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Faut-il aussi confiner la Bourse ?

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"Les actions américaines sur pause" le 18 mars. La bourse est régulièrement suspendue aux USA depuis le 9 mars quand elle chute trop car il y a des coupes circuits automatiques.
"Les actions américaines sur pause" le 18 mars. La bourse est régulièrement suspendue aux USA depuis le 9 mars quand elle chute trop car il y a des coupes circuits automatiques.
© AFP - Bryan R. Smith

Bulle économique. Face à la crise du Covid-19, les Philippines ont fermé leurs marchés financiers deux jours. Une exception mondiale. En France, des voix s’élèvent pour demander la fermeture temporaire de la Bourse, mais pour le moment les décisionnaires y sont opposés. Quels sont leurs critères ? Est-ce définitif ?

La crise économique liée au coronavirus fait paniquer les marchés financiers. Les bourses mondiales plongent, des entreprises perdent la moitié de leur valeur, l’Etat Français se dit prêt à les nationaliser pour éviter qu’elles ne soient rachetés par des fonds étrangers, la santé des banques, très en lien avec l'activité boursière, pose question. 

Et si on mettait la Bourse sur pause, comme une partie de l’économie ? Revue des arguments pour et contre. 

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La courte fermeture aux Philippines

La pause fut de courte durée, mais les Philippines l’ont testée. Mardi 17 mars, le Président philippin Rodrigo Duterte a ordonné la fermeture des marchés boursiers, obligataires et des changes, pour "placer la puissance économique du pays sous quarantaine renforcée". Comme sur toutes les bourses du monde, les valeurs des entreprises se sont effondrées dans ce pays de 102 millions d’habitants. 

Plongée des valeurs boursières au Philippine Stock Exchange. Graphique de Bloomberg.
Plongée des valeurs boursières au Philippine Stock Exchange. Graphique de Bloomberg.
- Bloomberg

La "quarantaine" des marchés financiers philippins aura duré moins de deux jours. 

Dès le lendemain de la fermeture, un communiqué du Président du "Philippine Stock Exchange" annonçait la réouverture de la Bourse mais une réduction des heures d'ouverture. 

Annonce de la réouverture des marchés, après 48h d'interruption par le président du Philippine Stock Exchange
Annonce de la réouverture des marchés, après 48h d'interruption par le président du Philippine Stock Exchange
- PSE

Jeudi 19 mars, les marchés boursiers ont donc rouvert aux Philippines, et comme le rapporte John Reed, le correspondant du Financial Times en Asie, dès l’ouverture, les cours ont chuté de 12%, et les cotations ont été interrompues temporairement par des coupes circuits automatiques. Ces coupes circuits existent aussi aux Etats Unis, ils suspendent les transactions quelques minutes ou quelques heures quand la chute des cours dépasse un certain pourcentage, cela revient à faire pause, mais pour une durée courte et déterminée.  

Pour information, les Philippines ont à ce jour 202 cas confirmés de coronavirus, et 17 morts. 

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La veille de la réouverture, le directeur du Philippine Stock Exchange était interviewé par Bloomberg (voir une vidéo en anglais ici) et les journalistes lui ont demandé comment il allait maintenant faire pour gérer le "risque réputationnel" de la place des Philippinnes après cette fermeture même très courte. 

Fermer la Bourse, c'est possible

Il y a de nombreux précédents récents, mais, pour l’essentiel, les fermetures étaient liées à l’impossibilité matérielle pour les traders de poursuivre leur travail. 

1987 : La Bourse de Londres ferme le vendredi 16 octobre à 12h30 car la plupart des traders n’ont pu se rendre à la City du fait de l’arrivée d’un cyclone extratropical. Quand la Bourse rouvre le lundi suivant, elle s’effondre, c’est le Black Monday. 

2001 : Wall Street ferme pendant 6 jours suite aux attentats du 11 septembre car les câbles et les bureaux sont endommagés. Les Bourses européennes étaient restées ouvertes pendant que New York s’effondrait, littéralement. A l’époque, cette attitude avait choqué, surtout dans les milieux financiers américains qui, cités par la Tribune, dénonçaient ce manque total de décence et de solidarité. "On ne spécule pas ainsi sur le sang des hommes", s’indignait alors l’un de ces gestionnaires d’actifs. 

2012 : Wall Street ferme deux jours à cause de l’arrivée imminente de l’ouragan Sandy. 

La Bourse de Paris, elle, n’a pas fermé depuis mai 1968. Là encore, ce sont des circonstances matérielles qui ont empêché la tenue des sessions pendant 17 jours. Ici un article qui raconte les circonstances de cet incendie

24 mai 1968, des policiers éteignent l’incendie provoqué devant la Bourse (palais Brongniart) par des manifestants
24 mai 1968, des policiers éteignent l’incendie provoqué devant la Bourse (palais Brongniart) par des manifestants
© AFP - AFP

Trader en temps de coronavirus

Même si le débat est vivace et nourrit de nombreux articles, les marchés boursiers sont toujours ouverts malgré les krachs, et malgré les mesures de confinement. Mais les cotations sont très souvent suspendues, car il y a des coupe-circuits automatiques. 

Au-delà d’une trop forte baisse ou trop forte hausse, les cours sont interrompus quelques minutes. New York a ouvert le bal le 9 mars dernier, et depuis les interruptions sont monnaie courante. Stacey Cunnigham, la directrice du New York Stock Exchange, décrit  comment fonctionnent ces coupes circuits dans le tweet ci-dessous. 

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Les salles de marchés et de surveillance des marchés comme Euronext sont elles aussi concernées par les mesures sanitaires. Euronext, l’entreprise qui gère les Bourses de Paris, de Bruxelles, de Dublin, d’Oslo et de Lisbonne a publié un communiqué intitulé : Résilience en temps de volatilité (Resilience during volatility) affirmant que , malgré le confinement, ses marchés resteront ouverts et fonctionnels.

La plupart de nos équipes travaillent actuellement de chez elles et les infrastructures sont totalement fonctionnelles, sans aucun problème de latence. Most of our staff are currently working from home whilst operating a fully functional infrastructure with no latency issues. Euronext, 17 mars 2020.

Résilience en temps de volatilité, affiche Euronext sur son site, avec une photo de salle de surveillance qui semble respecter les distances de sécurité
Résilience en temps de volatilité, affiche Euronext sur son site, avec une photo de salle de surveillance qui semble respecter les distances de sécurité
- Euronext

En revanche, la Bourse de New York, à Wall Street, va fermer une partie de son célèbre bâtiment à partir de lundi 23 mars car un cas de coronavirus y a été détecté. Les courtiers n'y auront plus accès et les négociations vont être 100% électroniques. Sa présidente affirme que le New York Stock Exchange continuera de fonctionner comme auparavant, aux mêmes heures, et qu’elle continue de croire que les plateformes de marchés doivent rester ouvertes.

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Le message que veulent faire passer les professionnels de la finance (Autorité des marchés financiers, banques, courtiers, autorité de surveillance), c’est qu’il n’y a pas de problème de continuité du travail dans les salles de marché et de surveillance de marché. 

D'une part, toutes les banques (et les assurances) sont tenues d'avoir mis en place un PUPA (Plan d'Urgence et de Poursuite des Activités) depuis fin 2014. Elles étaient donc mieux préparées que d'autres filières économiques aux mesures de confinement.  

En outre, de nos jours, "la quasi-totalité des transactions font intervenir à des degrés divers un algorithme". Quant au trading à haute fréquence (qui consiste à prendre des positions à l’achat ou à la vente pendant quelques millisecondes), il représente 60% des transactions du CAC 40, selon l’AMF qui a étudié le phénomène dans une étude.

En rouge le volume de transaction du CAC 40 effectué par le « trading à haute Fréquence
En rouge le volume de transaction du CAC 40 effectué par le « trading à haute Fréquence
- AMF

C’était déjà la tendance lors de la crise de 2008, mais elle s’est accentuée depuis : les traders sont de plus en plus remplacés par des ordinateurs… qui n’ont rien à craindre du coronavirus.  (Ici un témoignage intéressant d’un ancien salarié de Goldman Sachs sur la vague d’automatisation à Wall Street). 

Est-ce si rassurant que cela, je ne saurais dire… j’ai le sentiment que la continuité des marchés financiers en temps de confinement est un sujet qui mériterait de plus amples investigations.

Pourquoi faudrait-il suspendre les Bourses  ? 

L'argument principal de ceux et celles qui estiment qu'il faudrait fermer les Bourses n'est pas sanitaire, mais économique.  

Pour Marc Touati, c'est une solution de bon sens. Ancien directeur de la recherche économique chez Natixis et la Banque Populaire, Marc Touati dirige aujourd’hui un cabinet de conseil économique et financier (ACDEFI, «Aux commandes de l’économie et de la finance»).  

On doit mettre aussi la bourse en quarantaine, il faut calmer le jeu, aujourd’hui la bourse alimente la panique, et met des entreprises en danger. Garder la bourse ouverte, c’est prendre le risque que des entreprises soient massacrées en bourse. Si on fige la situation, on enlève un élément anxiogène. Marc Touati, directeur d’ACDEFI.

"Il faut appuyer sur le bouton pause que chacun puisse reprendre ses esprits", demandaient aussi lundi 17 mars, Charles Henri D’Auvigny, le président de la F2ic, la fédération des investisseurs individuels sur BFM Business, en admettant qu’il était déjà quasi trop tard. 

Moi, je ne demande pas que cela soit fermé pendant un mois ! Je pense qu’il faut qu’on puisse faire pause, qu’on soit tous égaux aussi, que cela soit l’investisseur particulier comme l’investisseur institutionnel face à ces marchés. Là, on a aussi à faire face à des algorithmes qui sont programmés pour prendre des décisions dont on ne comprend pas vraiment les raisons. Charles Henri D’Auvigny, sur BFM TV.

Les investisseurs particuliers représentent, selon l'AMF, 5 à 7% des transactions du CAC 40. 

Autre argument de ceux qui ont posé la question de la fermeture de la Bourse cette semaine, l'impossibilité en ce moment de fixer une valeur aux entreprises, tant l'incertitude est grande.   

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Jezabel Coupey Soubeyran, maîtresse de conférence en sciences économiques, plaide pour une cotation ponctuelle, une fois par semaine, ou une fois tous les quinze jours, pour qu'un prix de marché puisse toujours être donné aux actions. Ici, ses propositions détaillées, dans un débat organisé par La Croix, avec Eric Dor (directeur des études économiques de l’école de management IESEG) qui lui est contre. 

Enfin, dernier élement de cette revue du débat, des équipes de la Deutsche Bank viennent de recenser les situations qui avaient menées à la fermeture des Bourses, rapporte Investir, dans un article intitulé : La France « est en guerre » ! Pendant les guerres, les Bourses ferment, rappelle Deutsche Bank.  

Qui peut décider de fermer les marchés financiers ?

Les marchés financiers ont beau être mondiaux, la fermeture d’une plateforme de négociation est de compétence nationale. En France, c’est l’Autorité des Marchés Financiers, et son président qui a les clefs en main selon le Code monétaire et financier. Il peut suspendre les négociations sur un marché réglementé deux jours quand ils dysfonctionnent. Pour les suspendre plus de deux jours, la décision dépend du ministre de l'Économie. 

Extrait du code monétaire et financier
Extrait du code monétaire et financier
- Bofi

Pour le moment (21 mars publication de cette chronique), il n’en est pas question. L’autorité des marchés financiers considère que les marchés ne dysfonctionnent pas, et Bercy n’a pas exprimé de position à ce sujet. 

Et vis à vis de l'Union Européenne ? Bercy et l'AMF n'ont pas besoin de l'accord préalable de l'autorité européenne des marchés financiers, m'écrit l'ESMA (European Securities and Market Autority), mais "compte tenu de l'impact potentiel d'une telle décision, il faudrait qu'elle soit coordonnée au niveau européen".  Autrement dit, ça n'est pas très clair. 

Pourquoi ne le fait-on pas ? 

Légalement, les marchés financiers peuvent être suspendus en cas de dysfonctionnement. 

Or, dans une interview à BFM TV (vidéo en lien), et dans une interview aux Echos, (article payant en lien), Robert Ophèle, le président de l’Autorité des Marchés Financiers déclare : "Je ne vais pas fermer des marchés qui fonctionnent"

Du point de vue de l’Autorité des Marchés Financiers, la baisse des cours et la volatilité de la Bourse ne sont pas un dysfonctionnement. "Il y a de la liquidité, les volumes sont étoffés. Les prix sont bas mais ils ne sont pas sans rapport avec les incertitudes actuelles" répond Robert Ophèle aux Echos. 

Autrement dit, si les valeurs des entreprises s’effondrent en Bourse, c’est qu’il y a une inquiétude sur leurs résultats à venir, que cette inquiétude est légitime, et donc, la formation des prix se fait correctement. Le remède (fermer la Bourse) serait selon lui pire que le mal.  

La moitié des transactions sur les valeurs françaises sont réalisées hors de France, donc fermer les marchés, les suspendre en France, c’est transférer une large partie de ces transactions sur des marchés non régulés ou des marchés régulés à l’étranger, donc on manquerait complètement ce que les gens ont en tête. Robert Ophèle, président de l’Autorité des Marchés financiers, le 17 mars sur BFM Business.

Si on fermait la bourse, il pourrait toujours y avoir des échanges de gré à gré (entre acteurs financiers sans passer par une plateforme boursière) des actions qui sont cotées sur le CAC 40, et cela n’empêcherait pas les valeurs des entreprises de baisser à la réouverture de la Bourse. Quand on ferme la Bourse, il faut la rouvrir, et rien ne dit que le plongeon n'est pas alors encore plus grand. C’est effectivement ce qu’il s’est passé à la Bourse de Manille. 

Fermer toutes les bourses mondiales ou rien…

Pour que la fermeture de la Bourse soit efficace, il faudrait donc que tous les pays prennent cette décision, ce qui semble pour le moment politiquement improbable. Cela ne serait pas souhaitable pour une autre raison, continue Robert Ophèle. De nombreux produits financiers étant dépendants de la bourse, cela les mettrait en péril aussi, notamment les titres de dettes. 

On suspendrait aussi tous les fonds (sicav, OPCVM) qui ont des titres en portefeuille dont les transactions ont été suspendues, donc on gèlerait une énorme partie des actifs financiers, et donc mécaniquement, on mettrait une pression vendeuse sur d’autres types d’actifs, notamment les titres de dette, qui sont essentiels au financement de l’économie. Robert Ophèle, le 17 mars, sur BFM TV.

Comprenez… actuellement, ceux et celles (investisseurs particuliers ou institutionnels) qui ont besoin de cash peuvent vendre leurs actions s’ils ont besoin d’argent immédiatement disponible. Si on leur interdit cette possibilité, ils vont vendre d’autres produits financiers dont les obligations, qui servent à financer les entreprises et les Etats. Or les Etats, il est vrai, avec toutes les dépenses qu’ils annoncent en ce moment  ont besoin que le marché obligataire des titres de dette fonctionne correctement. 

Cet argument est totalement valable… pour le moment, mais demain ? 

En pleine crise, ce qui est dit un jour, n’est plus forcément valable la semaine d’après, et pour cette crise du coronavirus cela se vérifie quasiment chaque jour. 

Sur le plan sanitaire, le confinement n’était pas à l’ordre du jour en France, puis il l’est devenu. 

Sur le plan monétaire, la Banque Centrale Européenne disait le jeudi 12 mars par la voix de Christine Lagarde "qu’elle n’avait pas à se préoccuper des spreads" (c’est-à-dire des écarts de taux d’intérêts entre les pays dits surs (l’Allemagne), et les pays à risque (l’Italie) quand ils empruntent sur les marchés financiers pour financer leur déficit), et une semaine après (le 19 mars) elle a annoncé en pleine nuit mettre 750 milliards d’euros sur la table pour acheter tous types de produit financiers, titre de dette des Etats compris bien sûr, ce qui a contribué à faire chuter les écarts de taux entre dette italienne et dette allemande. 

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Vérité du jour n’est plus valable le lendemain

L’Autorité française des marchés financiers n’a pas dérogé à cette règle. Mardi 17 mars, elle a décidé d’interdire la vente à découvert sur 92 valeurs françaises cotées au CAC 40, au SBF 120, et sur d’autres plateformes d’Euronext, tel qu’Euronext Growth (petites et moyennes entreprises) alors que cinq jours plus tôt, elle jugeait que ce n’était pas nécessaire (ici dans cet article des Echos), alors même que les autorités italiennes et espagnoles le faisaient. 

Ci-dessous la liste des entreprises qu’il n’était plus possible de vendre à découvert (j’explique plus bas ce qu'est la vente à découvert). 

Liste des entreprises pour lesquelles il était interdit de vendre l'action à découvert (puis cette interdiction a été étendue à toutes les actions)
Liste des entreprises pour lesquelles il était interdit de vendre l'action à découvert (puis cette interdiction a été étendue à toutes les actions)
- AMF

Le soir même du 17 mars, l’AMF a étendu cette interdiction à toutes les actions d’entreprises cotées en France pour une durée d’un mois. 

Sollicitée, l’Autorité des Marchés financiers explique avoir pris cette décision après avoir considéré que "les circonstances exceptionnelles actuelles constituaient une menace sérieuse pour la confiance des marchés. Dans un marché stressé orienté à la baisse, l’AMF a estimé qu’il était inutile de prendre le risque d’un stress supplémentaire lié à des ventes à découvert".

Le 17 mars donc, il a été considéré qu’il y avait un dysfonctionnement lié à ces ventes à découvert. 

Pour Moshey Gorsd, patron de We Connect, un distributeur de matériel informatique électronique coté sur Growth Euronext et dont l’action faisait partie de celle qu’on ne pouvait plus vendre à découvert, le dysfonctionnement est ailleurs. Il est dans la capacité laissée à certains acteurs économiques de s’enrichir en temps de crise. 

Je ne comprends pas  qu’on n’ait pas interdit la vente à découvert dès que les bourses ont chuté. On restreint les déplacements, on ferme les cafés restaurants et tous les commerces dits non indispensables, mais on laisse des gens spéculer à la baisse et gagner de l’argent sur la crise ! Nous entrepreneurs, nous devons bloquer toutes nos activités mais on ne soumet pas au même régime ceux qui gagnent de l’argent parce que la valeur des entreprises s’effondre, c’est inacceptable ! Moshey Gorsd.

Une vente à découvert : c’est quoi ?

La vente à découvert permet de vendre un titre financier que l’on ne possède pas. C’est une technique qui permet de gagner de l’argent quand les cours sont baissiers. 

Cela fonctionne ainsi : j’emprunte (à un acteur financier qui en possède, banques ou gestionnaires d’actifs) une action. Elle est alors cotée 100. Je la vends immédiatement. J’empoche 100. Puis je l’achète (pour la rendre à celui qui me l’a prêté), quand le cours est tombé à 90. Résultat, j’ai gagné 10 moins le prix de la location. 

Cette pratique, intitulée short selling contribue (parait-il quand tout va bien) à la fluidité du marché, car il y a potentiellement plus d’acteurs (ceux qui ont les actions + tous ceux qui peuvent les emprunter). 

Mais en période de crise, cela accentue la chute des cours et encourage la spéculation à la baisse, ce qui peut accentuer la tendance baissière. 

Les autorités des marchés ne découvrent pas les effets négatifs de cette pratique. En septembre 2008, la vente à découvert a été interdite en France sur les actions qui dégringolaient (Allianz, April Group, Axa, CNP, BNP Paribas, Société générale, CIC, Crédit agricole, Dexia, Euler Hermès, HSBC, Natixis, NYSE Euronext, Paris Re, Scor), et cette interdiction a duré plusieurs mois. Les Etats Unis, la Grande Bretagne, l'Allemagne, et les Pays Bas avaient fait de même pour d’autres entreprises auparavant. 

Quand la bourse n’aide pas les entreprises…

Les entreprises qui voient le cours de leur action chuter n’ont pas beaucoup d’options pour inverser le cours des choses. En temps normal, elles peuvent flatter leurs actionnaires (en distribuant des dividendes), racheter elles même leurs actions pour faire monter leur cours (une pratique très courante ces dernières années, voir ici un article à ce sujet) mais en pleine crise de coronavirus elles ont sans doute autre chose à penser. 

We connect a vu son cours passer de 14,7 euros le 14 février, à 8 euros en quelques jours, c’est en train de remonter. 

Evolution du cours de We Connect sur 5 jours entre le 13 mars et le 19 mars 2020
Evolution du cours de We Connect sur 5 jours entre le 13 mars et le 19 mars 2020
- Boursorama

On est entré en bourse en 2007 en se disant que cela augmentait notre visibilité et nous permettrait de nous développer. Etre en bourse oblige à plus de transparence, ce qui est bien vu, cela valorise notre travail puisque cela donne une valeur à l’entreprise, et cela permet aussi de faire participer nos salariés au capital. Aujourd’hui, je regarde par habitude le cours de l’action We Connect. Ma priorité du moment, elle est ailleurs. Je dois d'abord m’assurer que mes collaborateurs sont en bonne santé, qu’ils peuvent télé travailler quand c’est possible, venir travailler avec moi quand c’est nécessaire, et que mon entreprise puisse poursuivre son activité, livrer ses clients etc...  Moshey Gorsd.

Qu’elles aient 95 salarié.es, comme We Connect, ou 180 000 comme Renault, soient cotées sur le SBF 120 ou le CAC 40, la préoccupation de toutes les entreprises dans l’immédiat est de poursuivre leur activité et de survivre à cette crise, devoir surveiller le cours de leur action, s'inquiéter d'une possible OPA, n'est-ce pas en trop ? 

Quand l’action AIRBUS passe de 138 euros (le 11 février 2020), à 52 euros (l’après midi du 19 mars), elle devient une proie facile puisque sa valeur a été quasiment divisée par trois. 

La valeur d'Airbus (nombre d'action * valeur de l'action) a donc été quasiment divisé par trois depuis le plongeon du CAC 40.
La valeur d'Airbus (nombre d'action * valeur de l'action) a donc été quasiment divisé par trois depuis le plongeon du CAC 40.
- Google

Que des entreprises du Cac 40 passe sous pavillon étranger à la faveur de la chute de leur cours, cela inquiète Bercy, et Bruno Le Maire a promis de faire tout ce qu’il fallait y compris nationaliser "quoi qu’il en coûte".

Du problème boursier, on passe au problème politique : faudra-t-il nationaliser AIRBUS pour conserver son capital en Europe ? A quelles conditions ? Et avec quel argent ? N'est-ce pas un souci de plus (de trop ?) à gérer pour nos dirigeants ?    

A lire : Covid-19 : le gouvernement prêt à nationaliser des entreprises en difficulté, un changement de doctrine ? 

Pourquoi le "quoi qu’il en coûte" n''irait pas jusqu'à la fermeture des marchés boursiers ? 

Marc Touati dit avoir plaidé directement auprès du ministre de l'Économie pour qu’il opte en ce sens, mais pour le moment, ce n’est pas envisagé par Bercy. 

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L'intervention de la BCE change-t-elle la donne ? 

Dans la nuit de mercredi à jeudi 19 mars, la Banque Centrale européenne a donc annoncé la création d’un nouveau programme doté de 750 milliards d’euros pour acheter tout type de titres financiers. Vendredi 20 mars, les bourses européennes étaient de nouveau dans le vert. 

La tempête est-elle passée, le débat sur la fermeture de la bourse clos ? 

Au contraire, pour Marc Touati qui est encore moins rassuré. "Si les autorités monétaires grillent toutes leurs cartouches pour éviter un effondrement des marchés financiers, que leur restera-t-il quand la crise sanitaire sera passée et que l’économie sera à reconstruire ?" se demande -t-il. La question est légitime, est-elle prématurée face à l’urgence ? Pour lui non. 

C’est reculer pour mieux sauter ! Regardez les mesures de confinement, finalement on y arrive quand même, il fallait le faire dès le début. Je ne comprends pas cette fuite en avant. On ne sait pas où on va et on dépense des centaines de milliards à perte, c’est une sorte de puits sans fond. Il faut stopper la fuite en avant, calmer le jeu, faire une pause. Là, on perd du temps et de l’argent, mais fermer la bourse va à un moment devenir inévitable. Marc Touati, directeur d’ACDEFI».

Et si on fermait la bourse... pour toujours ? 

Disons le tout de suite, peu de voix s'élèvent en ce sens. Il y a dix ans tout juste, l'économiste Frédéric Lordon avait publié un long article dans le Monde Diplomatique, intitulé "Et si on fermait la Bourse". 

A rebrousse poil des idées communément acquises, il y explique que la Bourse ne permet pas réellement aux entreprises de se financer et que, au contraire, elles s'y font prendre les richesses qu'elles créent.  

La Bourse finance les entreprises ? Au point où on en est, ce sont plutôt les entreprises qui financent la Bourse ! Pour comprendre ce retournement inattendu, il faut ne pas perdre de vue que les flux financiers entre entreprises et « investisseurs » sont à double sens et que si les seconds souscrivent aux émissions des premières, ils ne manquent pas, symétriquement, de leur pomper régulièrement du dividende (en quantité croissante) et surtout du buy-back*, « innovation » caractéristique du capitalisme actionnarial par laquelle les entreprises sont conduites à racheter leurs propres actions pour augmenter mécaniquement le profit par action et, par là, pousser le cours boursier (donc la plus-value des investisseurs) à la hausse. (...) 

Elle (la Bourse) est une machine à fabriquer des fortunes. Et c’est tout. Bien sûr, pour ceux qui s’enrichissent, ça n’est pas négligeable. Mais pour tous les autres, ça commence à suffire. Frédéric Lordon, dans le Monde Diplomatique en février 2010. 

L'article, écrit deux ans après la crise financière de 2008 et sûr de son propos ne fermait cependant pas la porte au débat, concluant ainsi. 

On ne dit pas que les arguments qui précèdent closent définitivement la discussion de la fermeture de la Bourse, et il y a sûrement encore bien des objections à réfuter pour se convaincre définitivement de joindre le geste à la parole. On ne le dit pas donc, mais on dit seulement qu’au moins il est temps de cesser de s’interdire d’y penser. Frédéric Lordon. 

Force est de constater que le débat n'a pas eu lieu depuis dix ans, et que cette semaine, en dépit de plusieurs krachs et nombreux articles, il a été très vite enterré alors qu'on évoquait seulement une suspension de quelques jours. 

Dans le "monde d'après" le coronavirus, oserons-nous poser de nouveau la question du fonctionnement (ou dysfonctionnement) de la Bourse et des marchés financiers pour l'économie réelle ? 

Les décideurs et décideuses s'empareront-ils, cette fois, de cette question cruciale pour  proposer de vraies ruptures ?