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Faut-il traduire la poésie ?

Par
Poésie japonaise
Poésie japonaise
- Pixabay / Creative Commons

Parce qu’elle est affaire de musicalité, de formes et jeux de langage, la poésie, plus qu’un autre genre littéraire, résiste à la traduction. Elle n’a pourtant cessé d’être traduite depuis des siècles. Comment traduire l’intraduisible ?

Si traduire la poésie est largement considéré comme irréalisable, l'affaire n’a pourtant pas découragé les traducteurs depuis qu'il existe des traductions en littérature. Albert Camus avait une position radicale sur le sujet : la poésie étant par essence intraduisible, il se refusait à lire la poésie étrangère en traduction. Camus regrettait ainsi de ne pouvoir découvrir certains poètes dont il ne maîtriserait pas la langue.

En 1957, alors qu'il était interrogé en conférence de presse, juste avant de recevoir son Prix Nobel de littérature, l'écrivain avait mentionné René Char lorsqu'un journaliste suédois lui avait demandé s'il nourrissait de l'admiration pour quelque compatriote. Invitant son auditoire à découvrir Char, il lâchait, au détour d'une phrase :

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Malheureusement, la poésie ne se traduit pas.

Albert Camus à la réception de son Prix Nobel de litterrature, le 10/12/1957

1 min

“Singerie rimée” ou “entreprise insensée” ?

Traduire la poésie, est-ce alors une “singerie rimée”, comme le disait Baudelaire à propos du poème Raven de Poe, ou une “entreprise insensée”, comme se le demandait Yves Bonnefoy dans ses Entretiens sur la poésie ?

De Mallarmé à Baudelaire en passant par Dante, les auteurs ont en effet manifesté de nombreuses réticences, mettant en lumière notamment l’impossibilité de rendre de manière équivalente, dans une autre langue, le sens et la forme du poème. Le critique littéraire Maurice Blanchot insistait sur cette impossibilité en ces termes :

“Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçue. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est.”

Pourtant, la poésie a trouvé ses traducteurs. Baudelaire et Mallarmé ont traduit les poèmes de Poe. Yves Bonnefoy s’est attelé à traduire Whitman, Yeats ou encore Pétrarque. Jean Tardieu, de son côté, a introduit Hölderlin en France. En 1967, dans l'émission Le risque de traduire, il évoquait les difficultés rencontrées ainsi que ses choix de traduction :

Jean Tardieu à propos de la traduction de Hölderlin

7 min

(Durée: 7'58)

Traître ou passeur : quel statut pour le traducteur ?

Les préfaces et postfaces des traducteurs, souvent, font état des difficultés de traduction rencontrées, voire de la désolation de ne pouvoir rendre l’original à sa juste valeur. Grâce à l'appareil critique - préfaces, notes de traduction, notes de bas de page... - le traducteur se fait passeur, d'une rive à l'autre, fidèle à l'étymologie du terme de traduction venant du latin traducere, signifiant conduire d'une rive à l'autre. Le lecteur est ainsi accompagné, il lit avec des explications. Jacques Bonnaffée, comédien spécialiste de poésie sur l'antenne de France Culture, souligne alors avec humour :

La note qui me permet de comprendre que je ne peux pas comprendre devient tout aussi importante que le poème.

Interprétation, recréation, partage : la traduction est parfois source de crainte ou de rejet, et le texte traduit perçu comme un nouvel objet littéraire. Une œuvre originale, finalement. Des poètes, à l’image d’Emmanuel Hocquart, ont catégoriquement refusé la présentation bilingue de certaines éditions, repoussant ainsi une potentielle proximité entre les deux textes. Echo à l'adage italien "Traduttore, traditore” - signifiant littéralement “Traducteur, traître” - qui met en exergue l’inévitable distance entre l’œuvre originale et l’œuvre traduite ? En 2015, au micro de Caroline Broué dans La Grande Table, le traducteur André Markowicz s’opposait à cette question de la trahison en ces termes :

“Traduttore, traditore”, c’est tout l’inverse de la traduction. Un traître, c’est quelqu’un qui ne dit pas qu’il est un traître. Moi, je ne dis jamais que le texte que je donne à lire en français, c’est le texte original. C’est une version personnelle, ponctuelle, qui n’a de vérité que ma propre lecture que j’essaie de rendre aussi partageable que possible.

Du vivant de l'auteur, le travail de traduction nécessite un lien de confiance entre le traducteur et l'auteur. De son côté, Henri Michaux surveillait de près les questions d’adaptation de son œuvre, y compris la question de la traduction. De son vivant, il n’a autorisé que des traducteurs extrêmement choisis à approcher son œuvre, tels Paul Celan en allemand et Sylvia Beach en anglais. A cette dernière justement, il écrivait :

Traduction et Récitation sont, je le vois, de dangereux chemins où chacun croit sentir des coups.

La question de la traduction participait pour lui d'un mouvement plus général de refus de tout vedettariat allant du refus de prix littéraires au refus de certaines adaptations, consistant à refuser tout ce qui ne respectait pas exactement l’esprit de son œuvre, et donc un ouvrage, récemment publié aux éditions Gallimard, rend compte : Donc c'est non.

Traduction et résistances graphiques

Parmi les résistances les plus importantes en matière de traduction poétique, la résistance graphique. A la difficulté intrinsèque de la poésie s’ajoute la difficulté graphique. Alphabet cyrillique, calligraphie chinoise ou japonaise, comment traduire la forme alors même que le système calligraphique est sans commune mesure avec les langues européennes ? André Markowicz, qui a notamment traduit Pouchkine, Shakespeare ou Tchekhov, s’est confronté à cette question et a publié, en 2015, la traduction d’un recueil de poésie chinoise intitulé Ombres chinoises. L’entreprise est pour le moins étonnante, puisqu’il ne parlait pas le chinois :

Ce qui m’a intéressé dans la poésie chinoise, c’est qu’il n’y avait aucune équivalence possible. De fait, ce ne sont pas des lettres mais des dessins, des dessins qui représentent des accumulations d’étymologies. D’autre part, le système de la poésie chinoise fait qu’il n’y a pas de mode, pas de verbe conjugué, pas de masculin - féminin, pas de pluriel et singulier, et qu’ils peuvent aussi sauter le pronom personnel, ce qui en soi, pour un occidental, est aberrant.

Markowicz a alors demandé à d’éminents spécialistes chinois la traduction mot-à-mot de poèmes, le “degré zéro de la traduction” souligne-t-il. Il a alors constaté l’écart qui se trouvait entre les traductions d’un même poème :

Je me rendais compte que s’il y avait des distorsions tellement énormes [...] c’était que le sens n’était ce qu’on appelle sens.

Le traducteur, qui est en fait traducteur et poète, a ainsi procédé avec ses multiples traductions pour élaborer la sienne, et tenter de s’approcher de ce pourrait être la poésie chinoise. Si cette entreprise est unique, c’est aussi parce que le rapport entre le texte et le traducteur est ici modifié : le but n’était pas d’être placé en situation de connaisseur, mais bien “de découvrir en même temps que le lecteur et d’utiliser (la) position d’étranger.”

La place de l’étranger

C'est finalement la capacité d’accueil de la langue française qui est en jeu. Et la volonté d'étendre ses potentialités de la langue française grâce à la poésie étrangère. Au cœur de la problématique, la capacité d'écoute, d'adaptation et d'accueil de la part du traducteur :

Tout le travail est de découvrir les possibilités, non exploités par des écrivains français, en français.

André Markowicz se désole par ailleurs du manque de tradition de la traduction de la poésie en France :

Il n’existe pas, en France, de tradition de la traduction de la poésie, de tradition de l’accueil des formes étrangères. Tout devient français.

Pour terminer, rappelons-nous que le refus d'une langue peut aussi être un acte de résistance. C'est ainsi que la poétesse luxembourgeoise Anise Koltz a fait d'un choix poétique un acte politique, en changeant elle-même de langue poétique, en appliquant l'acte de traduction dès l'écriture même. La langue allemande, pour elle langue de l’ennemi, celui qui tortura son mari durant la deuxième Guerre Mondiale et le régime nazi. Elle abandonna ainsi sa langue poétique maternelle pour écrire en français dans les années 1980, une traduction qu'elle s'est appliquée elle-même pour écrire.

Archives INA - Radio France

Pour aller plus loin :

Que veut dire "traduire" ? (Etienne Klein reçoit Barbara Cassin dans La Conversation Scientifique du 11 mars 2017)

Comment traduire la poésie, Robert Ellrodt