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"Féminicide", "antivax" ou "remontada" entrent dans le Petit Larousse, mais pas encore le "déconfinement"

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Quelques unes des nouveautés de l'édition 2021.
Quelques unes des nouveautés de l'édition 2021.
© Radio France - Eric Chaverou

Entretien. La nouvelle édition 2021 du dictionnaire vient de sortir en librairie dans un contexte très particulier. Les mots de la pandémie y ont déjà leur place sauf "déconfinement", absent de tous les dictionnaires. Car le mot a été créé il y a deux mois, explique notamment le linguiste Bernard Cerquiglini.

"Infox", "gréviculture", "influenceur", "flexibilisation","fintech" et autre "hipstérisation" ont désormais leur définition dans le Petit Larousse. L'édition 2021 est sortie mercredi avec son cortège de nouveaux mots.

Seuls 150 font leur apparition chaque année, faute de place. Les sorties de mots n'ayant lieu que lors des refontes, tous les dix ans. Retour sur cette édition parue sans "déconfinement" avec Bernard Cerquiglini, linguiste et conseiller scientifique du Petit Larousse.

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Remarque-t-on des tendances dans cette cuvée 2021 ?

Oui. Le mot que je mets en exergue, c'est "remontada". Finalement, nous avons fait rentrer ce mot d'origine espagnole, ce qui montre qu'il n'y a pas que des anglicismes dans les emprunts. Et aussi, c'est un mot qui ne s'emploie pas seulement chez les supporteurs de football. En général, c'est la remontée d'une personne qui a connu des revers. Et je dirais que, globalement, la société française, telle que je la perçois par les mots nouveaux, est en pleine "remontada". C’est paradoxal à un moment où nous publions le dictionnaire, en pleine épidémie, mais j'ai regardé depuis vingt ans les mots que nous avons fait rentrer dans le Petit Larousse. Il y a eu beaucoup de mots pessimistes, on sentait les angoisses de la société : "cyberterrorisme", "cybercriminalité", "loup solitaire", "europhobie", etc. 

Mais depuis quelques temps, des mots positifs se multiplient et dans la cuvée 2021, ils sont assez nombreux. Regardez "anti-gaspi", "déconsommation", "coolitude", "alternatif", "inclusif", etc. Le Petit Larousse, pour moi, est plus qu'un appareil photographique. C'est plutôt un sismographe. Il sent les tendances profondes de la société. 

ll y a cette pandémie de la Covid-19 qui a débarqué. C'est assez récent. Est-ce que vous avez pu en tenir compte dans cette édition 2021 ?

Non, car d'abord nous avons beaucoup de mots relatifs à l'épidémie, tous les mots importants y sont, sauf les mots tout récents comme "déconfinement". Le mot "confinement" existe depuis longtemps et il s'est dit des forçats, des bagnards, plus récemment des malades à qui on prescrivait la chambre individuellement. 

Le sens confinement de toute une population est récent, il faudra le noter. Mais ce qui est tout neuf, c'est "déconfinement", qui ne figure dans aucun dictionnaire. Le mot a été créé il y a deux mois. 

Et le mot "déconfinement" rate donc sa qualification dans le Larousse cette année.

Dans tous les dictionnaires ! Parce que le mot est arrivé il y a à peu près deux mois, disons trois mois, au moment où le dictionnaire était déjà quasiment sous presse. Vous savez, nous travaillons un an à l'avance.

Le mot "coronavirus" existait depuis un certain temps mais il a été précisé dans sa définition.

Exactement. Nous avons précisé tout ce qui était possible. Pour la néologie totale, et surtout "reconfinement", voire "redéconfinement", ce sera dans la prochaine édition. Il y a eu tout un mouvement de la langue, c'est toujours comme ça en période de crise, en période de mouvement social, comme l'a été le confinement, on a de la production du vocabulaire.

Regardez un exemple, là aussi, "masque" a depuis longtemps deux sens : un sens majoritaire, la dissimulation, et minoritaire, la protection. Mais le verbe "masquer" ou "se masquer" ne fonctionnait que pour la dissimulation. Or, depuis deux mois, "se masquer" signifie se protéger.

Pouvez-vous nous rappeler quelle précision a été apportée au mot "coronavirus" qui n'existait pas dans l'édition précédente ?

C’est un dictionnaire encyclopédique. Le Petit Larousse ne se contente pas de définir les mots, mais il en donne le sens, voire l'emploi social. Nous avons donc ajouté une remarque encyclopédique d'une dizaine de lignes : "La famille des coronavirus est à l'origine d'infections dont nous devons citer le SARSr-CoV, identifié en 2003, le MERS-CoV 2012, ainsi qu'une nouvelle souche découverte fin 2019, et responsable d’une épidémie d’envergure". Nous bouclons en janvier, c’est tout ce que nous avons pu faire. 

Doit-on dire "le" ou "la" Covid-19 ?    

Nous aurons un avis, c’est évident, dès l’année prochaine. A peine le dictionnaire est sous presse, nous commençons la future édition. Il est évident que nous avons déjà noté tous ces mots nouveaux. Le ou la Covid ? Nous avons tenu compte de la remarque de l'Académie française

Il faut voir maintenant son emploi, car nous ne nous fondons pas sur les recommandations de l'Académie, mais sur l'emploi. À mon avis, mais je ne suis qu’un expert parmi d’autres, je suis un conseiller, nous allons observer qu'en France, en Suisse, en Belgique, l'emploi est au masculin. Donc, nous allons prendre son masculin mais je pense qu'entre parenthèses, nous allons signaler que l'Académie française recommande le féminin, ce qui est au passage un emploi québécois. Personne n'a remarqué que l'Académie française, pour la première fois de son histoire, critique un emploi français au nom d'un emploi québécois.

Dans le lexique médical, il y a d'autres mots, comme le terme "antivax", qui est désormais répertorié.

Oui, vous savez, c'est au cours de ces vingt dernières années, le mouvement est net, les mots nouveaux sont globalement majoritairement du côté de l'informatique, du numérique, et de la médecine. Tous les ans, nous faisons entrer des mots qui peuvent paraître très pointus, très scientifiques, mais qui rentrent dans la langue courante, car on les emploie.

Il y a également des nouveaux mots politiques comme les " black blocs", un mot qui vient de l’anglais.

Oui, parce que nous sommes attentifs à la vie politique qui se traduit dans les médias et donc dans la langue. Année après année, nous faisons rentrer des mots politiques, souvent ce ne sont pas des mots dont on peut s’enchanter. Nous avons fait rentrer "europhobes", "loup solitaire", etc. C’est "black blocs" cette année. Et nous avions fait rentrer "illibéral" aussi, parce que malheureusement, la notion de démocratie illibérale est un concept nouveau dont on a quelques exemples en Europe centrale et orientale. Mais "alternatif" et "inclusif" sont rentrés aussi.

Et comme à chaque fois la francophonie vient enrichir la langue française.

Oui, cette année, nous avons comme d'habitude, fait rentrer beaucoup de mots de la francophonie. L’ambition, au fond, c'est d'avoir dans le Petit Larousse tous les mots courants représentatifs des grandes variantes de la langue française. Nous souhaitons avoir à terme tous les mots de base employés en Belgique, au Québec, au Sénégal. Ainsi de suite.  "Agencier", employé qui tient une agence, c'est très très bon. "Auto-cueillette" est quelque chose qui se développe en France : on va chez un cultivateur, on cueille ces fraises soi-même, on les pèse, on les paye. Les Québécois appelle ça "auto-cueillette", le mot est très bien.

Y a-t-il d’autres mots dont vous êtes particulièrement satisfait ?

Il y a un mot qui me plaît beaucoup dans le choix de cette année, c'est "infox". Et je m'adresse à quelqu'un de France Culture ! C'est un mot qui a été créé par une commission de terminologie et qui a pris dans les médias. "Infox", c'est une info toxique. C'est un très très bel équivalent du regrettable "fake news". Nous sommes agacés par quelques anglicismes, mais entre nous, quand l'anglicisme disparaît, on ne s'en aperçoit pas, or on devrait crier victoire. Moi, je m'agace d'entendre parler encore de "cluster" d'épidémie alors que l'on dit "foyer" d'infection et "foyer" dans toutes les langues romanes.

Et donc, "cluster" n'est pas près d'arriver dans le dictionnaire Larousse.

Ah, certes non ! (rires)

Avec la collaboration d'Eric Chaverou