épidémie n’est pas seulement sanitaire, elle est éminemment sociale. Alors que les institutions sanitaires alertent sur une possible troisième vague en Afrique, la fin du Covid-19 semble avoir été décrétée dans cette partie du monde où le respect des gestes barrières commence à être un souvenir lointain. Un décalage qui montre bien les écarts entre la prévalence objective démontrant l’ampleur de la maladie et la prévalence perçue par les populations. Sur le continent africain, les perceptions du Covid ont été fluctuantes. Les premiers moments ont été marqués par la peur, puis cette peur a cédé la place au déni du fait du faible nombre de décès, de l’infodémie et aux contestations des mesures prises par les gouvernements. 

En Afrique, la matérialité du Covid reste discutée

"Je pense que l’on a très peu mis en perspective les perceptions qui font du Covid une "maladie bénigne", "qui ne tue pas les Africains", avec celles du vaccin dont l’efficacité perçue semble relative. La matérialité du Covid reste discutée. On parle de défiance, des hésitations vaccinales, du refus de se faire vacciner mais c’est bien plus complexe et il faut relativiser ces attitudes dans le temps et selon les types de vaccins. Oui, avant l’arrivée des vaccins, les populations se sont prononcées sur leur intention à se faire vacciner et avaient exprimé des hésitations. Quand ils ont été disponibles, les populations - notamment les plus âgées, les cibles prioritaires - y sont allées. Mais la médiatisation des cas de manifestation post-vaccinale indésirable (MAPI) les a freinées dans leur élan, la vaccination n’étant pas obligatoire. Une préférence pour les autres vaccins que l’Astra-Zeneca peut aussi expliquer les refus. Finalement, la méfiance pour cette innovation thérapeutique dont le procédé est moins connu a été déterminante.

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Ebola, poliomyélite, malaria : en Afrique, le Covid en concurrence avec d'autres épidémies

Au Sénégal, la vaccination n’a pas été, et ne parait toujours pas, une urgence du fait de plusieurs facteurs. D’abord du fait d’une épidémie silencieuse et invisible mais surtout d’une course aux vaccins qui fait des pays africains les principaux oubliés. Ensuite, un faible intérêt pour le vaccin et pour la mobilisation sociale - contrairement à ce à quoi nous avions pu assister avec d’autres épidémies, comme le VIH, où la transnationalisation des formes de lutte a contribué à la disponibilité des ARV dans les pays du Sud.  Il faut comprendre que le Covid est en "concurrence" avec d’autres épidémies en Afrique : Ebola, poliomyélite, malaria endémique (qui tue plus que le Covid). Pour exemple, en pleine lutte contre le coronavirus, d’autres épidémies resurgissent. Le 12 février, la Guinée déclarait des cas d’Ebola et 3 mois plus tard, le 17 mai, l’épidémie de fièvre Lassa ! 

L’implication tardive des communautés – dont le rôle a été déterminant dans la lutte contre le VIH ou Ebola - est à interroger : elles sont émiettées, multi-situées et participent dans certains cas - notamment ceux de la diaspora - à l’infodémie. De fait, les épidémies passées constituent des réservoirs de savoirs expérientiels peu mobilisés dans la lutte contre le Covid et des imaginaires peu interrogés. Certes, on a pu voir une contestation du rôle des institutions comme l’OMS, une perte de confiance envers elles et la perception d’une santé globale fragmentée. Le mode de gestion de la pandémie a remis en cause un principe, celui de la démocratie sanitaire, que la prise en charge du VIH avait réussi à construire. 

La réclamation des vaccins de la part des Etats et institutions tout comme la (faible) disponibilité ne font pas tout ! Il reste à convaincre du bénéfice du vaccin pour prévenir les cas graves et les décès. Le  repli sur soi au début de la pandémie, matérialisé par la fermeture des frontières, l’absence de solidarité internationale donnant ou renforçant le sentiment d’une protection des pays riches et d’une dé-protection des pays africains laissés à eux-mêmes aura des effets sur la coopération internationale. 

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"Le vaccin est devenu un objet géopolitique au cœur des relations internationales permettant à des puissances comme la Chine ou la Russie de renforcer leur positionnement en Afrique. Plus globalement, la pandémie questionne la place de l’Afrique dans les relations commerciales internationales, dans la mondialisation de la santé. Une sorte d’affirmation de soi avait émergé dès le début de la pandémie avec une présentation d’une Afrique capable d’inventivité et d’innovations sanitaires et sociales et surtout de choix thérapeutiques autonomes. Elle s’est renforcée avec, notamment, cette volonté et cette nécessité de produire leurs propres vaccins."

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.